La Presse (Tunis)

Tunisie: Vie intellectuelle et culture arabo-musulmane-De la gestation à la création

Quelles sont aujourd'hui les perspectives de la vie intellectuelle dans le monde arabo-musulman ? Face au retour de ce conservatisme qui ne semble avoir d'autre projet que celui de la réactivation d'un cadre théologico-juridique, synonyme surtout de restriction de la liberté de l'agir et du penser, l'horizon semble se rétrécir et comme pousser la vie intellectuelle dans ses retranchements.

Dans ce contexte, certains en sont venus à faire le constat d'un vide, voire d'un irrémédiable vide. Ils sont confortés en cela par le spectacle d'une effervescence intellectuelle à l'échelle mondiale, en comparaison de laquelle la scène que représentent les pays de culture arabo-musulmane ne parvient presque jamais à faire preuve d'un quelconque esprit d'initiative.

Ce constat de vide est-il réellement justifié ? Tout d'abord, il convient de remettre les choses dans le contexte d'un effet d'optique suscité par l'effondrement des illusions post-coloniales de nos aînés. C'est l'effet d'optique de l'amertume, quand on se rend compte que les lendemains qui chantent n'ont été qu'un mirage.

Les illusions post-coloniales ont subi le même sort que celui de l'utopie communiste. Elles relèvent aussi d'une forme d'utopie : celle qui a animé l'esprit enthousiaste de toute une génération de nos aînés, persuadés qu'ils étaient que la modernité de nos pays de culture arabo-musulmane pouvait se construire en faisant l'économie d'un combat souterrain et soutenu avec de redoutables forces occultes. Ils oubliaient sans doute que les premiers artisans de nos modernités, ou du moins certains d'entre eux, n'avaient sans doute pas tant l'ambition de construire pour leurs pays une modernité " prête à l'emploi " que d'installer des avant-postes fortifiés, à partir desquels il serait ensuite possible de mener le combat Notre combat ! Et pour notre modernité !

Des alliances à raviver

Quoi qu'il en soit, de toute façon, de leurs intentions, l'histoire semble aujourd'hui prendre soin de préciser les choses dans le sens que nous disons. Et l'heure n'est donc plus à l'amertume et à ses lectures.

Déjà, les premiers affrontements de ce nouveau combat sont engagés. Mais ils le sont de façon discrète. El les choses se passent sur deux fronts différents. Le premier front est celui de la lecture des textes de référence de notre tradition religieuse. Il s'agit ici de se placer sur le terrain de la théologie musulmane, d'attaquer les positions à partir desquelles l'individu a pu être enfermé dans un statut, d'une part de mineur sur le plan intellectuel et, d'autre part, de guerrier aveugle au service de sa foi exclusive. Cela suppose en particulier que des alliances soient nouées par-delà les siècles avec tous ceux qui, aux premières heures de l'Islam, ont milité pour une conception plus libérale sur le plan moral et plus riche sur le plan spirituel, en gardant à l'esprit la vocation de paix de cette nouvelle religion, malgré les contraintes politiques de l'époque.

Ce qui veut dire que l'intellectuel d'aujourd'hui se doit de réinvestir l'héritage musulman, comme on investit le terrain d'une joute théologique décisive, et ne pas se contenter, ainsi que beaucoup se sont cru bien inspirés de le faire, de tourner le dos à cet héritage.

Le travail au niveau de ce premier front engage aussi une recherche dans le domaine de l'histoire pour mieux comprendre comment les circonstances politiques ont pu provoquer ces grandes contractions dogmatiques qui ont expulsé la liberté intellectuelle hors de la cité, et comment, surtout, le jeu des alliances contre-nature entre le politique et le religieux a pu faire basculer ce dernier, en terre d'Islam, dans le rôle d'outil de légitimation des pouvoirs : ce qui avait naturellement pour conséquence d'occulter la dimension essentiellement spirituelle du message véhiculé, au profit de sa dimension rituelle, synonyme d'érosion de la raison citoyenne.

Du front à la bataille

Il s'agit donc, tout en revivifiant le message universel de sagesse et de piété authentique de la religion musulmane (par quoi l'Islam renoue avec cette affinité spirituelle qui le lie à ce qu'il y a de meilleur dans les autres religions), de montrer sur quelle opération de confiscation du sens repose cette lecture de la religion qui se présente aujourd'hui comme la farouche gardienne du temple : sur quelles déviations infligées à l'écho premier du message, sur quelle sorte de coagulation forcée des textes qui avait été orchestrée dans le but d'organiser l'autarcie religieuse et la rupture avec toute tradition de sagesse antérieure et extérieure, sur quel effacement des vastes horizons qui avaient été ouverts par un enseignement dont le propos était de briser les chaînes d'un culte trop fermé sur une réalité ethnique

Ce combat intellectuel est mené, loin de toute tentation de reniement, et alors même que l'image de la religion musulmane se trouve souillée, aussi bien par une intolérance insidieuse d'origine occidentale que par les agissements de la nébuleuse de l'islamisme politique. Tous ceux qui, fidèles à cette religion, prennent soin d'en faire revivre la flamme la plus lumineuse, la flamme qui répond aux espérances les plus profondes et les plus universelles de l'homme, et qui, dans le même temps, éloignent ce qui leur semble occulter cette flamme dans les lectures en vigueur, ceux-là sont engagés dans le combat dont nous parlons.

Mais, mené sur ce seul front, un tel combat n'ouvre pas de réelles perspectives. Et l'on peut aisément avoir l'impression qu'il s'agit en réalité d'un combat d'arrière-garde, d'un combat anachronique, à l'heure où les innovations intellectuelles se font essentiellement, pense-t-on, sur le terrain de la recherche scientifique et technologique.

A vrai dire, cette impression est fausse. Elle peut d'ailleurs volontiers s'évanouir à partir du moment où l'on considère de quelle façon le combat intellectuel mené sur ce front prend place dans une bataille plus large.

Le double interdit

Mais il reste que cette impression, en raison d'une perception morcelée des choses, est de nature à conforter le constat évoqué au départ d'un vide intellectuel.

Nous avons parlé de l'importance stratégique d'une incursion dans l'histoire : celle qui nous permet d'éclairer le contexte qui a présidé aux orientations dogmatistes de la théologie musulmane avec ses tendances à la crispation. Il est une autre incursion dans l'histoire qui n'est pas moins importante, et qui l'est d'ailleurs tellement qu'elle constitue en elle-même le deuxième front du combat actuellement mené, là encore dans la discrétion : celle des études en histoire.

Il s'agit du combat qui consiste à se réapproprier l'héritage préislamique de nos pays respectifs : héritage qui a fait pour nous l'objet d'un double interdit et qui, par conséquent, constitue pour notre identité culturelle le lieu d'une formidable amputation.

L'enseignement de l'histoire dans les écoles pourrait ici servir de puissant auxiliaire, bien que ses méthodes trahissent parfois, plus que la volonté de s'approprier un passé et un patrimoine qui nous reviennent, un refus plus ou moins déguisé de le faire. Chez nous, en Tunisie, on parle aux élèves de la civilisation carthaginoise, romaine ou byzantine comme s'ils s'agissait des civilisations d'une Tunisie qui n'est pas la nôtre : d'une sorte de pré-Tunisie. Cela est précisément l'effet du double interdit, qui résiste aux réformes engagées : celui d'une conception mythique de l'Islam, qui rejette ce qui vient avant l'arrivée de cette religion hors de l'histoire ; et celui d'une mainmise de fait sur ce passé préislamique par les historiens occidentaux.

Sortie du désert

Le premier interdit est un tabou, le second un complexe d'infériorité. Mais il s'agit de deux verrous qu'il nous faire sauter, munis de trois armes : la passion de la connaissance, la passion de la connaissance et, enfin, la passion de la connaissance. La première arme signifie que, face au tabou, il ne s'agit pas de se laisser détourner de sa tâche en s'embourbant dans des débats sans fin sur la question de savoir si, oui ou non, nous sommes en train de nous désolidariser de notre identité " arabo-musulmane " en explorant ces périodes reculées. La seconde arme, elle, signifie que nous ne devons pas dédaigner les acquis actuels de l'histoire, même si nous ne les devons pas toujours à nos propres efforts, sans cependant s'en contenter et, en tout état de cause, en faisant preuve toujours d'esprit critique en vue de restituer la vérité de notre passé.

La troisième arme, pour finir, signifie qu'autour de notre héritage doit se développer, loin de toute morale de " l'à quoi bon ! ", ce que, depuis Platon, on appelle un " érotisme de la connaissance ". Un érotisme qui est synonyme d'audace, de mouvement vers le beau et vers le difficile. La conquête de notre passé suppose, de fait, que nous nous attaquions à de redoutables citadelles : la vie politico-religieuse à l'époque punique, l'oeuvre monumentale d'un saint Augustin, la littérature en Afrique romaine

Tel est le deuxième front du combat qui est mené. Et l'on peut prédire que, lorsque le mouvement engagé sur le premier front opérera sa jonction avec le mouvement engagé sur le second front, la vie intellectuelle chez nous passera du stade de l'incubation à celui de la création originale.

Alors, et alors seulement, nous aurons traversé le désert, et serons sortis du triangle de la mort : le mimétisme (qui nous maintient dans des rôles de figurants sur la scène d'une vie intellectuelle qui n'est pas la nôtre), le repli frigide et violent sur une tradition liberticide, et la nostalgie et ce désespoir qui n'en finit pas de se désoler sur son propre sort.


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