La polémique sur fond de dossier judiciaire qui anime le différend entre la compagnie aérienne Air Sénégal International (Asi) et son partenaire la Royal Air Maroc (Ram) depuis quelques semaines a été éclipsée par les élections locales du 22 mars qui ont vu la défaite de la coalition 'Sopi' au pouvoir et plus récemment, par la vente des actions de la Sonatel à France Télécom par l'Etat sénégalais. Toutefois, le sujet mérite plus que jamais qu'on s'y attarde tant les enjeux sont importants et disproportionnés par rapport à la réponse tâtonneuse et politicienne du gouvernement sénégalais. Que cache ce divorce ? Quel avenir pour les agents d'Asi ? Allons-nous vers une autre désillusion sous le ciel sénégalais après la chute d'Air Afrique et la calamiteuse gestion des relations avec l'Asecna ?
Lorsque le président Abdoulaye Wade engageait le Sénégal en affaires aux côtés du Royaume chérifien au lendemain de son investiture en mars 2000, plusieurs domaines de coopération avaient été ciblés, y compris l'aviation civile juste au moment où Air Afrique, la compagnie sous-régionale, venait de rendre l'âme et laissait un vide à occuper dans le ciel ouest-africain et au-delà. L'alliance Ram - Air Sénégal qui deviendra Air Sénégal International (Asi) prenait son envol en 2001 pour devenir très rapidement la compagnie aérienne leader en Afrique de l'Ouest, avec 51 % de son capital détenu par la Ram contre 49 % revenant à l'Etat du Sénégal.
Elue meilleure compagnie africaine en 2005, Asi qui avait déjà doublé son chiffre d'affaires en 2003 après seulement trois ans d'exercice, connaîtra un début d'atterrissage forcé deux ans après avoir reçu cette précieuse distinction. Les raisons de ce voyage d'affaires 'petit courrier' Asi-Ram sont à rechercher dans la manière même dont le partenariat a été ficelé dès le départ et comme souvent, les causes des conflits se trouvent dans les accords de paix piètrement préparés.
Plusieurs zones de turbulences ont perturbé le confortable pilotage automatique de ce partenariat construit sur fond de lune de miel sénégalo-marocaine. Tout d'abord, au niveau conjoncturel avec la hausse du prix du carburant en 2006 qui s'est fait sentir au niveau de la gestion d'Asi, ensuite au niveau de la compétition avec le retour sur l'espace aérien africain de plusieurs compagnies de la sous-région. Mais c'est l'attitude suspecte de la Ram, mi-partenaire et mi-rival, par rapport à son allié sénégalais, qui demeure sans doute le trou d'air qui a fait piquer du nez notre cher aigle de fer national.
En effet, si Air Sénégal en devenant Asi gagnait en notoriété sur le plan international grâce au nouveau partenariat avec la Ram, cette dernière voyait en cette nouvelle joint-venture, une voie dorée pour récupérer les passagers ouest-africains à destination de l'Amérique du Nord et du reste du monde, en chargeant Asi de faire le ramassage dans la sous-région et la Ram de les convoyer à travers le monde via Casablanca. De plus, la Ram offrait de meilleurs tarifs à partir de Paris sur ses vols à destination de Dakar que son partenaire Asi qui faisait quotidiennement deux fois la destination Dakar-Paris-Dakar, mais se voyait concurrencer toutefois sur la même ligne. Dans la même veine, Asi ferme sa ligne vers Accra en 2006 pour voir la Ram ensuite desservir cette destination. A cela, il faudrait ajouter le muselage de la ligne Dakar-New York qui était la plus rentable pour la défunte compagnie Air Afrique et dont la compagnie aérienne South African Airways savoure quotidiennement - presque en monopole - les rendements juteux, là où Asi aurait pu faire le plein.
Il faut toutefois noter que l'implication de l'Etat sénégalais dans les affaires quotidiennes de la compagnie a porté un lourd préjudice aux affaires d'Asi et conséquemment à la survie de la boite. Cette immixtion directe dans la gestion d'Asi, exacerbée avec l'arrivée en novembre 2006 d'un certain Farba Senghor, le fou du roi qui avait érigé l'arrogance comme mode opératoire, à la tête du ministère des Transports aériens, s'est traduite par des fausses promesses d'un côté, des menaces et des rapport houleux avec le personnel des transports aériens de l'autre, pour aboutir en 2007 au moment où les comptes de la compagnie étaient au plus bas avec un déficit de 12 milliards de francs Cfa, sur une décision de l'Etat sénégalais de reprendre la compagnie à hauteur de 75 % de son capital avec une promesse de recapitalisation de la compagnie au bord du dépôt de bilan à hauteur de 24 milliards de francs Cfa qui reste encore aujourd'hui non tenue. C'est dans cette atmosphère délétère depuis 2007 que baigne Asi qui a perdu de sa superbe et a rejoint le camp des compagnies infréquentables par leurs retards excessifs, leurs annulations et changements de plans de plus en plus insupportables par les usagers.
Ainsi, lorsque la Ram dont les comptes sont bloqués par l'Etat pour cause de taxes aéroportuaires, annonce son retrait et appelle l'Etat sénégalais à respecter ses engagements et à reprendre la compagnie qui tourne à perte depuis un moment, au plus tard le 30 juin 2009, elle voit plutôt le dossier de litige commercial confié au tribunal de Dakar qui lui interdit par ordonnance le 6 avril, de se retirer de la gestion d'Asi jusqu'à ce qu'un audit soit mené par un expert judiciaire ; et ce avant même que les résultats d'un audit précédant de même nature n'aient été publiés par la contrepartie sénégalaise. Le conflit venait de prendre une tournure judiciaire et la tension est montée subitement d'un cran poussant les Marocains à rapatrier leur flotte (deux Boeings qu'ils avaient apportés à Asi) et à ne plus se poser à Dakar jusqu'à nouvel ordre. Tout le programme de vol siI est désormais bouleversé avec deux avions, à savoir un Boeing qui essaie de maintenir la ligne Dakar-Paris en vie avec un vol par jour et un Dash pour continuer à assurer les vols sous-régionaux. Le rideau tombe petit à petit sur la compagnie nationale qui a été, de manière éphémère, un signe de fierté pour le pays.
Mais, que cherche alors l'Etat du Sénégal dans ce pseudo bras de fer ?
Pourtant, ce partenariat sur le point de volet en éclat avait été tant salué et reposait sur plusieurs atouts d'ordre politique, géographique, stratégique et économique. La relation séculaire empreinte de fraternité qui lie les deux peuples, la situation stratégique des deux pays l'un tourné vers l'Europe et l'autre servant de plateforme dans l'Ouest africain ainsi que le potentiel d'exploitation créé par cette nouvelle synergie Asi-Ram sont autant de facteurs qui concouraient à l'atteinte des objectifs de la compagnie nationale sénégalaise. Au niveau technique, l'utilisation de la même flotte (Boeing 737), la disponibilité des pièces de rechanges d'avion et des techniciens spécialisés, doublée de l'assise financière et la solvabilité de la Ram présupposaient l'alliance sénégalo-marocaine à la réussite.
Mais, l'échec d'Asi c'est avant tout, 500 postes de perdus avec un coup social énorme surtout en ces temps de crise économique généralisée.Cette dimension essentielle a été négligée par l'Etat sénégalais qui n'a pas fini de payer les frais de la défunte Air Afrique avec des arriérés dus à l'ancien personnel de la compagnie africaine.Certains agissements de l'Etat tel le boycott d'Asi pour acheminer les pèlerins à La Mecque en décembre dernier, au profit d'une sombre agence de voyage (Zem-Zem) transformée en compagnie aérienne le temps d'une opération, font douter de l'engagement sérieux de l'Etat à continuer de voir le personnel de la compagnie se maintenir à son poste et continuer à gagner dignement son pain et entretenir sa famille. Certains observateurs avaient rapidement vu en cette méprise une sorte d'incitation au pourrissement pour un rachat de la compagnie par un autre opérateur jusque-là inconnu. C'est ainsi que, d'intrigue en intrigue, d'incompétence en malveillance, une situation qui risque de créer de sérieux remous sociaux a été créée.
Le personnel d'Asi a mis en place un collectif pour parler au nom de tous le staff et défendre leurs intérêts. Ce collectif qui regroupe tous le corps de métiers de la compagnie, s'est réuni pour la première fois le 30 mars avec le ministre de tutelle et lui a fait part de son souci d'apporter plus de clarté à la situation actuelle de la compagnie et pour cela, il fallait se renseigner sur les intentions de l'Etat.Malgré la confirmation du ministre que l'Etat veut conserver la compagnie, aucune démarche claire n'a été définie, ce qui contribue à attiser le stress ambiant auprès du personnel dont une grande partie est en chômage technique et vit sous la psychose du sort des laissés pour compte de la défunte Air Afrique.
Il est impératif que l'Etat se ressaisisse après un laxisme qui n'a que trop duré dans la gestion du transport aérien sénégalais, afin de préserver notre compagnie nationale, de revaloriser le personnel d'Asi et, par-dessus tout, de maintenir les rapports d'amitié et de fraternité qui lient les deux peuples. Ce partenariat sénégalo-marocain sera sauvé de la même manière qu'il a été mis en place, c'est-à-dire avec l'implication au plus haut niveau des autorités des deux Etats, mais cette fois en définissant clairement les termes de l'alliance, quitte à revenir sur la décision de l'Etat de s'emparer de 75 % des actifs de la compagnie à un moment où il peine à éponger sa dette intérieure.
Pour ceux qui attendaient un miracle de la réunion du Conseil d'administration d'Asi qui s'est tenue vendredi dernier à Dakar après plusieurs tractations entre l'Etat et les responsables d'Asi (collectif, syndicat, intermédiaires, etc.) qui semblent négocier en rangs dispersés, il faudrait encore garder leur mal en patience. En effet, malgré les propositions des administrateurs marocains qui ont, semble-t-il, fait des propositions constructives quant à la recapitalisation de la compagnie, l'augmentation de la flotte avec un coût de location très bas, réviser le réseau de desserte et accompagner la compagnie dans la phase transitoire de rétrocession à l'Etat. C'était sans compter avec l'intransigeance de la partie nationale qui refuse de lever l'assignation en justice et le blocage des comptes de la Ram.
L'attitude de l'Etat d'entretenir les dissensions entre agents d'Asi qui ont commencé à se regarder comme pro et anti-marocains, tout en ne respectant pas son engagement de reprendre la compagnie, nourrit la thèse qu'une certaine clique proche du pouvoir, travaillerait à croupir le partenariat Asi-Ram afin de reprendre à un vil prix ses restes pour ériger une nouvelle compagnie qui pourrait s'appeler 'Air Téranga' et dont la majorité du personnel d'Asi fera les frais et viendra - en sacrifiés - grossir la liste déjà débordante des chercheurs d'emplois sénégalais. Il en sera ainsi malheureusement, tant que tous les salariés d'Asi unis autour du même objectif de sauver leur gagne-pain ne descendront pas dans la rue avec leurs familles, alliés et toute la société civile pour se faire entendre - comme les marchands ambulants du centre-ville ont fait reculer l'état en 2007 - car la situation dépasse un simple cas de litige économique et revêt une odeur fétide de sabotage au sommet de l'Etat.
S'il est clair que les Marocains ont signifié leur désir de se retirer et que l'Etat sénégalais se dit disposé à reprendre la compagnie, le flirt actuel des deux partenaires qui peinent à se dire adieu, revêt un air familier de 'je t'aime, moi non plus'.Les responsables du Conseil d'administration d'Asi devront garder en tête, lorsqu'ils se retrouveront à nouveau ce mardi 21 avril, que la solution du futur de la compagnie viendra comme la compagnie est née, c'est-à-dire d'une entente politique entre les deux Etats - Sénégal et Maroc - qui se traduirait concrètement par une gestion conjointe responsable de la situation pour une bonne transition vers une compagnie aérienne sénégalaise fiable, ouverte à d'autres partenariats et qui refuse les immixtions politiciennes dans sa gestion. L'avenir proche nous édifiera.

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