Amady Aly Dieng
20 Juin 2009
Dans cet ouvrage écrit après sa libération du bagne d'Intadénit, Amadou Seydou Traoré, libraire, éditeur et chercheur, nous livre dans un style dépouillé de toutes fioritures l'odyssée d'une poignée de ses camarades, anciens responsables sous la première République, objets d'incarcération arbitraire et de brimades difficilement imaginables de la part de la junte militaire qui a fait irruption sur la scène politique malienne en novembre 1968.
¨Que de révélations poignantes ? L'auteur a le mérite de nous servir un témoignage remarquable que complètent avec bonheur de nombreux documents annexes sur l'histoire contemporaine du pays. Tour à tour écrivain, journaliste, géographe, historien, sociologue, Amadou Seydou Traoré nous fournit des données précises sur la vie des hommes et des animaux, sur la croissance des plantes, sur le climat et l'histoire des régions du Nord-Mali, note le préfacier Birama Traoré, diplomate malien accrédité dans les pays de l'Est et membre fondateur du premier syndicat des paysans du Soudan.
Amadou Seydou Traoré a été un des membres fondateurs et aussi le premier Secrétaire national (1958-1959) du Parti africain de l'Indépendance (PAI). A la veille de son indépendance, le Soudan, soucieux d'unité et de fraternité africaines, avait réussi à unir son destin avec celui de son voisin de l'Ouest, le Sénégal, pour former la Fédération du Mali. Mais de nombreuses puissances voyaient d'un mauvais oeil toute tentative de regroupement des pays africains sur un continent qu'elles avaient balkanisé.
Leurs coups de boutoir devront très tôt venir à bout de cette Fédération qui éclata dans la nuit du 19 au 20 août 1960. Le Soudan prit alors le nom prestigieux de Mali le 22 septembre 1960 et le président Modibo Kéita déclara à cette occasion : 'La République du Mali est née. Le Mali continuera à résonner comme un gong sur la conscience de tous ceux qui ont oeuvré à l'éclatement de la Fédération du Mali ou qui s'en sont réjouis ' Amadou Seydou Traoré a participé aux luttes patriotiques tout en étant enseignant et ce n'était pas facile.
Il fallait respecter les programmes d'enseignement conçus par le colonisateur et qui visait à dépersonnaliser les enfants pour en faire des instruments de domination, d'exploitation et de répression. Or en tant qu'enseignant patriote, il lui fallait plutôt former des consciences, des hommes susceptibles de comprendre la situation de leur pays et de participer plus tard de façon efficace, au combat pour sa libération et son développement harmonieux.
L'option politique du Mali de 1960 à 1968 en faisait une cible pour l'Occident et un objet d'intérêt pour le Tiers Monde Cette attitude lui a valu d'être bloqué à la porte de la fonction publique coloniale pendant (11) onze années. Normalement, au bout d'une ou deux années au maximum, on est titularisé ou révoqué. Dans son cas, au contraire, et en complète violation de la réglementation, au bout d'une année, il a été nommé directeur d'école à l'âge de 20 ans mais, à cause de ses opinions politiques, bloqué dans le statut de stagiaire.
Et jusqu'à l'indépendance, il y est resté confiné tout en ayant sous ses ordres des enseignants titularisés et officiellement plus gradés. Il avait pourtant au long des inspections pédagogiques de bonnes notes professionnelles et il était parmi les premiers enseignants bacheliers de l'époque (ils n'étaient qu'une dizaine dans tout le Soudan).
Il a participé aux luttes en tant que militant politique et dans ce cadre il a pu accomplir le travail de propagande des idées de l'Usrda, par la mobilisation, l'organisation et l'initiation aux actions de masse à travers tous les villages des zones géographiques où il lui a été de servir à l'époque.
Dans ce pays très étendu où l'âpreté absolue du Sahara au Nord contraste avec la luxuriance des frondaisons au Sud. C'est sans doute le Mali qui continuera toujours de faire vibrer les passions, comme pour satisfaire un besoin paradoxal de compensation face à la nature si peu généreuse à son égard depuis la nuit des temps.
L'option politique du Mali de 1960 à 1968 - le socialisme - en faisait une cible pour l'Occident et un objet d'intérêt pour le Tiers Monde d'alors et les pays du Camp socialiste. Amadou Seydou Traoré raconte dans le détail les circonstances dans lesquelles est intervenu le coup d'Etat du 19 novembre 1968. La veille, il était à son bureau de directeur général du complexe d'entreprises d'Etat regroupant la Libraire, les Imprimeries nationales et l'Ocinam (Office national de cinématographie du Mali).
Le capitaine Yoro Diakité est venu pour la troisième correction du manuscrit du livre qu'il avait écrit et qu'il avait accepté d'éditer : Une main amie. Yoro Diakité lui présente son compagnon : un lieutenant grand et mince qui se met au garde-à-vous pour le saluer. Yoro Diakité ajoute : 'C'est mon adjoint à l'Emia (Ecole militaire interarmes)'
Il s'appelle Moussa Traoré qui devra attendre longtemps, car la correction d'un manuscrit est toujours une opération qui nécessite du temps et une attention soutenue. Ce livre est le premier qui soit écrit par un militaire malien en activité. Amadou S. Traoré, pour sa part, avait poussé à la roue pour obtenir des services de la présidence de la République le texte de la préface que le Président Modibo Keïta avait décidé d'écrire pour soutenir l'initiative du capitaine Yoro Diakité.
La situation des prisonniers parmi lesquels figurait Amadou Seydou Traoré du 4 décembre 1968 jusqu'au 19 février est correcte. Les prisonniers recevaient un repas régulier, bien cuisiné par les épouses du lieutenant Ball elles-mêmes. A. S. Traoré a pu recevoir, dès le lendemain de son arrivée, la visite de son bel oncle, le frère de lait de sa belle mère. Des camarades résidant à Sikasso rendaient visite aux prisonniers avec la permission du lieutenant Ball.
Ils leur amenaient des fruits. Des dispositions avaient été prises par le Gouverneur Amara Danfaga pour qu'ils reçoivent chaque semaine la visite d'un médecin. Il convient de mentionner une scène émouvante du Capitaine Danfaga, leur amenant son épouse Fanta Konaté, assistante sociale mais aussi et surtout fille du regretté Président Mamadou Konaté..
. Il l'introduisit en disant : 'Voici une assistante sociale ; je vous laisse avec elle. Vous pouvez lui exprimer vos doléances.' Ce geste traduisait toute la complexité de l'homme, partagé entre le souci de conformisme par rapport à la situation nouvelle et son souci constant de se distinguer des autres. Il leur était permis de recevoir des journaux et des livres. Ils avaient la possibilité d'écouter la radio.
Sévices gratuits et des traitements inhumains
Le 17 février 1969, le capitaine Danfaga présenta aux prisonniers le capitaine Ibrahima Sylla, son remplaçant comme gouverneur de la Région de Sikasso. Dès le lendemain, le nouveau gouverneur se manifesta aux prisonniers sous la forme de changements dans leur vie carcérale : plus de repas en provenance de la famille du lieutenant Ball ni de l'extérieur. Ils sont mis au régime de la tambouille du soldat du service civique ; plus de visites ; plus de journaux ;
plus d'heures en dehors de la case. La nourriture est infecte. Entre 18h et 6 h du matin, Sory Ibrahima Sylla avait interdit d'avoir des besoins naturels. Les prisonniers lui demandent de pouvoir aller aux toilettes quand c'est nécessaire, lui dit le camarade Ousmane Bâ. Les prisonniers sont des personnes âgées, malades de surcroît. La rétention des besoins impérieux est insupportable. Il dit au chef de permettre les visites aux toilettes jusqu'à 22 heures et le matin à partir de 4 heures.
Ils prennent le départ pour Modibobougou avec un transit à Bamako. Le 9 mai 1969, on leur annonça qu'ils voyageraient. Le lendemain ils quittent Sikasso dans la nuit pour Bamako. Ils étaient embarqués dans un camion dont on a rabattu la bâche. Le 15 mai, il quitte Bamako par avion pour atterrir à Gao.
De là, l'avion arrive à Kidal aux environs de 18 heures On les transporte à bord d'un camion et on les aligne sur l'aire de rassemblement de la Compagnie de Kidal. Amadou Seydou Traoré évoque la vie quotidienne des prisonniers au fort de Kidal. Il eut une fracture entre les prisonniers. La narration des événements dont il a été question dans ce livre, revêt, à l'évidence, un caractère poignant.
Il s'en dégage un arrière goût d'amertune du à la nature même des faits. Le Salaire des libérateurs se résume pour l'essentiel à des sévices gratuits, des traitements inhumains infligés à des femmes et des hommes dont on n'ignore de rien de ce qu'ils ont fait pour la libération du pays et auxquels, par ailleurs, on ne reproche rien. Il suffit de songer au cas du premier des ces libérateurs, le Président Modibo Keïta pour mesurer combien sont mal payés les sacrifices consentis pour la libération nationale et les efforts déployés pour la renaissance nationale dans l'honneur et la dignité.
Mais le Président Modibo Keïta et ses compagnons de détention ne sont pas les seuls à être payés de cette monnaie. Bien d'autres Maliennes et Maliens de toutes conditions, des civils et des militaires, des citadins et des campagnards parmi les plus valeureux se sont trouvés ou se trouvent encore dans des situations révoltantes, en pleine contradiction avec leurs mérites. Le Salaire des libérateurs n'est pas le fruit d'une imagination masochiste qui habiterait son auteur.
C'est plutôt l'accomplissement d'un devoir d'homme, de responsable politique, de patriote, de missionnaire que Dieu même a désigné, soutenu, guidé et assidûment accompagné jusqu'à l'accomplissement de sa volonté.
Ce livre est une contribution majeure à la connaissance de l'histoire politique contemporaine de l'Afrique occidentale sous domination française. Son auteur a eu l'immense mérite de consigner par écrit sa riche expérience. C'est un événement qu'il convient de saluer. Les hommes politiques africains n'ont pas l'habitude d'écrire leurs mémoires. Cela donne un grand poids à son livre.
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