Le Potentiel (Kinshasa)

Congo-Kinshasa: En RDC, des enseignants peu soucieux de leurs étudiants

Kinshasa — Dans les universités privées de la République démocratique du Congo, rares sont les professeurs qui enseignent. Les cours sont laissés aux assistants non qualifiés qui dispensent des enseignements souvent obsolètes et théoriques qui ne sont d'aucune utilité pour trouver un emploi.

Après douze ans passés sur les bancs de l'université, deux promotions en médecine de l'Université Kongo (UK) ont prêté serment le samedi de fin d'avril à Mbanza-Ngungu, dans la province du Bas-Congo. Ils ont dû passer cinq ans de plus que prévu à étudier, car cette université privée n'a pas ses propres enseignants et recourt aux professeurs visiteurs qui viennent selon leur disponibilité.

A Bukavu, la cinquantaire d'étudiants du premier graduat en développement communautaire de l'Université ouverte (UO) suivent le cours de logique de l'assistant Ombeni Kikukama. La semaine passée, ils n'avaient pas étudié parce qu'« aucun enseignant n'était disponible pour donner cours », regrette Lucas Makoko, l'un d'eux.

Dans la plupart des villes de RD Congo, la situation est la même. Les institutions d'enseignements supérieurs et universitaires, surtout privées, manquent cruellement de professeurs. Ils ne sont que 1.400 en RDC pour 1.000 établissements

Selon Anselme Mbenza, professeur et directeur général de l'Institut supérieur de commerce (ISC) à Matadi, « la mauvaise rémunération des professeurs, le manque de préparation de la relève, la volonté de certains enseignants d'assujettir leurs assistants sont parmi les causes de cette carence ».

MANQUE DE PROFESSEURS

Débordés, mal payés (un peu plus de 1.000 dollars américains payés en Fc souvent à un taux dévalué par rapport au cours officiel pour un professeur ordinaire), les professeurs combinent souvent l'enseignement avec la politique ou un autre travail qui paye mieux et complète leur salaire. Ils papillonnent d'universités en instituts supérieurs comme professeurs visiteurs. Ils gagnent aussi gros en vendant leurs syllabus de 10 à 25 $ selon leur importance.

« Puisqu'ils contiennent souvent des travaux pratiques et qu'il y a des exercices qui reviennent le plus souvent à l'examen, nous ne pouvons que nous en procurer », remarque Aimée Mbinga, une étudiante de l'Institut supérieur des techniques médicales de Kimpese, au Bas-Congo.

Les cours, ils les dispensent souvent à la va-vite : deux semaines d'affilée pour un cours de 120 h. « C'est fatiguant parfois de suivre les cours de 8 h à 20 h, de préparer les travaux pratiques, les interrogations et l'examen à la fois . », regrette une étudiante de l'UK.

« Toujours occupés, ils n'ont pas le temps d'actualiser leurs cours. Leurs enseignements datent d'il y a souvent plusieurs décennies. C'est ainsi que les cours de logique, d'agriculture générale sont élaborés avec une bibliographie dont l'ouvrage le plus récent date de 1979 », regrette Espoir Malekera, étudiant a l'UO à Bukavu. La plupart du temps, ils ne dispensent que des enseignements théoriques et inadaptés au marché actuel de l'emploi. Ces professeurs n'ont pas non plus le temps de s'occuper des interrogations qu'ils laissent d'autres corriger...

FORMATIONS BACLEES

Cette carence de professeurs a laissé place aux licenciés qui n'ont pas qualité pour enseigner et pire, aux gradués, que les étudiants appellent « assistants ».

Philippine Lubelo, qui a terminé l'an dernier à l'Institut supérieur d'études informatiques et des finances (Iseif) dans la province du Bas-Congo, affirme ainsi n'avoir été enseigné que par un seul professeur durant ses quatre années d'études. Tous les cours étaient dispensés par des assistants.

« Le règlement interdit pourtant aux assistants de donner cours. Ils sont censés assister les professeurs et se charger des travaux pratiques », rappelle Ngandu Mutombo, professeur et vice-doyen à l'Université de Lubumbashi qui s'insurge « contre ces formations bâclées données aux futurs cadres du pays ».

Mal payés, les assistants vivent aux crochets des étudiants. Ces derniers ne peuvent que faire des travaux pratiques et des interrogations sur les feuilles qu'ils ont imprimées. « Cela nous permet d'éviter la tricherie et de gagner un peu d'argent sinon, nous ne pourrions rien faire », explique un assistant de l'Institut supérieur des sciences infirmières de Kisantu, au Bas-Congo.

La nouvelle génération d'enseignants est aussi en butte à d'autres problèmes, explique Mathieu Bialunga, un assistant : « le manque de bibliothèques et de salles d'enseignants, l'inaccessibilité à l'internet et le coût élevé de publication des articles dans les revues scientifiques nous dérange sérieusement ».

Même leur recrutement laisse à désirer. « C'est souvent selon la demande de ces enseignants que nous les recrutons. Mais, parfois aussi, c'est des autorités politiques qui nous les recommandent », avoue le directeur général d'un institut supérieur de Moanda, à 210 km de Matadi. En outre, il n'est pas rare que les diplômes s'achètent ou que les notes soient « sexuellement transmissibles »

Les études sont ainsi d'un niveau déplorable et difficilement reconnues par les professionnels. Même avec leur diplôme en poche, les étudiants sont contraints d'aller se former pour avoir plus de chances de trouver un emploi en particulier en informatique et en anglais.

Même ceux qui ont fait l'informatique remplissent les centres d'apprentissage. Guy Kiangala, un enseignant d'anglais dans un centre de Matadi, remarque que « 8 personnes sur 10 qui suivent des cours sont détenteurs de diplômes universitaires ».

Certains responsables essaient cependant de mettre de l'ordre dans leurs établissements. Depuis qu'il dirige le Cidep, cette université ouverte qui compte 4.000 étudiants au Bas-Congo, Léon Munangeye reconnaît avoir chassé plusieurs étudiants dépourvus de diplômes d'État (baccalauréat). Il a remercié des licenciés incompétents et des gradués qui y enseignaient. Actuellement, il entend deux enseignants accusés de harceler sexuellement des étudiantes. « Je suis incompris, mais, le Cidep ne doit plus être une poubelle », tonne-t-il, déterminé.

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