L'ouverture de la 4e session de Doc à Tunis, mercredi dernier au Théâtre municipal, a drainé un public nombreux désormais fidèle à cette manifestation qui offre aux amoureux du genre documentaire d'auteur 70 films entre courts et longs métrages.
«Après les deux premières sessions qui ont favorisé les films pédagogiques, nous avons choisi d'opter, lors de cette session, pour des thèmes plus pointus qui offrent un panorama de l'actualité du documentaire qui se veut surtout le reflet des questionnements sur la crise financière et les malaises de la mondialisation, les migrations et mouvances, les mirages de Chine, l'image du monde arabe, la condition de la femme musulmane et autres.», a notamment déclaré lors de la soirée d'ouverture, Sihem Belkhodja, la directrice de Doc à Tunis, Hichem Ben Ammar, directeur artistique du festival, visiblement satisfait, lui, de l'affluence du public, a constaté que «la graine a germé et que la plante a poussé et qu'elle deviendra assurément un bel arbre avec de solides racines», tout en assurant que «cette manifestation outre qu'elle reflète l'actualité du documentaire et du monde à travers les meilleurs films, permet la découverte, le partage et l'échange sans l'enjeu de la concurrence, (Ndlr : il n'y a pas de compétition), qui fausse la mise. Le plus important dans ce festival est de donner au documentaire la dimension d'une oeuvre de création loin du formatage imposé par les télévisions».
Un spot de quatre minutes, sorte de bande annonce de Doc à Tunis a été enfin projeté au rythme d'une musique enlevée afin d'illustrer les tendances thématiques de cette 4e session. Après les remerciements d'usage à tous ceux qui ont apporté leur soutien financier à la manifestation (le ministère de la Culture, l'Institut français de coopération, la chaîne Arte et autres sponsors), la directrice et conceptrice du festival a invité le public présent à «se donner au plaisir de la découverte, de la réflexion à travers un marathon cinématographique».
Place maintenant au film d'ouverture du festival qui illustre de manière éloquente la ligne éditoriale à la thématique de cette 4e session, proposant des films d'auteur aux formes diverses entre reportage, enquête, création ou même l'essai expérimental. Justement, le film d'ouverture Let's make money de l'Autrichien Erwin Wagenhofer prône le cinéma pour lequel a opté la manifestation : «Un cinéma sensuel, non consensuel», un cinéma fiévreux et rebelle : ni paisible ni prévisible, portant la subjectivité au plus haut degré du risque artistique, dans une recherche courageuse mêlant «l'érudition à l'émotion» pour stimuler l'intelligence et la sensibilité.
Let's make money ou Faisons de l'argent : édifiant !
Ce documentaire d'une durée de 112 minutes est de la même veine que les précédents films de E. Wagenhofer : (Notre pain quotidien, We feed the world et Herbe), Let's make money ou Faisons de l'argent, démonte les bases du système libéral et ses conséquences humaines, démographiques et écologiques». Tel un puzzle, cet opus se construit au gré des investigations et des témoignages de différents acteurs du système économique mondial, pour aboutir à un constat alarmant sur la globalisation, la mondialisation économique et l'état actuel du monde.
Un monde perverti, injuste et en crise en raison de l'avidité, la cupidité et de la rapacité de ces prédateurs que l'un des responsables de ce système libéral, façon capitalisme sauvage, qualifie«d'assassins financiers». Le film déconstruit un système reposant sur l'excès, en se focalisant sur les multiples ramifications de la toile financière tissée à travers le monde entier de l'Asie (Inde), jusqu'à l'Amérique (Etats-Unis, Amérique du Sud), en passant par l'Afrique (Burkina Faso, Ghana ) l'Europe (Espagne, Grande-Bretagne, Suisse, et autres paradis fiscaux).
Au fil du montage thématique, le film révèle les magouilles et dérives d'une mondialisation sans garde-fous : exploitation de l'Afrique exsangue dont on brade les matières premières et les produits agroalimentaires, répartition inéquitable de l'argent, des richesses et des bénéfices, bulle immobilière artificielle juste pour «faire travailler l'argent», chantage économique, investissements fictifs, paradis fiscaux, l'injustice de la globalisation où règne le système du deux poids deux mesures (les paysans nord-américains sont subventionnés, alors que l'on impose aux ouvriers et aux paysans des pays africains et asiatiques la loi de la concurrence et du libéralisme outrancier). Et les exemples sont légion.
De fil en aiguille et au fil des témoignages, le réalisateur arrive à la conclusion que seulement 3% s'enrichissent sur le dos des 97% restants. Hallucinant ! Et l'on comprend également que les prédateurs «mondiaux» éliminent ceux qui s'opposent ou tentent d'entraver ou de casser le système. A preuve, l'aveu d'un des prédateurs américains qui a démonté tout le processus ayant conduit à l'élimination de l'ancien Chef d'Etat irakien, Saddam Husseïn qui a refusé le système : «Quand les "assassins financiers" n'arrivent pas à leur fin, par la corruption, ils sont relayés par les chacals (les tueurs). Si ces derniers échouent, c'est l'armée qui se charge de l'élimination et si Saddam avait joué le jeu il serait encore en vie».
Bref, à travers cette réflexion sur l'argent et les flux financiers, le réalisateur pousse un cri d'alarme sur la nécessité d'une moralisation des économies libérales et du système de la mondialisation car, en l'absence de garde-fous et de réglementation financière, aujourd'hui complètement supprimée, c'est le désastre, le chaos et la misère qui guettent le monde.
Ce film «à valeur informative», quoique quelque peu longuet, didactique et démonstratif, par moments, affiche de belles trouvailles. Les acteurs du système économique libéral ont été filmés la plupart du temps dans des moyens de transport : voitures, avions, trains, etc., afin d'illustrer la circulation et les mouvements de fonds d'argent et autres flux financiers. C'est dans un jardin luxuriant, rappelant une jungle, que le témoignage d'un des prédateurs économiques a été amorcé afin de mieux refléter l'état du monde qui perd ses repères et ses valeurs morales ressemblant de plus en plus à une jungle où règnent la loi des fauves (carnassiers) et celle du plus fort.
Enfin, certains plans d'insert montrent des vautours ou des faucons (voilà qui rappelle l'aile néo-libérale dure et intraitable de l'administration Bush). Ces oiseaux rapaces qui se nourrissent de charogne. L'allusion, voire la parabole, est on ne peut plus claire. Ainsi, outre qu'il informe, explique et démontre Let's make money, réalisé en 2008, apporte un éclairage sur la crise économique actuelle ,la plus grande crise de tous les temps. Mission accomplie.

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