Le Potentiel (Kinshasa)

Congo-Kinshasa: En visite en RDC-Patrick Lambrechts : « 50% de l'aide humanitaire de la Commission européenne sont au programme d'assistance au retour des déplacés »

interview

Kinshasa — Sur les quatre dernières années, les fonds alloués à la RDC pour l'aide humanitaire s'élèvent à plus de 250 millions d'euros. Patrick Lambrechts, responsable pour la RDC à la Direction Générale de l'Aide Humanitaire de la Commission européenne (DG ECHO) est venu constater par lui-même, la situation sur le terrain. Une visite d'une semaine qui lui a permis d'apprécier le fonctionnement de divers programmes d'assistance aux populations de déplacés, de rencontrer certains partenaires et de faire le point dela situation humanitaire, dans les zones de troubles. Entretien.

Que peut-on dire de la situation humanitaire actuelle à l'Est de la RDC et plus spécifiquement dans le Nord Kivu et le Haut-Uélé ?

D'une manière générale et en prenant un peu de recul, on peut dire qu'après les accords de paix de mars, la situation humanitaire a connu une certaine accalmie. Malheureusement, suite à la reprise des activités des FDLR (Forces Démocratiques de Libération du Rwanda considérées par Kigali comme des acteurs du génocide de 1994), la tendance s'inverse depuis quelques semaines. Cette insécurité entraîne un déplacement complexe des populations, obligées de se soumettre à des mouvements pendulaires en fonction des zones de conflits. Nous supportons donc 86 sites de déplacés et 11 camps dont le plus important compte 18 000 personnes. Bien évidemment, il est important de souligner qu'en raison de la situation et de la difficulté de faire des recensements en bonne et due forme, il est difficile pour le HCR (Haut Commissariat aux Réfugiés) de fournir des données exactes. Nous demandons donc régulièrement à nos partenaires de nous donner des chiffres plus récents afin d'éviter les doublons dans la distribution de l'aide. Depuis peu, un changement s'opère dans notre stratégie puisqu'une grande partie de notre action porte sur l'assistance au retour. On estime à 300 000 le nombre de personnes ayant récemment regagné leur village d'origine. Il reste 60 à 70 000 déplacés et réfugiés qui émettent le désir manifeste de rentrer chez eux. Nous nous devons d'accompagner ces individus qui veulent rentrer chez eux. Pour la province du Nord-Kivu, l'assistance au retour représente 50 % de notre financement global. Nous distribuons à chaque ménage, un kit constitué d'intrants agricoles, de bâches et d'équipements ménagers. Ces retours en masse permettent, par la sécurisation des zones de passage, la mise en place de couloirs humanitaires et contribue à la stabilisation de ces zones.

Enfin, si la situation dans le Nord-Kivu reste stable, nous estimons que les financements en cours seront suffisants pour couvrir les besoins humanitaires. Ceci dit, il convient de rester prudent, car la problématique FDLR n'est clairement pas résolue.

Dans le Haut-Uélé, la situation reste globalement très préoccupante étant donné l'inaccessibilité de la zone. Il demeure extrêmement difficile de trouver des partenaires qui souhaitent s'engager tant la situation sécurité y est volatile. Impliquer les médias se révèle également un véritable challenge. Notons également que les normes sécuritaires des Nations Unies ralentissent considérablement le déploiement des agences onusiennes. Au niveau de la Commission européenne, nous sommes plus que préoccupés par cette situation. Aujourd'hui dans le Haut et Bas-Uélé, on compte plus de 240 000 déplacés internes, 18 000 congolais réfugiés au Sud-Soudan et ces chiffres ne font que croître depuis la fin des opérations militaires conjointes avec l'Ouganda. Pour illustrer la complexité de cette crise, les chiffres font état de 1 673 personnes enlevées dont 599 enfants et plus de 1 173 civils tués depuis 2008.

Quel bilan dressez-vous des programmes en cours ?

Nous avons 20 partenaires sur le Nord-Kivu et bientôt 7 sur le Haut-Uélé. D'une manière générale, OCHA, le bureau de Coordination des Nations Unies pour l'aide humanitaire remplit pleinement son rôle et permet à la communauté internationale de fournir une aide adaptée. Présente dans les Grands Lacs depuis 1992, la Commission européenne a développé un réseau de partenaires expérimentés et, grâce à sa présence permanente, peut réagir rapidement pour recadrer et adapter les activités sur le terrain au contexte extrêmement changeant. Les programmes en cours fonctionnent très bien. Nous considérerons que l'impact de notre action est globalement positif.

La dégradation des routes et des pistes d'atterrissage en brousse ou encore la récente agression des membres de l'ONG IRC en pleine mission humanitaire dans le Nord-Kivu mettent une fois de plus en évidence les problèmes d'accès aux zones d'assistance. Des solutions sont-elles envisageables ?

Le problème d'accès se pose à deux niveaux. Il est tout d'abord d'ordre sécuritaire. Pour le Haut-Uélé par exemple, l'aide humanitaire reste très difficile à acheminer.

La sécurité est rarement garantie, ce qui empêche les agences des Nations Unies, sous le joug d'une réglementation très stricte, de se rendre sur le terrain auprès des populations. Ceci ralentit considérablement le bon fonctionnement des programmes. Seules quelques Organisations Non Gouvernementales restent opérationnelles sans garantie sécuritaire aucune. Or, il revient à la Monuc (Mission des Nations Unies en RD Congo) d'établir des couloirs humanitaires sécurisés pour acheminer l'aide humanitaire et également d'assurer la protection de populations civiles, une part essentielle de leur mandat. Cette force de maintien de la paix en RDC a largement besoin d'être renforcée et doit pouvoir se déployer rapidement dans les zones d'insécurité. Suite à plusieurs manquements à leur mandat, la Monuc souffre d'une crise de confiance vis-à-vis des populations locales, tout comme de nombreuses ONG qui refusent pour la plupart les escortes afin d'éviter toute confusion. En ce qui nous concerne, nous sommes contre l'envoi d'une Force Armée européenne pour renforcer le système actuel, la communauté internationale doit donc trouver rapidement une alternative. L'amalgame fait par la population locale entre force européenne et aide humanitaire financée par l'Europe serait trop dangereux pour les partenaires que nous finançons.

Ensuite, se pose le problème de l'accès terrestre. Le réseau routier très dégradé ou parfois tout simplement inexistant ne permet pas l'acheminement de l'aide. EchoFlight, le service d'aviation de la Commission européenne pour l'aide humanitaire est la seule structure qui assure aujourd'hui des liaisons aériennes dans les zones inaccessibles par la route. Notre priorité dans ce domaine reste la facilitation de l'accès pour le personnel humanitaire. Nous nous attelons donc à la réouverture d'axe routier et de pistes d'atterrissage dans le Haut-Uélé et dans le Nord-Kivu. Nous mettons les populations à contribution par un système de travail contre rétribution, ce qui leur permet également d'accroître leurs revenus. Notre action permet de désenclaver certaines zones, de rétablir la circulation des biens et des personnes et d'encourager nos partenaires à se déployer avec la garantie de pouvoir être évacués rapidement en cas de nécessité.

De nouveaux programmes sont-ils à l'ordre du jour ?

D'une manière générale, dans le Nord-Kivu, nous poursuivons notre appui au retour des déplacés. Pour le Haut-Uélé, notre objectif principal est de renforcer la protection des civils. Nous soutenons donc le système sanitaire pour un accès gratuit aux soins et la prise en charge des victimes de violences. Nous cherchons également à faciliter l'acheminement de l'aide pour la réhabilitation d'un axe routier.

Quelles sont les perspectives qui se dessinent considérant notamment l'opération militaire Kimia II dont le démarrage est imminent dans la province du Sud Kivu?

L'opération Kimia II, qui vise à contraindre les FDLR à déposer les armes, peut à terme stabiliser la région à la condition qu'elle soit clairement encadrée. Il faut que la communauté humanitaire dans son ensemble soit informée. Nous voulons éviter ce qui s'est passé lors de l'opération «Lightening Thunder » dans le Haut-Uélé, où les populations ont directement subi les conséquences des attaques contre les rebelles ougandais de la LRA. Le risque humanitaire est important au Sud-Kivu, nous en sommes parfaitement conscients. Et bien qu'il faille impérativement trouver une solution au problème FDLR, l'information ou la communication est vitale pour réduire au maximum le risque humanitaire. J'aimerais également ajouter que, durant le conflit et du fait de la couverture faite par les médias, certaines zones comme le Nord-Kivu ont connu une surenchère de financements au détriment d'autres régions où la situation était souvent plus critique. Outre une donne humanitaire faussée sur le plan médiatique, ce tsunami financier est de plus éphémère. Très rapidement, les financements se raréfient et les humanitaires repartent parfois vers des contrées plus « intéressantes ».


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