Le Soleil (Dakar)

Sénégal: Colonel Moumar Guèye écrivain - « Senghor m'a adressé une belle lettre d'encouragement... »

Entretien Réalisé Par Maké Dangnokho

24 Juin 2009


interview

En dehors des armes, il a choisi aussi la plume pour « combattre l'injustice et l'arbitraire » (titre de son premier livre) et échanger avec ses semblables sur ses préoccupations. Le Colonel Moumar Guèye est un ingénieur des Eaux et forêts. Il est l'auteur de quatre ouvrages dont le dernier s'intitule « L'arbre et la vie ». Dans cet entretien, il a expliqué sa préférence aux éditions Laffont basées en France plutôt que les éditeurs sénégalais, sans oublier de souligner que la littérature sénégalaise lui semble mal lotie dans les médias.

Vous avez présenté récemment votre dernier ouvrage intitulé « L'arbre et la vie ». Comment le Colonel que vous êtes s'est retrouvé dans la littérature ?

En vérité, j'ai commencé à écrire quand j'étais au Collège d'Enseignement général de la Rue Neuville à Saint-Louis, ma ville natale. A cette époque, en compagnie de Babacar Fall Baker et Ahmed Yoro Ndiaye, j'animais sur les antennes de Radio Saint-Louis une émission culturelle dénommée : « Jeunesse et Culture », sous l'égide du Foyer artistique, culturel et littéraire du Fleuve. Cette activité était supervisée par Taifour Diop, devenu Magistrat, Madieyna Ndiaye, actuel président des éditeurs sénégalais, et le Professeur Hamidou Dia, Conseiller du président de la République.

A mon entrée à l'Encr de Bambey, j'ai continué à écrire dans le cadre des activités culturelles de l'établissement. Mes poèmes étaient souvent publiés dans le journal de l'école. En ce temps-là, j'étais responsable du ciné club et Rédacteur en chef du journal de l'école qui s'appelait « Le Rural », puis « le Bambey ».

A mon entrée dans l'Administration forestière, dans les années 70, j'ai continué à écrire. C'est ainsi que j'ai produit un manuscrit que je n'osais pas montrer aux gens par pudeur ou par timidité, jusqu'au jour où j'ai rencontré dans le Parc forestier de Hann l'écrivain guinéen Laye Camara. En ce temps-là, Camara Laye avait fui sa Guinée natale pour échapper à la colère de Sékou Touré qui l'avait accusé d'être membre de la « cinquième colonne ». Quand il a découvert mes écrits, Laye m'a pratiquement forcé à les envoyer au président Senghor. Après étude du recueil de poème, Senghor m'a adressé une belle lettre d'encouragement dans laquelle il me disait notamment : « la variété de vos sources d'inspiration offre un vaste champ d'expression littéraire et prouve que vous avez des dispositions confirmées dans le domaine de la poésie ». Voilà en quelque sorte comment je suis arrivé à la littérature.

Comment êtes-vous parvenu à concilier l'esprit militaire qui, par essence, est la discrétion, « la grande muette », contrairement à la littérature qui impose l'ouverture ?

Le statut de militaire ou de paramilitaire n'exclut nullement les arts et la culture. Les corps militaires comptent dans leurs rangs des musiciens, des sculpteurs, des comédiens, des peintres et des écrivains de grand talent. Un militaire a le droit de s'exprimer librement tant qu'il ne parle pas de politique et ne dévoile pas les secrets militaires, les stratégies de l'armée et ne viole pas les lois et règlements que lui impose son statut.

Et comment l'arrivée d'un militaire est perçue dans la grande famille littéraire ?

Avant moi, il y avait des agents en uniforme dans l'Association des écrivains du Sénégal, à commencer par le président Alioune Badara Bèye, lui-même qui fut un élément de la Marine nationale, Mbaye Gana Kébé, le Colonel Niouky et le Brigadier Ara Mbaye. Il est vrai que certains confrères ont eu des comportements qui semblaient ne pas reconnaître un militaire dans la littérature. Mais cette tendance s'est vite estompée, à mon avis.

Est-ce que la littérature est pour vous une autre forme de combat différent de celle des armes ?

La littérature est une forme de culture de l'esprit, de partage de connaissance et de moyen de combat pacifique. Mon premier ouvrage qui a pour titre « Crise au Projet Agro-forestier de Diourbel » est un livre de combat contre l'injustice et l'arbitraire. La littérature peut souvent être plus efficace que les armes pour défendre et diffuser les bonnes causes.

Le combat des idées peut-elle prévaloir sur celui des armes ?

Comme je l'ai dit tantôt, le livre est un outil, d'éducation, de partage de connaissances et de combat pacifique. C'est la raison pour laquelle, je le préfère nettement aux armes. En effet, quand le bruit infernal des armes s'arrête, quand les affrontements physiques prennent fin, la place revient toujours au débat d'idées et à la concertation pour aller vers une paix durable. Le livre éclaire le chemin des belligérants vers la paix et la concorde.

Quelle satisfaction tirez-vous à travers la publication de vos différents ouvrages ?

Depuis 2003, j'ai produit quatre ouvrages. En plus de ces quatre ouvrages, j'ai envoyé deux manuscrits chez les éditeurs. En moyenne, j'ai produit un livre par an depuis 2003. D'une manière générale, tous mes livres ont été bien accueillis par les lecteurs et c'est cela l'essentiel. Le dernier livre consacré à l'arbre a été tiré à 5000 exemplaires. En plus, il a été approuvé par le Ministère de l'Education en ces termes : « un livre conforme à la politique éducative, pertinent et d'une valeur pédagogique avérée ». Tout cela me donne un sentiment de satisfaction, mais également d'humilité.

D'où vous vient l'inspiration sur le livre « L'arbre et la vie » et le manuscrit « L'eau, un trésor à protéger » ; c'est parce que vous êtes un forestier ?

J'ai toujours rêvé écrire quelque chose sur l'arbre. Etant donné que je suis le seul forestier membre de l'Association des écrivains, je me voyais tout désigné pour écrire un ouvrage célébrant et sacralisant l'arbre. Comme vous le savez, la nature est la principale source d'inspiration des poètes et des écrivains. C'est ainsi que le grand fabuliste français, Jean de La Fontaine, était lui-même contrôleur des Eaux et Forêts, ce qui lui a donné un vaste champ littéraire pour écrire ses fables. J'ai écrit ce livre essentiellement pour amener les humains à mieux connaître, à mieux apprécier et à mieux protéger l'arbre.

Des promesses ont été faites par les autorités lors de la cérémonie de lancement. Où en est-vous ?

Pour rendre nos ouvrages plus accessibles, nous avons sollicité et obtenu un cadre de partenariat avec des ministères et des sociétés de la place qui nous ont soutenus pour la promotion du comportement citoyen en faveur de l'arbre et la forêt à travers le livre et la lecture. Ces structures ont également pris l'engagement d'acheter des lots du livre afin de les offrir aux écoles et bibliothèques publiques du Sénégal et d'ailleurs. Certaines de ces structures partenaires ont d'ailleurs commencé à acheter le livre. Nous pensons que les autres ne vont pas tarder à suivre. Ce serait en tout cas une belle manière de rendre le livre accessible aux élèves et étudiants.

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