Notre Voie (Abidjan)

Guinée: Après la mort du président Lansana Conté: La France lorgne la Guinée

Serge Armand Didi Sardidi@yahoo.fr

6 Janvier 2009


La France s'implique dans la crise en Guinée. Cette action s'est traduite par la visite, le samedi 3 janvier 2009, du Secrétaire d'Etat français à la coopération, Alain Joyandet, à Conakry. Il en est reparti le dimanche 4 janvier.

L'officiel français s'est félicité d'avoir obtenu de la junte au pouvoir, la ferme assurance de raccourcir la période de transition militaire enclenchée depuis la mort du président guinéen, Lansana Conté, le 22 décembre 2008.

"J'ai pu obtenir des nouvelles autorités guinéennes que la période de transition sera la plus courte possible, que les militaires et le gouvernement provisoire de transition ne se présenteront pas à ces élections, et qu'ils s'en iront dès la fin de la transition", a révélé le Secrétaire d'Etat français, l'air triomphant, avant de quitter Conakry.

Alain Joyandet s'est voulu plus précis. "Cette transition ne doit pas dépasser la fin de l'année 2009", a-t-il lancé avant d'insister sur le fait que l'organisation d'élections "législatives et présidentielles (soit) irréprochables".

La junte, elle, avait voulu se maintenir au pouvoir jusqu'en 2010.

Les souhaits et les recommandations ont parfois fait place, dans les propos du Secrétaire d'Etat français à la coopération, à des mises en garde à peine voilée.

"La France et la communauté internationale seront très vigilantes auprès de la Commission électorale nationale indépendante (CENI) pour qu'elle ait les moyens de mettre en oeuvre un fichier électoral, condition sine qua non pour que les élections soient organisées". Le Secrétaire d'Etat français a rencontré, outre la junte au pouvoir, la classe politique guinéenne pour les sensibiliser sur ce fait. Il a tenu tout de même à signifier "l'amour" de son pays pour le peuple de Guinée. Il a indiqué que la France ne suspendrait pas son aide à Conakry. Les opérations actuelles de développement, a-t-il rassuré, "seront poursuivies pour ne pas pénaliser le peuple, qui a le plus besoin d'assistance en matière de santé, de scolarité, de développement agricole et d'infrastructure".

Diplomatie à pas feutrés

La mise en branle de la diplomatie française en Guinée intervient une semaine après l'appel pathétique du président sénégalais Abdoulaye Wade, le vendredi 26 décembre 2008, depuis Paris (France). Ce jour-là, le "maître du Sopi", a supplié le pays de Nicolas Sarkozy de soutenir les militaires au pouvoir en Guinée, alors que l'heure était aux obsèques du président Lansana Conté, dont la dépouille attendait d'être conduite à sa dernière demeure. "J'appelle tous les pays, notamment la France à ne pas jeter la pierre à ce groupe (la junte) mais à les prendre au mot", avait plaidé Wade.

La voie était toute tracée au niveau de la diplomatie française pour s'engouffrer dans la brèche. Wade a-t-il voulu préparer le terrain pour un retour de la France en Guinée qu'elle a perdu depuis 1958 ? Certains faits le laissent supposer.

En tout cas, la France marche dans les pas du président sénégalais. Alors que l'Union Africaine (l'UA) a appelé le lundi 29 décembre 2008, les militaires qui ont perpétré un coup de force en Guinée à un "retour à l'ordre constitutionnel", Paris a décidé, de son côté, que l'on fasse des élections le plus vite possible. Les deux positions sont différentes. L'UA souhaite voir la gestion de la transition revenir au président de l'Assemblée nationale, conformément à la Constitution. Tandis que la France valide le "coup" de la junte, mais souhaite que l'on sorte le plus rapidement possible de cette situation qu'elle sait illégale aux yeux de la communauté internationale. A quel dessein ? La remarque que l'on peut faire, c'est que la France ne veut manifestement pas de l'ancienne classe politique en Guinée. Elle veut tourner la page Lansana Conté. Définitivement. Il s'agit de mettre au chômage ceux qui, durant 24 ans, ont fait peu de faveur à la France dans la droite ligne du premier président guinéen Ahmed Sékou Touré qui a dit "non !" au général De Gaulle.

La France veut avoir les mains libres et elle est d'autant plus à l'aise que le chef de la junte, le capitaine Moussa Dadis Camara, a mis à la retraite 22 généraux de l'Armée qui constituaient un certain cercle d'influence au sein de l'ancien régime. Mais les autorités actuelles de Paris qui ont affirmé leur préférence pour la légalité, après la politique désastreuse de l'ancien président français Jacques Chirac en Afrique francophone, optent pour la stratégie de camouflage pour ne pas être démasqués. C'est ce qui explique que le secrétaire d'Etat français à la Coopération, Alain Joyandet prétend parler au nom de la communauté internationale, alors que la France a cessé de présider l'Union européenne depuis le 31 décembre 2008 à minuit. La France parle en vérité en son nom propre et entend s'investir toute seule dans ce pays qui lui a toujours échappé. C'est le premier camouflage. Le second a consisté à rencontrer les autres acteurs politiques civils, à l'instar des militaires pour diversion. Il est clair, et les faits l'attestent, que la France joue son va tout pour avoir à sa solde le chef de la junte, face aux pays africains déterminés à ne plus laisser l'Occident faire la pluie et le beau temps en Afrique. Le guide libyen Mouammar Kadhafi, qui a proposé ses services pour un dénouement heureux de la crise en Guinée, a déjà annoncé les couleurs.

Paris ne veut pas se laisser surprendre. C'est pourquoi la France promet un appui financier à la junte là où les Etats-Unis menacent de suspendre le leur. Il s'agit tout simplement de consolider le pouvoir du capitaine Camara qui ne survivra pas à un soulèvement populaire.

France, pays en récession

Mais pourquoi la France déploie-t-elle sa diplomatie en Guinée ? La raison est toute simple : la France est en pleine récession économique et le chômage ne cesse de grimper. Passés les moments de grands principes, elle se remet à la realpolitik (française) qui consiste à ne rechercher que les seuls intérêts de la France. Même si cela doit se faire avec quelqu'un de peu fréquentable. La situation en France est si désastreuse que la président Nicolas Sarkozy a averti, le 31 décembre 2008, lors de la présentation des voeux aux Français "que les difficultés qui nous attendent en 2009 seront grandes".

En effet, la France traverse une situation difficile et l'on parle d'une hausse historique du nombre de chômeurs ces trois derniers mois. On estime à 64.000 le nombre de Français venus grossir le rang des chômeurs en novembre 2008. Il s'agit de la septième hausse mensuelle consécutive depuis mai dernier. L'effet des réformes Sarkozy se fait attendre et les Français sont malheureux. Où trouver de l'argent ? La Guinée offre une formidable opportunité avec le décès de Lansana Conté ; elle qui a son sous-sol largement inexploité et qui peut également constituer un débouché sûr pour les industries françaises.

Il faut noter que ce pays de l'Afrique de l'Ouest abrite plus du tiers des réserves mondiales de bauxite. Elle a son sous-sol qui contient des réserves encore largement inexploitées d'or, de diamant, de fer, de nickel, etc.

Seule inconnue : quelle sera la réaction du peuple guinéen qui a pour tradition de défendre sa liberté ? Nous attendons de voir.

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