Le Potentiel (Kinshasa)

Congo-Kinshasa: Professeur Philippe Biyoya - « Le CNDP ne doit pas faire un forcing politique pour obtenir des postes »

Kinshasa — A Kinshasa se tient une réunion entre le gouvernement et le CNDP pour le suivi des accords que les deux parties ont signés. Le professeur Philippe Biyoya en parle dans l'interview qu'il a accordée au Potentiel. Entretien

Le Congrès national pour la défense du peuple (CNDP) remet en question les accords qu'il a signés avec le gouvernement. Avez-vous une analyse à faireà ce sujet?

Si c'est pour le suivi des accords, je crois qu'il n'y a rien à redire. C'est classique et normal, puisque les accords signés doivent être appliqués. Si les signataires sont dans le délai ou au-delà et s'ils se rencontrent pour en faire le suivi, je crois qu'il n'y a pas de problème.

Mais le temps que les membres de ce mouvement politico-militaire sont à Kinshasa, leur intégration dans l'armée s'est déjà effectuée. Et dans les territoires sous leur administration, le prélèvement des taxes se poursuit. Cela signifie que rien n'a changé, le CNDP ayant gardé encore sa force de frappe

Non. Si j'ai bien suivi les informations de la presse internationale, les éléments militaires n'auraient pas perçu leurs soldes. Dans l'impatience et la nécessité pour leurs bailleurs de se faire payer, ces troupes du CNDP auraient repris l'érection des barrières sur la route. Il faut comprendre qu'on est dans un contexte difficile mais ce qu'on attend de mouvements insurrectionnels reconvertis est de se montrer disciplinés et loyaux et de faire preuve de beaucoup de civisme. Il faut déplorer et dénoncer ces pratiques si elles sont avérées vraies. Je crois que ce n'est pas à encourager.

Un autre problème. C'est comme si les Congolais ont une mémoire courte. Cela s'est passé de la mêmemanière avec le Rassemblement congolais pour la démocratie (RCD) dont les troupes ont été intégrées. Beaucoup d'éléments sont restés à l'Est. N'y a-t-il pas une autre rébellionen préparation? Jusqu'à présent, on ne connaît pas la destination des armes du RCD et du CNDP?

Je crois qu'il faut toujours prendre positivement les événements. Il faut souhaiter que, cette fois-ci, les rencontres CNDP-gouvernement ne devraient pas durer dans le temps. Si le CNDP est un parti politique, il ne doit pas vivre aux mamelles du gouvernement. Un parti politique est une organisation autonome qui vit des moyens, des contributions de ses membres. Alors, il ne faut pas que le CNDP se croit encore dans le contexte d'hier, d'avant les élections, d'avant l'instauration de la démocratie où tout le monde vivait des arrangements avec le gouvernement et où l'on partageait le pouvoir. Je crois que ce n'est pas le moment. Le CNDP, devenu un parti politique, doit jouer le jeu de la démocratie, le jeu des partis politiques.

Mais le RCD a joué le jeu des partis politiques, de la démocratie. Quand on fait les jeux de la démocratie, les forces proviennent toujours de l'Est. Le CNDP vient et veut encore jouer ce jeu. Ne trouvez-vous pas que quelque chose se cache derrière cela? Le peuple congolais ne comprend rien du tout

Les questions que vous posez sont réelles. Mais la confiance que nous devons avoir dans les institutions nous oblige à espérer que lorsque le gouvernement s'engage avec des forces ou mouvements insurrectionnels, il s'engage à tirer les leçons du passé. Si, hier, on a vu le RCD se fracturer entre la branche politique et celle armée qui restait dans l'insurrection. On ne doit pas répéter cela aujourd'hui. Il n'y a pas vraiment de raisons de laisser faire le CNDP comme on l'a fait avec le RCD parce que celui-ci, lui-même, disait que Nkunda ne voulait pas venir à Kinshasa et s'est désolidarisé. Et puis, la cause pour laquelle le CNDP a combattu, tout le monde le sait, c'est une cause nationale. Une cause d'abord tribale, puis, il s'est avéré que ce mouvement était instrumentalisé outrancièrement par l'extérieur. Je crois que l'on ne peut pas accorder des primes à une telle force. Je crois qu'on ne se rend pas compte de principes de leur insertion dans les organes de l'Etat. Mais on devrait s'interdire de leur conférer un statut spécial des privilégiés d'un mouvement insurrectionnel. Alors, si, au nom de la paix, on les accepte, je crois que les exigences du CNDP doivent être modérées et tempérées.

Le CNDP doit comprendre qu'il n'est pas le seul parti politique à ne pas avoir pris part aux élections et qui ne participe pas au pouvoir. Il ne doit pas faire un forcing politique pour obtenir des postes politiques. Les clauses constitutionnelles ne s'appliquent que sur les principes constitutionnels auxquels tout le monde a souscrit. Sinon, nous arrêtons le processus et recommençons avec l'Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS) et tous ceux qui n'ont pas participé aux élections de 2006.

Selon une certaine opinion, le CNDP serait à la solde de puissances extérieures, notamment les multinationales. Sans oublier le Rwanda qui l'a soutenu. Elle pense aussi que l'élite au pouvoir est en train de trahir?

Je crois qu'il faut circonscrire tous ces échanges dans un cadre légal qui est constitutionnel. L'impression des partenaires extérieurs ne doit pas consister à remettre en question l'ordre constitutionnel en cours. Je veux bien qu'on fasse des pressions. Tout le monde sait que la situation dans l'Est du pays a beaucoup d'implications des puissances étrangères. Mais ce sont ces mêmes puissances étrangères qui ont dit que, pour résoudre les problèmes du Congo, dans la région des Grands Lacs, il faut que les institutions fonctionnent. Donc, nous pensons que, très logiquement, le gouvernement ne doit pas lui-même se dédire, ne peut pas, en fait, travailler à détruire sa propre stabilité. Si le gouvernement, aujourd'hui, consent à pactiser ou à travailler avec le CNDP au mépris du cadre constitutionnel, il aura détruit la démocratie et ouvert la porte à toute sorte d'éventualités qui ne seraient pas citoyennes.

Par ailleurs, j'ai parlé tout à l'heure de la conversion du CNDP en parti politique qui doit se prendre en charge. Le CNDP doit d'abord démontrer que ces tractations avec le pouvoir ont une limite dans le temps. Et que cela ne devrait plus se poursuivre. Il n'a pas un statut politique spécial pour être pris en charge par la communauté internationale.

Après l'armée, les membres du CNDP voudraient entrer au gouvernement.. Pourquoi sont-ils pressés? Pourquoi n'attendent-ils pas les élections prévues en 2011?

S'ils veulent entrer au gouvernement, ce sera au niveau provincial du fait que le CNDP est un parti provincial. C'est un parti du Nord-Kivu et, peut-être aussi, du Sud-Kivu, même s'il avait été rejoint par quelques députés nationaux de la région. Puisque le mandat de ces derniers n'a pas été invalidé, je crois que, s'ils le veulent, ils peuvent participer à l'Assemblée provinciale ou au gouvernement provincial. Le CNDP ne peut prétendre participer au gouvernement central. D'ailleurs, je crois que, jusque là, la plupart des ministres viennent du parlement. Ce sont pour la plupart des députés. Au gouvernement, on ne connaît pas de technocrates, d'indépendants. Si ce principe change, c'est qu'en fait on devrait nous dire pourquoi ça doit changer avec le CNDP.

Ne trouvez-vous qu'il y a une «politique de deux poids, deux mesures». Au Bas-Congo, on a tué près de trois cents personnes par la police sous prétexte qu'elles faisaient la rébellion. Mais comment expliquer que les gens qui ont fait la rébellion à l'Est, puissent être intégrés dans les gouvernements provincial ou central. Mais jamais il n'y a eu une menace pour les traduire devant la justice. On peut comprendre qu'avec plus de quatre millions de morts, aujourd'hui, on fasse table rase au nom de la soi-disant paix?

Je pense que l'histoire du pays ne s'est pas arrêtée avec la fin de la guerre. Nous n'avons pas encore connu le jugement que l'histoire va rendre. Je crois que le tribunal de l'histoire fera son job. Ce qui est intéressant dans votre question, c'est que ce qui nous vient de l'Est ne relève pas de contestations tout à fait nationales, mais du contexte régional et mondialisé. Vous avez parlé de pressions que le gouvernement subit. Le CNDP a pris les armes hier contre notre armée, avec le soutien des pays étrangers. C'était tout le contraire dans le Bas-Congo. Dans cette province, on avait invoqué des bavures policières, une situation de maintien de l'ordre. Je crois qu'il n'y avait de velléités politiques, outre mesure. Il y a eu peut-être des incartades. Mais dans l'Est du pays, il y avait une contestation militarisée au nom certainement des intérêts des étrangers. Il y a, en fait, eu une pression qui avait sa fonctionnalité de déstructurer les équilibres régionaux. L'on peut le comprendre parce que nous étions dans une situation où l'implication de la communauté internationale était manifeste.

Vous savez comment l'aventure du CNDP de Nkunda s'est-elle terminée ?

Vous savez que la communauté internationale a internationalisé le problème de l'Est. On en a fait un problème de l'avenir de notre souveraineté. Comprenez que, conséquemment, on agisse de la sorte. Il a été question de montrer à la communauté internationale que le problème n'était pas le Congo et qu'il concernait l'environnement externe difficilement incompréhensible par les Congolais. Si la communauté internationale construit la paix en RDC en hypothéquant ou en réduisant sa souveraineté ou encore en légitimant les ingérences étrangères, je crois que c'est en ce moment-là que tous les Congolais, y compris leurs dirigeants actuels, devront s'arrêter pour s'en remettre à Dieu lorsqu'on ne saura plus s'en remettre à l'arbitrage des hommes.


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