12 Mai 2009
interview
La crise économique mondiale est sur les toutes lèvres. Avec les premiers rapports à portée de main sur des pertes d'emploi, des saisies de maisons et des citoyens vivant avec des dettes de carte de crédit, l'impact de la crise sur chaque travailleur dans le monde développé est clair.
En Afrique, il y a eu des menaces de fermetures et de diminutions des mines de cuivre en Zambie et des mines de diamant au Botswana, entre autres. Mais l'impact sur chaque citoyen et sur la femme africaine en particulier, étant donné les inégalités de genre existantes, n'a pas fait l'objet d'une enquête suffisante.
Kudzai Makombe a eu un entretien avec Mwila Chila Chigaga, la principale spécialiste régionale de genre au siège pour l'Afrique de l'Organisation internationale du travail (OIT) à Addis Abeba, en Ethiopie, sur le point de vue de l'OIT par rapport à l'effet de la crise financière sur le secteur du travail en Afrique et sur la femme africaine en particulier ainsi que quelques-unes des mesures que les gouvernements africains devraient considérer pour réduire l'impact de cette crise sur leurs citoyens.
Comment la crise touche-t-elle l'Afrique, différemment du Nord industrialisé?
Je dois commencer en disant que l'image n'est pas encore totalement rendue parce que cette crise est en train de naître. Si nous regardons l'Afrique, nous devons retourner sur la situation qui existait avant la crise. Tout le monde sait qu'en Afrique, nous avons déjà connu effectivement une crise économique profonde et nous sommes en train de nous débattre avec les questions de la croissance économique, la pauvreté, le VIH et le SIDA ainsi que l'inégalité et la discrimination de genre. Alors, toutes ces questions ont un impact sur la façon dont la crise se révèle.
En Afrique, le secteur formel est très, très petit. Le secteur informel par contre est énorme. Quand nous parlons de la géographie de l'inégalité de genre en Afrique, il est important de souligner qu'elle n'est pas uniforme. Nous avons l'Afrique du nord où il y a très peu de femmes participant au marché du travail - que cela soit formel ou informel - avant la crise. Puis nous avons l'Afrique de l'ouest où nous avons un grand nombre de femmes participant au secteur informel du marché du travail. Mais vous constaterez qu'en Afrique de l'ouest, le nombre d'hommes qui est également dans le secteur informel est aussi beaucoup plus grand que le nombre d'hommes dans ce secteur en Afrique australe. Toutes ces choses ont une influence sur la façon dont nous voyons l'impact de la crise financière.
Quelles sont certaines des réponses politiques que les gouvernements africains devraient apporter pour atténuer l'impact de la crise sur les hommes et les femmes?
Le plus grand défi est que la plupart des gouvernements africains n'ont pas la capacité financière. Nous n'avons pas simplement le type de réserves, de ressources pour investir dans les types de programmes de stimulation par exemple comme le font les pays développés. Mais si nous divisons ces mesures politiques en court terme et en long terme, nous pourrions être en mesure d'arriver à quelque chose.
À court terme, nous devons cibler l'impact de la crise financière au niveau du ménage et de l'individu. Si les gens n'ont pas un emploi, ils doivent recevoir une sorte d'impact. J'examine une situation où des gouvernements considèrent un certain type de protection sociale, une certaine forme de distributions d'argent. Celles-ci n'ont pas besoin d'être nécessairement en espèces. Par exemple, nous savons que la majorité des femmes sont dans le secteur agricole. Les gouvernements pourraient par conséquent appliquer la mise en place d'une sorte de programme de discrimination positive afin que les femmes aient accès à des intrants agricoles subventionnés comme les graines et l'engrais afin que nous ayons de la continuité en termes de production alimentaire parce qu'en Afrique, une fois que cette crise est couplée avec la crise alimentaire, l'impact sera dévastateur.
Etant donné que, comme vous l'avez mentionné, l'Afrique vivait déjà une crise économique, comment pouvons-nous savoir si l'impact auquel nous sommes confrontés maintenant est le résultat de cette crise ou de l'actuelle crise financière mondiale?
Beaucoup de personnes disent que parce que l'Afrique est moins intégrée dans les marchés financiers mondiaux, nous devrions avoir plus de mesures d'atténuation. Mais si vous regardez l'économie politique en Afrique, nous avons peu d'investissement étranger direct - mais elle s'améliore - nous sommes dépendants de l'IED (investissement direct étranger) et nous sommes des économies exportatrices de matières premières. Alors, vous constatez que l'interaction entre cela signifie que nous allons être naturellement touchés. Mais au même moment, nous n'avons pas une protection sociale institutionnalisée. Nous n'avons pas des allocations de chômage, nous n'avons pas l'assurance santé. Alors, lorsque le pourvoyeur de la famille perd un revenu, il n'y a aucun recours parce qu'il constitue le dernier recours.
Si aucune disposition n'est prise en Afrique, quels sont les effets immédiats et à long terme auxquels nous pouvons nous attendre?
Tout le monde parle de la réalisation des Objectifs du millénaire pour le développement. Nous connaîtrons évidemment des difficultés dans la mise en oeuvre. Mon inquiétude est que si vous regardez l'Afrique, le genre n'a pas été historiquement intégré. Nous n'avons pas priorisé les questions de l'égalité de genre et nous n'avons pas pris en compte le triple rôle des femmes - leurs rôles de production, de reproduction et de fourniture de soins. L'un des impacts de la crise sera au niveau de chaque ménage et vous constatez que beaucoup de femmes sont hors du filet. Le gouvernement n'est pas en mesure de les maîtriser. Cela aura un effet révélateur au niveau du ménage en termes de malnutrition des enfants, des enfants abandonnant l'école, et il y aura les pires manifestations de la crise en Afrique.
Vous avez évoqué la discrimination positive pour les femmes dans le secteur de l'agriculture comme une mesure de politique clé. Pourquoi l'agriculture et pourquoi les femmes?
Nous devons regarder là où nous pouvons gagner des victoires rapides, obtenir des récoltes rapides, là où nous pouvons créer des emplois en Afrique. L'agriculture est le secteur où nous pouvons créer des emplois. Jusqu'à présent, si nous quittons les économies développées, environ 70 à 80 pour cent des femmes sont dans le secteur agricole. A court terme, si nous voulons préserver et créer des emplois, nous devons aller là où les femmes sont et travailler avec elles dans leur zone de confort où elles travaillent déjà.
En quoi est-il probable que la crise financière mondiale accentue les violences basées sur le genre?
Elle est dévastatrice lorsqu'un homme pourvoyeur du ménage perd son travail. Il y a des sentiments de désespoir et notre système patriarcal dit que l'homme est supposé être le pourvoyeur. La tendance est de déverser la frustration sur la partenaire.
Si vous observez la façon dont nous vivons en société, les femmes s'adaptent très vite. Elles trouveront des moyens de gagner de l'argent. Dans des situations difficiles, les femmes ont un mécanisme du fait de notre rôle de fourniture de soins, alors nous sommes équipées pour cela. Les hommes n'ont pas ce mécanisme, alors nous commencerons par voir cette frustration apparaître et se manifester en termes de violences dans le foyer.
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