Barry Saidou Alceny
1 Avril 2009
En attribuant l'étalon d'or de Yennenga à Teza de Hailé Gerima en 2009 après Ezra de Newton Aduaka, le Jury a voulu récompenser la qualité esthétique et le message de ce film, les deux aspects qui ont toujours constitué l'ADN des cinémas d'Afrique.
On avait craint que le Jury ne se fourvoie dans le fatras de la sélection 2009 où le sublime côtoyait parfois le moins bien. En effet, entre les imitations de films hollywoodiens d'une violence gratuite de certains films d'Afrique du Sud, et les films d'Afrique de l'Ouest dont la plupart étaient en réalité des téléfilms déguisés, et les nombreux films désincarnés de la diaspora car sans ancrage culturel, l'inquiétude se justifiait.
Heureusement, il y avait aussi de grands films pour nous réconcilier avec la haute idée que l'on se fait du cinéma africain. Sont de ceux-là, La maison jaune d'Amor Hakkar, Nothing but the thruth de John Kani et Teza d'Hailé Gerima.
Loin de nous l'idée de jouer les censeurs. Tous les films ont le droit d'exister (le tapis est beau par la variété de ses couleurs, le cinéma aussi). Toutefois, il y a dans notre contexte une indécence à décerner l'Etalon d'or à un film dont l'unique mérite serait d'être une joyeuse distraction d'une heure et des poussières. Un réalisateur ou un producteur africain a le droit de s'offrir ce dispendieux plaisir, un Jury de Fespaco a le devoir de ne pas le suivre.
Quand des millions d'individus sur un continent ne savent ni lire ni écrire, l'image, donc le cinéma, devient une « arme miraculeuse » et le film devient le champ de construction de l'Humain, de réappropriation de soi et du questionnement de l'Histoire. Aussi, tout film qui ne trouble pas, ne questionne pas, n'apporte pas un supplément de dignité ou d'intelligence au spectateur ne devrait pas mériter les lauriers du Fespaco.
Gaston Kaboré et ses jurés ont compris qu'en recompensant Teza, ils perpétuent une certaine vision du cinéma. Celle qu'avaient les pères fondateurs et qui reste d'actualité. Nous disons Hurrah ! Parce que Teza est une véritable leçon de cinéma. D'abord pour la qualité esthétique de ce film. C'est un poème visuel, un kaléidoscope d'images, de son et de chants.
Et aussi une coïncidence entre le fond et la forme : le montage syncopé, la fulgurance et le flux désordonné des images, les flash-back, les époques qui se chevauchent et s'enchevêtrent pêle-mêle, tout cela renvoie au fonctionnement de la mémoire traumatisée et au chaos intérieur du personnage principal, Anberber.
Celui-ci est un personnage amnésique et diminué par une jambe de bois à la suite d'une attaque raciste en Allemagne. De retour au village, il essaie de se réapproprier son identité. Cette histoire de Anberber est servie par des images emphatiques de l'Ethiopie.
La caméra embrasse les grands espaces, les vastes plaines, les paysages montagneux par de larges panoramiques où l'homme s'inscrit comme un détail dans une fresque. Avec Teza, Hailé Gerima étale une géographie amoureuse et sensuelle d'une terre aimée, l'Ethiopie. Hailé Gerima rappelle aussi par le travail de composition de l'image que le cinéma fut longtemps muet et que c'est d'abord par la beauté et la charge poétique de l'image qu'il suscite l'émotion.
Ce que les réalisateurs oublient en faisant des films trop bavards. Pourtant trop de paroles tue le cinéma. Teza c'est en outre un regard sur la violence politique et le désenchantement des intellectuels africains après les grandes espérances des indépendances. En effet, Tesfar et Anberber sont deux étudiants éthiopiens en Allemagne.
Après la chute du Négus Hailé Sélassié et la prise du pouvoir par les officiers communistes, ils décident de revenir pour participer à la construction d'une société plus juste. Mais le rêve va vite tourner au cauchemar. L'Ethiopie est devenue une sorte de Moloch qui mange ses enfants : Tesfaye est tué par une foule en furie, les paysans sont obligés de cacher leurs enfants dans des grottes pour que l'armée ou la milice ne les envoie à la mort.
La liberté est confisquée et les rêves éconduits. Et l'intellectuel Anberber assiste impuissant à la transformation de son pays en goulag. Parce qu'il semble un étranger au milieu des siens, parce qu'il a aidé par sa naïveté à nourrir le monstre qui dévore les gosses, symbole de l'avenir.
Mais, quoique le film soit une virulente charge contre les dérives politiques et une confession des intellectuels sur leur responsabilité dans les déboires de l'Afrique, il se clôt sur une note d'espoir. Anberber retrouve la mémoire et devient maître d'école. Il participe ainsi à forger une jeunesse plus responsable.
L'intérêt de ce film, c'est enfin de proposer une vision du monde, d'être une réflexion personnelle sur l'histoire contemporaine de l'Afrique. Le cinéma ne devrait pas être un Å"il de cyclope qui enregistre le réel sinon il devient une tautologie du réel. Filmer, c'est plonger au coeur des choses pour en saisir l'architecture secrète.
C'est une radioscopie du réel comme tout art. De sorte qu'un cinéaste est un technicien mais surtout un artiste qui s'adresse à la meilleure part de l'homme, à son intelligence. Et Teza installe le cinéphile dans un processus interprétatif, il l'oblige à être actif dans la quête du sens pour ordonner le puzzle de la réalité.
Tout cela fait de Teza une leçon de cinéma qui devrait inspirer les réalisateurs africains. Et surtout les réalisateurs burkinabè. Parce qu'on aimerait tant qu'ils s'intéressent enfin à l'histoire politique si mouvementée de notre pays, à ses brûlures, et aux immenses rêves que portait la Révolution d'Août. Mais ils semblent si circonspects, nos cinéastes...
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