Nord-Sud (Abidjan)

18 Février 2009

Cote d'Ivoire: Récupération de matériaux de construction - Ces femmes qui se nourrissent du gravier

Le gravier des démolitions est devenu une marchandise recherchée par de nombreuses femmes qui en font un commerce rentable. Chaque matin elle se livre à la tâche. Des coups de marteau et de burin brisent en morceaux le béton pour en extraire le gravier. Au bout de ces efforts physiques, Mme Togola Awa récolte de beaux fruits. Elle empoche en moyenne 5.000 Fcfa à la tombée du jour. Tout comme la vingtaine de femmes qui s'adonnent à cette activité à Adjamé, Williamsville.

La vente au détail du gravillon aux particuliers qui construisent des maisons rapporte gros. Selon elle, la brouette de gravier se vend à 1.700 Fcfa pendant qu'une cuvette de taille moyenne coûte 1.500 Fcfa. Le matériau récupéré par ces femmes entre dans la construction. Les sources d'approvisionnement sont Cocody, Abobo, Marcory et Bingerville. Ces communes ont la réputation, selon nos interlocutrices, d'être des zones où les démolitions de bâtiments et d'immeubles sont fréquentes. Mme Togola explique les péripéties de son activité.

Activité juteuse mais...

«Chaque jour à partir de 7 heures du matin nous partons à la recherche des débris de gravier sur les différents sites. C'est un réseau qui est mis en place. A l'annonce d'une démolition de bâtiment ou d'immeuble on se tient prêtes pour lancer les commandes.

Il faut débourser 25.000 Fcfa pour le chargement d'un camion de trois tonnes. A l'aide de marteau et de burin, on transforme la masse de béton en de petits morceaux de graviers », explique-t-elle. Pour elle, la récupération de gravier et sa vente ne sont pas un travail aisé dans la mesure où il faut fournir des efforts musculaires. «J'estime que c'est mieux que de rester à ne rien faire. La somme de travail nous oblige à prendre des jeunes gens pour nous aider. Ils perçoivent 2.000 Fcfa par jour comme rémunération.

Le contexte de crise socio-économique nous a transformées en chefs de famille parce que nos maris ont perdu leur emploi», confie-t-elle. Ce travail de «casseuse de béton» permet à cette ménagère, âgée d'une quarantaine d'années, de scolariser ses quatre enfants et de soutenir son époux pour faire face aux charges domestiques.

Notamment celles liées à la popote et souvent le loyer mensuel de leur maison de trois pièces qui est de 30.000 Fcfa. Le commerce de gravier est devenu une activité lucrative pour ces femmes. Au dire de Mme Togola, les propriétaires de maisons qui veulent amoindrir les coûts de construction s'attachent leurs services. «Le chargement d'un camion de gravier de première main ne coûte pas moins de 50.000 Fcfa.

Si vous avez besoin de plusieurs chargements, devinez aisément la facture. Sans compter les autres charges», rapporte cette dame. Assise devant son tas de gravier, Mme Traoré Bintou, vêtue d'un pagne de couleur verte, ne regrette pas son choix de casseuse de béton. «Auparavant, je tenais un restaurant à la gare routière d'Adjamé. Ça ne marchait pas fort pour moi alors je me suis reconvertie à cette activité sur les conseils d'une amie. J'avoue que l'intensité et la charge du travail sont très soutenues. Mais au bout de l'effort se trouve la récompense.

Aujourd'hui, je subviens à mes besoins. Je participe également aux dépenses de la maison notamment la popote. Avec un gain journalier de 5.000 Fcfa, j'arrive à épargner. On se retrouve à la fin de la semaine avec 30.000 voire 35.000 Fcfa. Sur un mois je peux économiser 20.000 Fcfa», souligne Traoré Bintou. Cette somme, révèle-t-elle, lui permettra d'entreprendre une autre activité, par exemple la vente de chaussures dames ou de vêtements pour enfants. Un projet auquel elle rêve. Assanata T., une autre casseuse et vendeuse de gravier, ne cache pas sa détermination.

«On vend au détail le gravier. Nos principaux clients sont les promoteurs immobiliers. Ils viennent acheter sur place la marchandise. Nous sommes dans une zone en plein chantier. Donc, la demande est croissante. Cela n'est pas fait pour nous déplaire. Le plus important, c'est que cette activité nous permette de subvenir à nos besoins. Nous sommes vraiment déterminées parce qu'on arrive à donner un sens à notre vie avec cette petite activité», précise-t-elle. A côté, une autre opératrice, Fatim K., toujours à la tâche, tient sur ses jambes un bébé de quelques mois.

... Dure et dangereuse

Cette nourrisse est venue prêter main forte à Assanata. «L'inactivité est la mère de tous les vices. S'il est vrai que ce boulot est beaucoup harassant, il nous assure cependant une dignité. Imaginez-vous après la vente du chargement de camion, on se retrouve avec un bénéfice de 40.000 Fcfa. C'est donc une activité rentable et bénéfique pourvu qu'on ait la volonté», renchérit-elle. Le travail gagne en intensité au fil du temps. Fatim K. décide de faire coucher son nourrisson sur une natte à l'ombre qu'offre un parasol perforé. Nous sommes obligées, explique-t-elle, de travailler vite pour livrer à temps la marchandise.

Toutefois, les conditions de travail sont exécrables. Sans protection contre les rayons solaires, dépourvues de gant à main et aussi de cache-nez ou de masques, ces femmes sont livrées aux maladies et aux accidents. Pour cause les mains, les pieds et les yeux sont exposés aux blessures. «On commence à travailler à partir de 7 heures du matin pour arrêter à la tombée de la nuit. C'est le prix à payer quand on veut faire un profit», soutient Ami entre deux coups de marteau.

D'ailleurs, les accidents de travail sont fréquents et souvent graves. «A force de frapper le béton sans prendre de gant, nos mains sont constamment blessées. Des ampoules formées par ici; des points de rougeurs par là. Il arrive aussi par inattention ou maladresse que le marteau atterrisse sur la main. Vous imaginez un peu la douleur. Les jets de morceaux de béton peuvent également se retrouver dans nos yeux. Nous déplorons fréquemment les cas d'accidents», déplore-t-elle.

Le manque de couverture médicale contraint ces femmes à se soigner avec les moyens du bord. Une boîte à pharmacie contenant de l'alcool, du coton, du sparadrap leur permet de parer aux urgences. «En tout état cause, les dépenses engendrées sont à l'actif de la victime. Une partie de l'argent que nous gagnons à travers cette activité, couvre les besoins de santé», indique notre interlocutrice. Travail de crise au départ, la vente du gravier de démolition a pris de l'envergue. Chaque jour, sous le soleil, des femmes accroupies ou assises frappent à coups de marteau le béton pour nourrir leurs familles.

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