Joyce Mulama
9 Janvier 2009
Le président kenyan Mwai Kibaki a ratifié au début de ce mois la Loi sur les communications au Kenya, votée vers la fin décembre par le parlement. Cette loi controversée donne à l'Etat des pouvoirs de descendre dans les maisons des médias, de saisir l'équipement de diffusion, de contrôler les messages à diffuser, et même de fermer une chaîne.
Décrite par des critiques comme draconienne et rétrograde, la loi confère de nouveaux pouvoirs au ministre de la Sécurité intérieure de faire des incursions dans une maison de média et de confisquer l'équipement de diffusion pendant un Etat d'urgence.
Elle confère également des pouvoirs considérables au ministre de l'Information et de la Communication de contrôler chaque aspect des médias du pays et du secteur de la communication, mettant en danger l'indépendance des médias.
Le gouvernement avait continué de défendre le projet de loi au milieu des protestations grandissantes du public. Le ministre de l'Information, Samuel Poghisio, qui a soutenu le projet, affirme que le gouvernement n'a aucune intention de faire des incursions dans les médias. Il maintient que la clause a été insérée seulement comme une mesure de sécurité.
"Nous ne faisons plus des incursions dans les maisons des médias. C'est juste une mesure qui peut être prise uniquement en cas d'urgence".
Mais la descente en 2006 dans les bureaux de 'Standard Newspapers', le deuxième plus grand quotidien du Kenya, et sa compagnie soeur 'Kenya Television Network', est toujours fraîche dans les mémoires. Des agents armés avec des masques, dans un style de commando, sont descendus dans les installations, suite à des dénonciations de corruption massive dont était accusé le gouvernement du président Kibaki.
En 2007, le parlement a voté une autre loi sur les médias, qui demandait plus de contrôle des médias, obligeant les journalistes à dévoiler leurs sources d'informations. Cela a poussé des centaines de journalistes dans les rues, leurs bouches fermées avec leurs enregistreurs symbolisant qu'ils étaient bâillonnés. La loi, qui attendait l'assentiment présidentiel, a été rejetée plus tard par Kibaki, qui l'a renvoyée au parlement, et a ordonné qu'elle soit réexaminée.
Le projet de loi de début décembre est suivi d'une campagne médiatique rehaussée contre les excès du parlement, avec les médias soutenant qu'ils sont victimes de l'exercice de leur mission d'informer le public.
"La loi a été votée comme un acte de vengeance contre une presse qui dénonce les excès d'un parlement pourri; un parlement dont les membres ont augmenté leurs salaires sans inquiétude et ont refusé de payer leurs impôts pendant que les Kenyans se couchent affamés. Le parlement a maintenant voté une loi pour s'assurer que les médias ne peuvent plus informer le peuple kenyan de leur impunité et de leur pillage irresponsable de nos impôts", a déclaré Martin Khafafa, le vice-président de l'Association des patrons des médias.
Ces derniers jours, les médias ont diffusé des articles sur le refus des députés de payer de taxe sur leurs allocations, qui font trois fois leurs salaires. Seul le salaire d'un député, qui est environ 2.700 dollars par mois, est taxé. Les allocations de chacun des 222 députés, équivalant à environ 8.000 dollars par mois, ne sont pas taxées, dans un pays où 40 pour cent de la population vivent dans une pauvreté noire, selon des chiffres du gouvernement, l'année dernière.
Les autorités affirment qu'elles soutiennent la liberté de la presse. Lors d'une réunion début décembre avec les patrons des médias, le Premier ministre, Raila Odinga, avait déclaré que le gouvernement s'était engagé pour une presse libre, ajoutant que les médias de leur côté ont besoin d'être responsables. Il disait qu'il était prêt à rencontrer le président Kibaki pour lui demander de ne pas signer la loi qui a provoqué des manifestations sur l'ensemble du pays.
Odinga et son parti se sont démarqués de participer au vote de la loi. Toutefois, la plupart des députés n'étaient pas au parlement lorsque la loi a été votée, un évènement fréquent. Le manque de quorum caractérise le parlement kenyan, avec moins de 30 députés des 222 participant généralement aux sessions parlementaires. Dans le cas de la présente loi, seulement 24 députés étaient présents dans la Chambre.
Par ailleurs, la loi donne à la Commission des communications du Kenya (CCK), une agence d'Etat, des pouvoirs extrêmes de réguler les médias, contrairement au principe le plus soutenu d'autorégulation des médias dans un Etat démocratique. Cela provoque des malaises au sein des professionnels des médias qui estiment que la régulation des médias est une tâche déjà en exécution par le Conseil des médias du Kenya (MCK), un organe professionnel indépendant.
"Je ne m'oppose pas à la régulation des médias. Mais le gouvernement est en train de prendre certaines des fonctions du MCK pour les donner à la CCK. La CCK n'est pas qualifiée pour réguler ou arbitrer le contenu des médias", a déclaré à IPS, Macharia Gaitho, président de l'Association des éditeurs de journaux du Kenya.
"Le fait que la loi donne des pouvoirs généraux à la CCK de faire n'importe quoi sans référence à aucune autre autorité est douteux; la CCK peut facilement devenir un instrument politique", a-t-il affirmé.
Il y a des craintes qu'avec l'Etat cherchant à réguler les médias, le Kenya puisse être sur la voie de l'Ethiopie, où la radio et la télévision demeurent sous un contrôle rigoureux du gouvernement. Le gouvernement de ce pays de la Corne de l'Afrique a une longue histoire de restriction de la liberté de la presse, où il a continué d'emprisonner des journalistes, selon l'Institut international de presse (IPI), une organisation internationale des médias, préoccupée par la protection de la liberté de la presse.
"L'année dernière, le gouvernement a accusé 15 journalistes de s'opposer à l'Etat du fait d'une répression brutale des médias qui s'est produite en 2005", indique l'IPI. Bien qu'ils aient été relâchés, des groupes de défense des droits humains et des organes de liberté de la presse surveillant de près le pays disent que le gouvernement a continué de réprimer les médias par des arrestations arbitraires et des intimidations. Le pays a été alors ajouté à la Liste de veille de l'IPI suite à de graves inquiétudes par rapport à la détérioration de la situation des médias.
D'autres pays d'Afrique de l'est ont également commencé par bâillonner les médias. En Tanzanie, déjà une nouvelle loi existe, autorisant l'Etat à saisir l'équipement de diffusion, alors que le voisin Ouganda a formé, au début de l'année, un comité gouvernemental pour établir de nouvelles lois qui vont régir les médias. Ceci, couplé avec la récente kyrielle d'attaques verbales contre la presse par le président Yoweri Museveni, prépare le terrain pour un contrôle général des médias par l'Etat, affirment des observateurs de la presse.
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