Kinshasa — «Modèle ya mboka na biso» (« A la mode de chez nous »). Je ne comprends rien : depuis trois jours, mon patron le Ministre des Affaires stratégiques ( à prononcer avec respect ) est en ébullition. Et sans doute pour se défouler, il m'exige, à chaque course, de mettre en marche et en musique un vieux CD d'un vieux tube intitulé «Modèle ya mboka na biso». Cela est d'autant plus surprenant que les thèmes et les paroles de cette chanson ne sont pas, d'après moi, vraiment engageants. Voire : «Toyaki mboka mboka Motu na motu na bwatu na ye Mwana moninga mawa te Buka pe bukuta na yo, kipe moninga te Tangu mino ezali buka ndika (« Nous avons débarqué chacun de son côté Chacun dans sa propre pirogue Pas de pitié pour l'enfant d'autrui ! Broute dans ton râtelier, ne regarde pas le voisin Tant que tu as des crocs, dévore tout »).
Etonnant ! Pour un homme politique qui ambitionne d'être un homme d'Etat, les thèmes pareils m'ont paru dangereux. Mais je me suis gardé de faire la remarque à mon patron de Ministre, mélomane occasionnel En même temps, je comprends quand même un peu mon patron de Ministre. A voir le spectacle de carnaval qu'offre le parlement, il ne nous reste que des sanglots et quelques maigres consolations. Le parlement est ainsi devenu une bourse aux enchères. Chaque heure voit affluer candidatures sur candidatures. Phoenix immortels, dinosaures increvables, sauriens insubmersibles, prédateurs migrateurs, tous se sont donné rendez-vous pour le grand marché et le grand ndombolo du Palais Tous, toutes tendances politiques confondues, s'étripent au portillon pour la course à la soupe républicaine ! Le reste, ça peut attendre ! Explosion des prix dans les wenze, embouteillages apocalyptiques ? Cela peut attendre !
SIDA (Salaire Insignifiant Définitivement Acquis )? Cela peut attendre !
Pour le moment, tous les regards sont rivés vers le perchoir parle-menteur. Le plus étonnant, c'est qu'à ces enchères se sont ajoutées des scènes d'éclaboussures et de déballages publics. Et sans pitié ! Les amis d'hier, ceux de trente ans, s'étripent aujourd'hui comme des malafoutiers.
On a ainsi vu des tas de listes de comptabilités répandues dans la salle des parle-menteurs, avec des noms de députés prédateurs et croque-morts. On a vu par exemple un des croque-morts monter à la tribune, avec un vrai boa (vivant, s'il vous plaît !) enroulé autour du cou. Belle panique dans la salle ! Imperturbable sur la tribune, le député croque-mort a sorti un canif et a commencé à éventrer consciencieusement le gros reptile, dans un giclement impressionnant de sang et de puanteur. A la grande surprise générale, et comme un vampire, le député en question a ingurgité à pleine bouche une bonne rasade de ce sang. Puis, sans un mot, le député éventreur a quitté la tribune, tout le corps éclaboussé de sang rouge.
On a vu aussi un autre député, accusé de prédation des fonds publics, monter à son tour à la tribune, mais accompagné d'une dizaine de chefs coutumiers affublés de chéchias à plumes et de draperies écarlates. Perplexité dans la salle ! En guise de justification, le présumé accusé a présenté tous ces chefs coutumiers comme des bénéficiaires des prodigalités que le parlement a coutume d'octroyer aux députés pour les activités lors des vacances parle-menteuses. A chaque interrogatoire du président de séance, ces chefs coutumiers à l'odeur prononcée de kola et de malafou, répondaient invariablement en choeur : « Ouais, Missié ! Nous avoir aussi boukouté-boukouté ! ».
Ce que je raconte là est passé en direct dans toutes les chaînes de télévision. Pour une fois, la réalité dépassait la fiction ; et radio-trottoir elle-même a été battue de vitesse Le plus étonnant enfin, c'est que hier, en ramenant mon patron de Ministre chez lui, nous sommes tombés sur un attroupement de véhicules «uniformes» PRADO. Il s'agissait d'une réunion stratégique des caciques du parti de mon patron de Ministre. Quelle réunion inhabituellement sérieuse ! Pas d'éclats de voix. Pas de rires indécents, comme à l'accoutumée ; tout semblait se négocier en chuchotements.
Puis, à un moment donné, mon patron de Ministre est sorti de la concertation et m'a convoqué. Me prenant de côté, il m'a informé sous le sceau du secret que ses collègues étaient venus solliciter sa candidature pour la présidence du parlement. Mon patron voulait mon avis. Je n'ai pas hésité ; j'ai dit : non ! Je lui ai alors rappelé ce que lui-même m'a toujours répété : «Un homme politique ne pense qu'à la prochaine élection ; un homme d'Etat pense à la prochaine génération».

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