De notre envoyé spécial à Tinfouf, Samir Azzoug
10 Mars 2009
«On est pratiquement le seul peuple à pouvoir vivre dans ces conditions», déclare d'une voix mêlée de fierté et de tristesse, la mère de Neguya bent Salah.
Drapée dans sa «melhfa» aux couleurs chatoyantes, accroupie sur un tapis rouge, derrière un récipient de braises et un plateau à thé, la quinquagénaire prépare, avec des gestes lents et précis, le breuvage presque sacré des habitants du Sud. «T'you [vous prenez du thé] ?» répète plus d'une dizaine de fois par jour, la chef de famille. Dans la société sahraouie, la femme occupe un rang social très important. Par la force des choses, à l'image des Touareg, le modèle familial est matriarcal. «L'homme est soit mobilisé dans les rangs de l'armée de libération, soit en déplacement pour le travail ou bien à l'étranger», explique Neguya. Visage souriant, traits nobles, regard abyssal, la jeune mère de famille de vingt-huit ans est d'une beauté ensorceleuse. De cette vénusté qui naît de la résistance et de l'orgueil. Yeux en forme d'amande, nez de félin et lèvres fines, le tout entouré d'une peau douce et soyeuse -grâce au contact du sable- déclinant toutes les teintes du chocolat, la femme sahraouie est une autre splendeur issue du désert. Quand la beauté naît de la rudesse, elle ne peut que subjuguer. Qu'y a-t-il de plus féérique que la vue d'une gazelle dans son milieu naturel ? Des vents violents se forme la rose des sables.
Un peuple souffre en silence
Parfois, les apparences sont trompeuses. Souvent de la misère naquit le sublime. Quand la cruauté des hommes s'allie à la dureté de la nature pour martyriser un peuple, les voies de la souffrance ouvrent grands leurs passages. Rares sont les occasions de voir à l'Å"il nu toutes les composantes de la pauvreté, de la précarité et de l'indigence. Il est encore plus exceptionnel de pouvoir vivre avec tous ses sens cette souffrance quotidienne qui touche toute une communauté. Au XXIe siècle, à l'ère de la mondialisation et de l'information instantanée, un peuple souffre les affres du temps et des gens. Colonisé, réprimé, dispersé puis exilé, le peuple sahraoui se retrouve éparpillé dans des camps de réfugiés. A El Ayoune, Smara et Dekhla, trois camps implantés sur le territoire algérien, dans la wilaya de Tindouf, le tableau est le même.
Existe-t-il de par le monde un lieu plus misérable qu'un camp de réfugiés ? Dans ces espaces, la précarité s'érige en règle. Quand on sait que l'on n'est pas chez soi, sans savoir à quel moment on y reviendra. Quand on attend avec conviction un avenir qui tarde à se montrer. Quand on espère quelque chose qui ne dépend pas seulement de soi. On mène sa vie au gré du temps et des circonstances. La patience se transforme en souffrance et l'existence en subsistance. Chassée d'El Ayoune, la capitale du Sahara occidental, occupée par l'armée marocaine dans les années 1970, la famille de Neguya, après avoir passé quelques années dans le camps de réfugiés de Rabouni (aujourd'hui siège de la présidence sahraouie) à quelques dizaines de kilomètres de Tindouf (Sud-Ouest algérien), s'est établie à Dekhla (200 km environ de Tindouf).
Quant le confort devient utopie
L'accès au camp se fait par une piste à peine visible. La route accidentée et rocailleuse sur plus de 40 km n'est pas conseillée aux novices du volant. Il faut être un conducteur averti, habitué des espaces désertiques et vif pour ne pas se retrouver les quatre roues en l'air. Le sens de l'observation et de l'orientation sont également de rigueur. Ce n'est qu'au bout de 4h de trajet (nous formions un long convoi) que l'on arrive enfin à destination. Sur place, malgré la poussière et le vent de sable, les yeux se reposent. Les couleurs ne s'enchevêtrent pas et les formes sont unies. Deux teintes : le beige du sable et de la pierre et le bleu du ciel. Deux formes : le cubique des habitations monoblocs et le pyramidal des tentes. «Dakhla est une grande wilaya divisée en 6 daïras. Chaque daïra est divisée en 4 quartiers», nous informe Ahmed, frère aîné de Neguya, employé dans l'administration de la daïra. Ce semblant d'organisation n'est pas du tout évident pour un étranger. En l'absence de repères, il est impossible de se situer ou de retrouver ses marques. «Pour ne pas vous égarer, il faut retenir le nom du quartier et celui de la femme chez qui vous êtes hébergé», nous rappelle un jeune réfugié. A celui dont le sens de l'orientation fait défaut, il est conseillé de le compenser par celui de l'observation. D'autres repères sont alors pris en considération. Couleur de tente un peu différente, trou béant dans le sol, camion ou véhicule en panne... sont autant de repères salvateurs pour celui qui s'égare. Mais, la nuit, tous les repères disparaissent. Il est absolument sidérant de voir un lieu, à ciel ouvert, complètement assombri par la nuit. En l'absence totale de lumière artificielle, même l'éclat des étoiles, qu'on a l'impression de toucher du doigt, n'arrive pas à éclairer l'espace. Que les pupilles se dilatent à volonté, on ne distinguera pas le bout de son pied.
Il reste que cette obscurité cache, en l'espace de quelques heures quotidiennes, la misère que la lumière étale en plein jour. «En hiver, le froid et le vent de sable compliquent nos tâches quotidiennes. En été, on dort à même le sol et à l'extérieur des tentes.
Le 8e mois de l'année [août], la température dépasse les 50°», raconte Neguya.
Posséder un chauffage ou un climatiseur en ces lieux est une utopie. La raison en est simple : il n'y a ni raccordement au réseau électrique ni au gaz naturel et l'eau est rationnée. Dans les camps de réfugiés, ces commodités ne sont même pas des sujets de discussion. On est loin de réclamer ce genre de confort. Les tâches quotidiennes qui incombent généralement à la gent féminine se résument au ramassage d'un tas de bois, à recharger une batterie automobile grâce au soleil pour allumer une ampoule et se rendre au forage chercher son quota d'eau.
«Les gens aisés, dans le camp, peuvent se permettre d'acheter une batterie de camion. Ou grâce aux dons humanitaires, se procurer un panneau solaire (qui coûte, selon les dimensions, plus de 100 000 DA) pour s'alimenter en électricité», explique Kahloucha
(la noiraude), sÅ"ur cadette de Neguya, en ouvrant ce qui paraît être un luxe dans cette région : un vieux réfrigérateur bricolé et adapté pour fonctionner au gaz butane.
Les Sahraouis vivant dans les camps de réfugiés accueillent leurs invités avec beaucoup d'égards. Dans les familles chargées de l'«istikbal» (accueil), tous les membres de la cellule familiale, grands et petits, hommes et femmes se mettent à la disposition
des invités.
Réfugiés mais généreux
Comble de la générosité, la famille cède sa demeure aux convives et s'installe sous une tente à la merci de dures conditions climatiques. Pendant notre séjour, un vent de sable, accompagné de pluie orageuse et de grêle, ajoute à la précarité de la vie une image de désolation et de peine. Le maigre mobilier, la tapisserie et la literie qui ornent les habitations ont été complètement trempés.
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