L'Observateur Paalga (Ouagadougou)

Burkina Faso: Du texte à la scène - La loi de l'inexorable appauvrissement ?

Barry Saidou Alceny

8 Janvier 2009


Heureux celui qui n'assiste pas à la représentation d'une pièce qu'il a lue auparavant, car il ne connaît la désillusion et la rage du lecteur-spectateur d'une pièce qui, toujours, se sent floué par le metteur en scène.

Toute lecture est une mise en espace, même dans la tête, d'un texte. De sorte que le lecteur voit se déployer, à partir des mots et des phrases du texte de théâtre, un univers d'images et d'êtres de papier qui se dressent dans leur verticalité sur la scène du théâtre de son imagination.

Toute mise en scène d'un tiers est appréciée à l'aune de la vision née de cette lecture et le lecteur y voit souvent une dévaluation du texte et un appauvrissement du monde que celui suggérait. A ses yeux, le metteur en scène est, par conséquent, un corrupteur de beauté, un alchimiste pervers qui transforme l'or du texte en un vil plomb.

Il faut préciser que d'habitude, la mise en scène des textes classiques échappe à ce conflit parce que toute nouvelle mise en scène s'inscrit sur le palimpseste des mises en scène antérieures. Elle est même jugée par rapport à son coefficient de fidélité à la tradition et à son degré d'écart. Et comme la réception des textes classiques est balisée pour la critique de chaque époque, il y a rarement incompréhension entre la lecture qu'en fait le lecteur lambda et le professionnel de théâtre qu'est le metteur en scène.

C'est sur les textes contemporains et surtout lorsqu'il s'agit de leur première mise en scène, que le lecteur et le metteur en scène entretiennent un immense malentendu. Le lecteur d'une pièce de théâtre attend de la mise en scène qu'elle soit un présentoir sur lequel le texte se déploie, riche, sonore, lumineux. La mise en scène serait un rayon de lumière qui mettrait en valeur l'hologramme du texte.

Quant au metteur en scène, il se coltine au texte, sa liberté prise dans le corset des réalités matérielles : budget dont il dispose, qualité de la scène, celle des comédiens et la culture théâtrale de son public ! Il entre dans le texte pour saisir les signes textuels convertibles en signes visuels et avec le souci d'en faciliter la compréhension pour le spectateur.

C'est pourquoi bien que les sens de chaque mot prolifèrent comme une jacinthe d'eau, il en privilégie un seul et de là, la frustration du spectateur, car, pour lui, une larme n'est pas toujours un malheur. Une larme peut être larme de joie, de compassion, de crocodile ou simplement une irritation de l'oeil, mais la mise en scène optera pour un sens.

Comme si le spectateur-lecteur attend qu'on lui présente une fleur avec sa corolle intacte, et la mise en scène lui offre un pétale arraché sans soin ! D'où l'assimilation de la mise en scène à un saccage de la magnificence du texte. Et le ressentiment !

Ce sentiment, nous l'avons éprouvé lors des Récréatales 2008, à la représentation de deux pièces de théâtre de deux auteurs burkinabè. Mais sur le mode mineur, sans acrimonie. Il s'agissait des textes « Quand le soleil sourira à la mer » de Heidi Kam et « Les larmes du ciel d'août » d'Aristide Tarnagda.

Dans la pièce de Heidi Kam, malgré la mise en scène brillantissime, et les géniales trouvailles de celle-ci comme faire cohabiter le pont et la cale du bateau sur l'horizontale de la scène, la dévoration du melon comme métaphore du viol, l'excellent travail sur la lumière et le bruitage très expressif, nous n'avons ressenti ni la poésie ni la froide montée de la tragédie que suggérait le texte.

Le texte mettait en scène des personnages opaques dont le dévoilement progressif de la psychologie procédait des dialogues. C'est à travers les paroles échangées par les trois protagonistes du drame que se dessinent les caractères des personnages : celui du Faiseur qui est un tueur professionnel, de Tico dont la famille a été exterminée par la dictature et de la jeune Rachel rêvant de Paris dans un manteau de neige et de la tour Eiffel.

Pourtant le metteur en scène prend le parti de donner un signe d'intellection visible au personnage du Faiseur. Ainsi, il choisit un comédien avec un physique qui en fait d'emblée le tueur : plus besoin du dialogue théâtral pour comprendre que cette montagne de muscles ne peut avoir d'autre destin que celui de torturer les hommes. D'où l'inutilité de l'échange verbal entre les personnages au début de la pièce qui devient redondant.

La mise en scène aurait donc pu nous en faire l'économie puisque le physique typé permet de facto le distinguo entre les personnages. En affublant le tueur d'un signe tératologique, il choisit un raccourci dramatique qui vide le texte de son processus de dévoilement progressif. En outre, la comédienne qui joue le personnage de Rachel montre que la langue de Molière est pour elle une barrière aussi infranchissable que les barbelés de Melilla ; elle bute sur les mots, trébuche sur la prononciation, se prend les pieds dans les liaisons et c'en est une torture pour le spectateur. D'où l'impression que le casting s'est cassé la gueule.

Mais, avec le recul, on comprend que la mise en scène a privilégié certains aspects du texte. D'abord, la simplification de la psyché des personnages, ensuite, la virtuosité de la scénographie et le pragmatisme. Ainsi, en choisissant une comédienne avec peu de kilos, le metteur en scène pensait déjà à la séquence dansée qu'il voulait introduire juste avant l'assassinat de Rachel pour le rendre plus atroce.

Valse et virevolte exigent la légèreté d'une ballerine. Aurait-il pris une comédienne replète qu'elle aurait mieux exprimé l'exubérance du personnage et son appétit de vivre mais pour ça, il eut fallu renoncer au ballet. Ballet auquel le metteur en scène semble s'accrocher pour l'effet de contraste avec la mise à mort du personnage. Aussi a-t-il sacrifié la bonne diction à l'apesanteur de la comédienne. Qu'importe qu'elle souffre le martyre pour rendre son texte, pourvu qu'elle voltige avec la légèreté d'une plume sur scène !

L'auteur du texte était aux anges à la fin de la représentation. Elle était totalement en phase avec la vision que le metteur en scène a donnée de son texte. Comme quoi, le spectateur est parfois plus royaliste que le roi ! Il faut reconnaître que la mise en scène était brillante et très sophistiquée, mais du point de vue du lecteur, elle n'a pas pleinement exploité les ressources du texte : comme la froide et lente mise en place de l'engrenage tragique ou la marche du texte découvrant les protagonistes comme un rideau que l'on remonte doucement. Si nous n'avions pas lu le texte auparavant, nous aurions applaudi des quatre fers cette mise en scène.

Le second texte, « Les larmes du ciel d'août », est un monologue d'une jeune femme, une clocharde ( ?) qui déroule pour nous la trame de son existence : son enfance heureuse et son présent difficile, l'absence de son fiancé et l'attente de son retour dans une langue somptueuse et très imagée.

Pour le lecteur-spectateur, ce monologue doit être exécuté comme un solo, la voix de la comédienne est un instrument qui doit restituer la musicalité du texte, tel un archet courant sur les cordes de l'émotion, elle doit retrouver le mouvement parfois ample, parfois vif du texte pour exprimer toutes les nuances du personnage. Pianissimo, rinforzando et staccato !

D'où la déception du spectateur de voir une mise en scène à la Walt Disney avec une comédienne qui dialogue avec une automobile en carton-pâte et joue souvent dos au public. Dans ce jeu, la musique du texte est évacuée. Et sur la scène de la Termitière du CDC, une salle qui a une acoustique exceptionnelle, on aurait rêvé d'une mise en scène selon les vÅ"ux de Copeau : « Que les autres prestiges s'évanouissent et pour l'oeuvre nouvelle, qu'on nous laisse un tréteau nu ». Une scène nue avec la voix de la comédienne récréant pour nous le prodige théâtral. Las, on attendait notre dose d'émotions fortes, on a eu un placebo !

Toutefois, il faut admettre que le metteur en scène n'avait pas de bonnes cartes en main. Car trouver une comédienne qui puisse porter, seule sur scène pendant une heure d'horloge, un tel texte n'est pas aisé. Dans notre pays, de telles comédiennes, ça se compte sur les doigts d'une main. Et prendre le temps de travailler le rendu d'un texte avec une comédienne comme Stanislavsky qui expérimentait avec un comédien une intonation de quarante situations émotionnelles différentes en prononçant seulement « ce soir » n'est pas une pratique courante chez nos metteurs en scène.

Signalons qu'ici l'auteur n'était pas enthousiaste à la fin du spectacle ; il ne partageait pas les choix de la mise en scène. D'évidence, entre metteur en scène et lecteur d'un texte de théâtre, il y a difficilement coïncidence entre les visions. Il est difficile de trouver un terrain d'entente entre le pragmatisme dicté par les réalités du terrain de la mise en scène et l'imagination débridée du spectateur-lecteur ; cela relève même de la quadrature du cercle.

Toutefois, lorsque le metteur en scène arrive à pulvériser le corset des contingences et à fabriquer à partir du bric-à-brac disponible une représentation qui déborde le texte sans l'abstraire, il peut séduire le lecteur-spectateur. Mais rares sont les mises en scène qui ont ce génie.

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