La capitale de la paix est au coeur de toutes les convoitises. Mais, chaque parti politique devra vaincre ses propres démons, s'il veut garder intactes ses chances dans la course au pouvoir. Comme s'ils s'étaient passé le mot. Après la signature de l'Accord politique de Ouagadougou (Apo), les partis politiques ont lancé une grande offensive pour la conquête du fief de l'ex-rébellion.
Parties d'Abidjan, les missions du Fpi, du Rdr, du Pdci, Udpci, Pit les partis significatifs ont déferlé sur la région avec la même feuille de route : redonner le moral aux militants. Après cette phase de reprise en main, les activités des partis politiques se sont tournées vers l'élargissement de la base. Il s'agit pour les quartiers généraux, de se positionner au mieux.
Les batailles qui font rage sur ce nouveau front régional, sont exacerbées par la promulgation du décret subdivisant la capitale du Centre en quatre communes : Ahougnassou, Koko, Belleville, et Airfrance. Les nouvelles parts du gâteau aiguisent les appétits. Les moyens déployés pour rafler la mise, sont à la hauteur de l'enjeu.
Dons en espèces et en nature, prises en charge pour le pèlerinage à La Mecque et diverses opérations de charme vers les leaders d'opinion et les couches démunies de la population, réceptions de communautés religieuses, porte-à-porte C'est de bonne guerre.
Si pour l'élection présidentielle, l'on perçoit deux blocs rivaux (Rhdp contre le Fpi et ses alliés), les élections locales (législatives, communales, conseil général, mairie centrale) laissent la porte ouverte à des combats solitaires, en rangs dispersés. Revue des troupes.
Le Pdci cherche ses marques
Dans la région de Bouaké, le soutien au Pdci est passé dans les us et coutumes. L'alliance nouée avec le premier président de la République, durant la lutte émancipatrice, brille toujours dans le coeur de beaucoup de personnes.
«La boisson a été offerte à la terre en offrande par nos parents et quiconque ne suivra pas Houphouet, subira les foudres des forces occultes », affirment les habitants de la capitale de la paix.
Mais, cet atout historique risque de fondre, si les démons de la division, révélés au lendemain des élections municipales de 2001, resurgissent. Elu député, Konan Konan Dénis avait «offert» le fauteuil de premier magistrat de la ville aux républicains (Rdr), en conduisant une liste indépendante.
Refusant, ainsi de donner sa caution à Jean Claude Kouassi, le choix de son parti. Le nouveau député a été suivi par Joel N'guessan.
Les rancunes nées de cette contre performance du Pdci et du mutisme de ses hautes instances, ont eu raison de son l'unité à Bouaké. Même si, un «consensus» a permis par la suite à Jean Claude Kouassi de s'installer au conseil général, les plaies ont du mal à se cicatriser.
«Cumulées, les voix portées sur Joel N'guessan, Jean Claude Kouassi et Konan Konan Dénis écrasent celles des adversaires. Cependant, parmi eux, personne ne s'appelle Monsieur le Maire», avait déploré Konan Konan Bertin en 2006, au Palais du carnaval.
Certains pontes locaux ont fini par aller voir ailleurs : Djibo Nicolas, en second plan sur la liste de Jean Claude Kouassi, lors du duel fratricide, a déposé ses valises dans la case des républicains. Joël N'guessan a rejoint le Mouvement des forces d'avenir (Mfa) de Anaky Kobenan avant de se retrouver actuellement au Rdr.
Djibo Martine a confié son sort à la mouvance présidentielle. Le rassemblement autour de Gaston Ouassenan Koné, le 6 juin 2006, au cours de la sortie officielle du mouvement « Renouveau Pdci », a fait baisser la fièvre. La synergie créée autour de la visite de N'Zueba dans la vallée du Bandama, en fin août 2008, a suscité de nouveaux espoirs.
Mais, au fur et à mesure que la sortie de crise se précise, annonçant l'imminence des joutes locales, les partisans de Bédié craignent la répétition de l'histoire. Dès la promulgation du décret subdivisant la commune de Bouaké en quatre, les têtes fortes du parti doyen ont pris les devants.
Le député de Diabo-Languibonou, Kouamé N'Sikan, a été le premier à annoncer les couleurs dans la nouvelle commune de Koko. Allou Konan s'est déjà positionné à Belleville. Konan Konan Dénis serait intéressé par la municipalité d'Air France.
Quant au colonel Nanan, il compte prendre ses quartiers dans la commune d'Ahouganssou. A l'issue des primaires qui vont désigner les candidats officiels, accepteront-ils de se plier au verdict des urnes ? Cette interrogation trouble le sommeil de bon nombre de militants du Pdci.
Pour sa reconduction, au conseil général, l'ancien ministre Jean Claude Kouassi aura fort à faire pour bénéficier du soutient de la base. Les partisans du vieux parti décrient en choeur son inertie pendant la crise.
Comparativement à d'autres localités ex-assiégées, Bouaké n'a pas bénéficié d'ambulances, et autres dons de portée sociale. Ce désamour aurait poussé certaines populations de Brobo et Botro à refouler ses envoyés avec leur photocopieuse, lors des préparatifs pour l'identification et l'enrôlement.
Le délégué départemental Kouamé Kra Joseph est sûrement le pilier sur lequel repose le succès de l'ancien parti unique. Le retour progressif de la bonne météo semble lui donner des ailes. Nommé en pleine crise, en lieu et place de Yobouet Lazare, cet homme d'affaires a su négocier son premier baptême du feu : la tournée de Bédié dans la région. Avec un stade municipal de Bouaké plein aux 3/4 pendant le meeting final.
Beaucoup prient pour qu'il prenne la pleine mesure du terrain, avant les consultations électorales. Mais, dans le cadre de l'identification et de l'enrôlement, sa campagne pour susciter l'engouement des militants, est jugée trop timide.
En perte de repères, suite aux décès d'Adama Koné et de Ouattara Mamadou dit «Decoster», la partie de la communauté d'origine nordiste qui continue de résister aux tentations du Rdr et d'autres partis, s'est trouvée enfin un chef de file : Zacharia Sarabana.
Doté d'un sens aigu de l'approche traditionnelle des situations (assistance des membres pendant les mariages, décès, ), le Pdg de Codi Express constitue indiscutablement l'une des figures de proue de la politique locale d'extension du Pdci.
Le Fpi et novembre 2004
Considérés persona non grata durant les heures de braises de la crise, les partisans du Fpi reviennent de loin. Sortis de la clandestinité, ils clament désormais haut et fort leur attachement aux idéaux de Laurent Gbagbo. Réduit dans sa majorité à un groupe de fonctionnaires, les enseignants avant 2000, le parti au pouvoir, a fait une excellente percée dans les autres couches sociales à Bouaké.
Le parti à la rose au poing compte aujourd'hui près de 110 sections dans la commune, contre une cinquantaine, il y a quelques années.
Mais, dans les campagnes de charme sur «les terres inconnues», cette progression se heurte au traumatisme subi par les populations de la capitale du Centre, lors des raids de l'aviation gouvernementale sur la ville en novembre 2004, et la coupure de l'eau et de l'électricité.
Par contre, la fidélité de Laurent Gbagbo envers Amani N'guessan, présent au gouvernement, depuis la transition militaire de 2000, réconforte certains groupes sociaux. Le parti inexorablement relève la tête.
Ce réveil dans le fief de l'ex-rébellion est accompagné de grincements de dents des militants envers leurs fédéraux, fraîchement rentrés d'exil. L'autorité du fédéral de Bouaké Ouest, Voly Bi Goh, est sérieusement ébranlée par la fronde des secrétaires de section, conduits par N'da Kouakou, responsable de la section d'Ahougnanssou.
En juin 2008, à plus de 60 km de là, des divergences similaires opposaient N'goran Koffi Pascal, fédéral de Béoumi, à l'un de ses secrétaires de section, Kouamé Kouakou Mesmin. La gestion des ristournes tirées de la vente des cartes du parti, le séjour prolongé des dirigeants à Abidjan, malgré l'effondrement du rideau de fer, constituent la pomme de discorde.
L'ampleur des divergences va conduire la Première dame, à la fin de sa tournée en septembre 2008, à diviser Bouaké en six fédérations. Objectif visé : rapprocher les militants des prises de décisions concernant le fonctionnement du parti dans leur zone.
Une fédération par commune (Bouaké en compte 4), une à Djébonoua, une autre à Brobo. Ce réaménagement structurel était par ailleurs suscité par les leçons tirées du fiasco, enregistré lors du meeting de clôture de la tournée, au stade de municipal de Bouaké.
Contrairement aux autres localités où l'organisation des meetings était dirigée par N'goran Augustin, le président du comité, celle de la clôture, à la dernière minute, a été confiée à Ahoutou Konan, Ddc d'alors de Bouaké.
Malheureusement, la cellule qu'il a mise en place n'a pas été à la hauteur de l'évènement. Des failles sont constatées dans la restauration et le transport. Après l'élection des six fédéraux, le nouveau visage du parti au pouvoir dans la capitale du Centre, consacre la cuisante défaite de certains poulains de l'ex-Ddc, malgré d'énormes soutiens financiers.
Sur les quatre communes, seule celle d'Ahougnanssou reste indirectement sous sa domination. Peine de courte durée pour quelques perdants, qui un peu plus tard, ont été nommés Ddc à la tête des nouvelles communes de Bouaké.
Parmi les fédéraux qui ont manifesté leur intention d'être nommés Ddc dans leur fédération, seul celui d'Ahougnassou est miraculeusement conduit. Colère des autres qui imaginent là encore, la main obscure d'Ahoutou Konan, et plus loin, celle de la figure de proue du parti bleu dans la région, Amani N'guessan.
Cette lutte de positionnement entre la génération montante qui partage les réalités quotidiennes de la base et l'ancienne classe, séjournant encore à Abidjan, soutenue par les barons locaux, compromet sérieusement la traversée du fleuve Bandama la pirogue de Laurent Gbagbo.
Au vu de ce qui se trame, une bombe à retardement menace la vitalité de la refondation : le risque de candidatures indépendantes.
En phase avec les chefs de communautés et les militants de base, certains ont pris les devants en positionnant des fédéraux pour les scrutins locaux : Blé Norbert dans la commune de Belle-ville, N'da Kouakou pour Koko, Hémos Suzanne à Ahougnassou, N'goran Augustin à Airfrance.
La reconduction des Ddc en candidats officiels, après le scrutin présidentiel, ouvrira à coup sûr le champ à des batailles fratricides. Pour déjouer les pièges du Rdr et du Pdci, ses principaux rivaux, le Fpi d'Affi N'guessan doit désamorcer au plus tôt, cette grenade.
Par ailleurs, le suivi de l'identification, préoccupation majeure de la direction nationale, est sur le point de prendre du plomb dans l'aile. Depuis le début de l'opération, les membres des comités de suivi, attendent leur argent. Le clou, le parti au pouvoir, ne dispose toujours pas de siège précis dans la deuxième ville du pays.
Rdr, la machine en marche, mais
S'il y a un parti aujourd'hui qui vit sa période de grâce dans la capitale du Centre, c'est bien le Rdr. Il flotte au sein de la petite case des républicains, depuis quelques temps, un réel parfum d'amour.
Remise de son naufrage à l'élection du conseil général, la barque du Dr Alassane Dramane Ouattara, poursuit sa traversée tranquille sur le fleuve Bandama. La crise interne qui la faisait vaciller, a été résorbée par la décision des urnes. La lutte de positionnement entre Dr Diabaté Idrissa et Touré Mamadou dit «Capitaine Touré», a tourné à l'avantage du deuxième.
Le départ du médecin à l'Anci (Alliance nouvelle de Côte d'Ivoire), dès la création du parti de Zémogo Fofana, a définitivement enterré le problème de leadership et ouvert le champ à de profondes restructurations.
Dix sections forment un district, géré par un commissaire politique. Les dons d'engins roulants, du parti et du maire Fanny, ont accru la mobilité des responsables de structures de base. Et optimisent l'implantation des nouvelles sections dans les milieux ruraux.
Durant ses tournées dans la région de M'Bahiakro et autres villes avoisinantes, Fanny Ibrahima, est revenu avec de grandes prises. Il est suivi dans son sillage par Sidi Touré, chef de cabinet d'Alassane Ouattara, à Béoumi, et de Jeanne Peuhmond dans les zones reculées de Sakassou.
Ces actions de proximité permettent aux républicains d'élargir leur champ. L'engouement des partisans autour de l'identification et de l'enrôlement est réel.
Mais, la sous-estimation des adversaires déclarés au niveau des communes peut jouer de mauvais tours aux poulains du président du Rdr, dans les mois à venir.
Pour s'être fait enrôler dans la commune de Koko, certains observateurs envisagent déjà un duel entre Fanny Ibrahima et Kouamé Sikan, pour les municipales.
La présence du premier auprès des populations durant les moments chauds de la crise, la remise à neuf de plus de 20 km de bitume dans la ville et autres retombées de la coopération avec les organismes de développement, peuvent s'avérer déterminants le jour de vérité. En attendant la fin des nouvelles conquêtes, les
«lieutenants » d'ADO doivent prêter l'oreille au petit vent de découragement qui souffle dans la chasse gardée, c'est-à-dire parmi les militants des communes.
L'Udpci, le décollage impossible
Le parti du Dr Mabri Toikeusse n'a pas encore réussi son grand retour à Bouaké. Les réunions de mobilisation se succèdent au siège au quartier Air France, mais en vérité sur terrain, le parti arc-en-ciel, n'a pas encore remporté le pari de la démonstration.
Cependant, l'Udpci bénéficie du soutien inconditionnel d'un électorat originaire du Grand Ouest, zone d'origine du père fondateur. Cet atout fait de l'Udpci, cette belle fiancée que tous voudraient avoir à côté de soi.
Des listes communes avec le Rdr ou le Pdci, des partis de la philosophie houphouétiste pour une cogestion des collectivités territoriales sont envisageables, selon les analyses des observateurs de la scène locale.
Mfa, Pit, Udcy , tous muets
Ces partis brillent par leur absence sur le champ de bataille. Pourtant, présentes dans les structures telles que la Cei, la Cnsi, ces formations ne sont que l'ombre d'elles-mêmes à Bouaké.
Elles n'ont en réalité aucune représentativité sur terrain. Ce manque d'activisme amène des animateurs de du marigot local à les ranger dans les tiroirs. Peut-être attendent-ils le coup d'envoi officiel pour se mettre marche.
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