La Presse (Tunis)

Tunisie: Jazz-Anouar Brahem, le magicien

Il y a du magicien d'Oz chez Anouar Brahem. Celui-là même qui, dans notre panthéon légendaire, entraînait des processions d'enfants envoûtés par les harmonies de sa flûte enchantée, vers des terres inconnues. C'est sur une salle de spectacle comble que l'homme en noir, à l'éternelle jeunesse, avait jeté ses rets l'autre soir, au Barcelo.

Il y avait là une espèce de recueillement, une tension, une concentration qu'aucun autre spectacle à Carthage, ni ailleurs d'ailleurs, n'a réussi à créer. On ne tousse pas dans une salle qui attend Anouar Brahem. Les spectateurs s'ordonnaient «chut» à eux-mêmes. Les chaises ne raclent pas. Et les téléphones ne sonnent pas. Sauf le mien, misérable que je suis, première envoûtée, qui avais oublié de le fermer.

C'est à ce rite que l'on officie quand on vient écouter Anouar Brahem invité par Scoop Organisation : jeunes filles en noir, au flamboyant chemisier, à la coiffure sage, silencieuses et efficaces. Lumières chaudes, dont on joue avec virtuosité pour créer, entretenir et maintenir la tension.

Sonorisation digne des plus grands concerts, qui rend fidèlement les moindres vibrations et ne trahit pas la sensibilité des interprètes. Le concert commence comme une invitation : quelques touches sur une corde, comme les trois coups d'un lever de rideau, la clarinette qui s'essaie à développer ses volutes, Anouar Brahem qui vocalise : on ouvre une voie, teste un chemin, s'offre une échappée, cherche un horizon.

C'est lent, ondulant, sinueux, et très vite le charme opère. Chacun des interprètes, Klaus, l'allemand, Björn, le suédois, Khaled, le libanais, sur la clarinette basse, la basse ou la percussion, s'inscrit dans cette délicate errance, se met au diapason des autres dans cette paresseuse découverte de chemins non battus, et de terres inconnues mais pourtant familières.

Nous sommes dans les jardins persans ou ceux d'Andalousie, nous découvrons l'Atlantide et Khan Morjan, les cités abolies dans des déserts mythiques.

Jamais Anouar Brahem n'a autant ressemblé à lui-même. Jamais, mais nous disons cela à chaque concert, et nous ne sommes pas prêts à nous dédire, il n'a autant puisé dans les sources profondes de sa culture. Et jamais peut-être, il ne l'a aussi harmonieusement intégrée aux musiques du monde.

Je laisserai aux musicologues le soin de décortiquer les compositions, les harmonies, les textures et les rythmes. Moi, je ne parlerai que de magie. Celle qui tenait dans ses charmes un public séduit, extatique. Celle qui faisait onduler Klaus, l'allemand, et Björn, le suédois, leur faisant oublier qu'ils venaient du froid. Et qui faisait briller les yeux de Khaled, le libanais.

Celle qui faisait que les musiciens saluaient Anouar Brahem après chaque morceau, avant que de saluer le public.

Celle qui déroulait ses ondulations hypnotiques, obsessionnelles et nous racontait les histoires d'amour pour des villes - «Achak Beyrouth», «Escale à Djibouti» -, pour des femmes «Pour les yeux de Rita», ou pour des poésies «Hommage» à Mahmoud Darwich. Ce fut une très belle rencontre entre quatre musiciens inspirés, et entre Anouar Brahem et son public.

Un public qui quittait la salle à regret, sachant qu'il ne le retrouverait que dans deux ans, rythme que l'artiste s'est donné. A moins que


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