Fraternité Matin (Abidjan)

Côte d'Ivoire: Filière anacarde - "Les mauvais acheteurs seront sanctionnés"

Alakagni Hala

23 Juin 2009


interview

Abidjan — Abdoulaye Touré, président du Conseil d'administration d'Intercajou, expose les difficultés de ce secteur d'activité.

M. le président, comment se porte la filière anacarde? La noix de cajou nourrit-elle encore son homme?

La filière se porte moyennement bien. L'anacarde nourrit son homme et doit nourrir son homme. C'est la raison pour laquelle nous sommes dans une dynamique de mise en ordre de notre filière. Nous avons l'intention de faire en sorte que le potentiel que renferme la filière soit mis en oeuvre. Et qu'il serve aux différents opérateurs. Notre ambition est de faire en sorte que les producteurs, transformateurs et exportateurs puissent tirer le meilleur profit de cette activité.

Cela ne semble pas être le cas parce qu'il y a ces derniers temps des palabres dans la filière à cause du prix d'achat bord champ qui ne satisfait pas les acteurs de la filière.

Le prix ne peut pas être accepté tant qu'il ne satisfait pas les acteurs de la filière. La question du prix est un problème récurrent dans notre domaine d'activité comme dans les autres filières agricoles. A partir du moment où nous produisons ce que nous ne pouvons pas consommer nous-mêmes, il arrive parfois que nous ne soyons pas maîtres du prix. Cependant dans notre cas spécifique, notre poids au niveau africain et même mondial, nous oblige à repenser notre système de commercialisation de la noix c'est-à-dire la formule d'application des prix.

La querelle autour du prix, notamment dans sa non-application a toujours existé avant même la mise en place d'Intercajou. Mais depuis la création de cette structure, l'année dernière, nous avons réussi à créer un compromis entre les trois collèges que comporte Intercajou. De sorte que nous arrivons à réagir à temps pour faire remonter le prix à un niveau acceptable, chaque fois qu'il y a une menace de chute des cours. Je dis bien acceptable, parce qu'il n'est pas satisfaisant. Seulement compte tenu du contexte, il y a un minimum qui doit être garanti aux producteurs. Nous sommes conscients que le minimum actuel n'est pas suffisant pour permettre aux producteurs de pouvoir vivre sainement de leur activité.

A quel niveau se trouve ce minimum au cours de la présente campagne?

Nous avons entamé cette campagne avec une nouvelle procédure. Anciennement l'on fixait un prix qui devait courir pendant les sept mois de la campagne. Cette année, nous avons estimé que chaque mois on devrait pouvoir apprécier l'évolution des variables qui sont utilisés dans la fixation des prix. En fonction de cette évolution, le prix devra être modulé mensuellement. A l'ouverture de la campagne, le 7 mars 2009, le prix bord champ se trouvait entre 150 et 185 francs le kilogramme. Ce qui veut dire que le producteur devrait recevoir au minimum 150 francs. Et lorsqu'il vendait à travers la coopérative, il devrait recevoir 185 francs. Un mois après, c'est-à-dire le 8 avril, nous avons fait la première réunion du comité de veille et de suivi du prix. Je rappelle que ce comité se compose du ministère de l'Agriculture, du ministère du Commerce, de l'autorité de régulation du coton et de l'anacarde (Areca), l'ACE, l'Intercajou et deux représentants de chacun des trois collègues (producteurs, exportateurs, transformateurs). C'est ce comité qui, le 8 avril, a mis en exergue l'évolution réelle du prix en tenant compte du contexte des variables que sont le cours du dollar et celui de l'amande en bourse. Sur ces considérations, le prix a effectivement évolué. Nous sommes alors passés à un prix compris entre 180 et 205 francs. C'est ce prix qui a été annoncé après le 8 avril. Il a tout de même connu une évolution au point que dans certaines régions il a atteint le niveau de 215 francs bord champ. Au port, il a atteint 250 francs dans les magasins. Les mois d'avril et de mai ont donc connu une évolution positive. Je voudrais aussi préciser que ce changement a été possible parce que le taux d'évolution du prix initial de 150 et 185 francs par rapport à 180 et 205 francs était de 22%. Nous nous étions fixé un taux de variation de 15%. Lorsque ce taux de variation est supérieur ou égal à 15%, automatiquement on annonce le nouveau prix. Qui peut être en hausse ou en baisse. Mais aujourd'hui, la tendance des variables aussi bien à l'intérieur qu'au niveau mondial commande qu'on revoit le prix à la hausse.

Le 3 juin dernier, nous avons tenu la deuxième réunion du comité. En mai, nous étions tous en mission; c'est pourquoi le comité n'a pas pu se réunir. Mais le bon comportement sur le marché a permis que nous laissions les choses évoluer. A la réunion du 3 juin, nous avons fait plusieurs constats. La bonne évolution du prix a été confrontée dans la dernière semaine à la chute brusque du prix d'achat au port d'Abidjan, de 250 à moins de 200 francs. Ce qui ne garantissait plus le prix indiqué pour le bord champ. Interpellés sur ce problème, les exportateurs se sont réunis et ont estimé qu'il n'y avait aucune raison que le prix chute. Ce phénomène était lié au manque de respect des règles édictées par certains des leurs. Ils ont alors souhaité qu'un assainissement soit opéré en leur sein. Parce qu'ils ont remarqué que certains louaient leur code d'exportation et fixaient de façon fantaisiste les prix. Parfois avec la complicité de clandestins qui ne sont pas agréés mais qui tiennent des magasins au port. Ils ont évoqué aussi la parafiscalité qui est payée au niveau des Forces nouvelles. Or cela n'est pas pris en compte dans la fixation de nos prix. D'où la nécessité d'y trouver une solution.

Quelle a été la réaction du comité de veille?

Sur la base de ces constats, le comité a pris un certain nombre de résolutions. Il a été demandé la suspension immédiate des achats bord champ et des convoyages de noix de cajou vers le port, le temps que nous puissions clarifier les choses. La suppression des taxes levées par les Forces nouvelles et les Forces de défense et de sécurité a été également demandée. Une régulation des exportations a été sollicitée au niveau du port d'Abidjan pour éviter d'envoyer en une seule période la production nationale.

Les exportateurs installés au bord champ et qui appliquent n'importe quel prix, alors qu'ils y sont interdits, sont priés de se retirer immédiatement. A la demande des exportateurs eux-mêmes.

Au niveau de l'assainissement en leur sein, une enquête est en cours en liaison avec l'Areca et l'Intercajou pour permettre de déceler les coopératives et sociétés coupables de cette tricherie dans la commercialisation. Les fautifs seront sanctionnés, leurs magasins seront fermés et les produits saisis. Ce n'est pas tout ; puisque les agréments seront retirés, leurs exportations seront bloquées. Des pénalités leur seront aussi appliquées. Et ils s'exposent à des poursuites judiciaires parce qu'ils enfreignent par leurs actes à des lois comme celle sur la concurrence qui interdit que des opérateurs s'entendent pour imposer un prix.

Une chose est sûre, le comité considère que la tendance actuelle est à la hausse. Les nouveaux prix que nous avons identifiés n'ont pas été déclarés parce que nous nous sommes donné deux semaines pour trouver des solutions aux dysfonctionnements. C'est à la suite de ces deux semaines que nous allons révéler les nouveaux prix qui sont à la hausse.

Trouver des solutions aux problèmes de la filière fait certainement partie des missions d'Intercajou. C'est l'occasion de préciser ces missions. Parce qu'apparemment les producteurs ne sont pas contents de vous.

Je voudrais faire une première remarque. Intercajou est une interprofession. L'expérience interprofessionnelle en Côte d'Ivoire est jeune. Elle est très récente. Nous comprenons que parfois, par ignorance, il puisse y avoir des jugements. Nous allons vous éclairer sur la situation.

La filière anacarde a pris de l'importance à partir des années 90 au niveau économique et social. Ce sont 11 régions sur 19 qui pratiquent cette culture en Côte d'Ivoire. Nous sommes 2e producteur mondial et malheureusement le premier exportateur mondial. L'année dernière nous avons produit 330 mille tonnes. Nous représentons 48% de la production africaine et avons plus de 15% de la production mondiale. Et puisque nous ne transformons pas notre production, nous sommes le premier exportateur de noix de cajou sur le marché mondial.

L'importance du rang occupé par la Côte d'Ivoire a amené l'Etat à créer un cadre pour une bonne gestion de la filière par l'ordonnance 2002-448 du 16 septembre 2002. Ce texte prévoit la création de quatre organes qui sont en fait des structures de régulation de la filière.

Quelles sont ces structures?

Elles sont de deux catégories. Deux qui agissent pour le compte de l'Etat et deux autres qui agissent pour le compte des opérateurs de la filière. Les deux premières sont le Comité interministériel des matières première (cet organe existait déjà avant la signature de l'ordonnance) et l'Autorité de régulation du coton et de l'anacarde (Areca). Les deux autres structures sont l'Intercajou qui est l'organe interprofessionnel de la filière, et le Fonds de réserve anacarde. Intercajou a vu le jour le 12 décembre 2007. L'Areca a été mise en place en 2002. Le Fonds de réserve n'est pas encore créé.

Les missions d'Intercajou sont d'intérêt général. Nous avons des attributions administratives et commerciales. Elles consistent à rechercher des mécanismes de financement et des financements pour le compte des opérateurs de la filière. Nous avons la charge de promouvoir les produits de l'anacarde. De façon spécifique, nous avons des missions qui nous sont assignées par l'ordonnance et nos propres statuts. Nous régulons et contrôlons tout ce qui est exportation. Nous faisons, à ce titre, de la centralisation et de la coordination. Nous faisons ce qu'on appelle la prévision des récoltes qui devrait nous permettre de faire des signatures d'engagement avec les exportateurs ainsi que le suivi des stocks. Nous avons aussi pour tâche de tenir les statistiques.

En ce qui concerne le volet achat, l'Intercajou est la structure qui détermine le prix d'achat aussi bien de la noix de cajou que ceux des autres produits de l'anacarde. Nous suivons les déclarations d'achat que les exportateurs font.

Pour l'encadrement, nous sommes chargés d'organiser les trois collèges qui composent notre organisation, notamment par la recherche d'appuis en leur faveur. Ces trois collèges sont le collège des producteurs, le collège des exportateurs et le collège des transformateurs.

Nous jouons un rôle d'arbitre entre les différents acteurs de façon à trouver toujours un compromis dynamique sur les questions transversales. Et veillons à ce qu'aucun collège n'écrase un autre.

Les producteurs ont le sentiment qu'ils sont écrasés au niveau de la prise de décision. Qu'est-ce que vous en pensez?

A ce sujet, il y a des précisions à faire. Il faut savoir que les producteurs sont majoritaires au sein des organes dirigeants d'Intercajou. L'assemblée générale est composée de 25 producteurs sur 36 membres. Il y a 7 producteurs sur 12 membres du conseil d'administration.

En réalité, c'est l'activité économique qui relie les trois catégories professionnelles. A ce niveau les producteurs ont un certain nombre de faiblesses que nous reconnaissons tous. Je fus moi-même producteur. Il s'agit du mauvais niveau d'organisation qu'on observe au niveau des coopératives. Ces faiblesses résident au niveau de la gestion, du fonctionnement et des capacités techniques.

Que fait l'Intercajou pour les aider?

Nous avons en projet la mise en place d'unions de coopératives au niveau régional. Ces unions devront être perçues comme des unions d'entreprises. Cela leur permettra d'avoir une meilleure capacité de collecte de produits et une commercialisation centralisée au niveau des régions. Ainsi les producteurs pourront faire face, avec efficacité, aux autres acteurs tels que les exportateurs.

Le but recherché est de faire sortir les intermédiaires du système parce que ces derniers cherchent toujours à gagner. Ils gagnent parfois entre 15 et 25 francs par kilogramme.

L'instrument économique que nous comptons mettre en place, cette année, c'est le système des magasins généraux. Un magasin général est un espace transactionnel qui permet au producteur, tout en restant maître de ses produits, de le vendre aux plus offrants. Cela permet véritablement au producteur d'être sur le marché physique dès l'intérieur. Les magasins généraux vont résoudre le problème de l'absence de bourse dans notre filière.

Quelle place l'Intercajou accorde-t-elle à la transformation?

C'est la priorité. En 2008, nous avons produit 330 mille tonnes. Nous avons eu des flux financiers de près de 179 milliards de francs. Sur cette somme, les producteurs n'ont obtenu qu'au plus 62 milliards de francs. Si ces 330 mille tonnes avaient été transformées entièrement en Côte d'Ivoire, cela aurait permis d'engranger 271 milliards de francs. Non seulement les producteurs auraient eu ce minimum de 62 milliards de francs, mais on aurait aussi pu créer près de 90 emplois dans les différentes régions. Notre potentiel actuel de transformation par rapport aux quelques unités de transformation qui existent dans le pays, est de l'ordre de 5%. Mais dans la pratique, nous arrivons à ne transformer que 1,8% de la production nationale.

Je voudrais qu'on note bien que la transformation ne devrait pas concerner que la noix de cajou. Il y a aussi la pomme qui représente plus de 70% de la valeur du fruit. Aujourd'hui, ce sont 70% qui sont rejetés en brousse. Notre objectif est de pouvoir transformer 50% de la production nationale. C'est un impératif parce que les pays qui importent aujourd'hui sont dans une dynamique d'augmentation de leur rendement. Certains ont atteint près de deux tonnes à l'hectare. Alors que nous sommes en Côte d'Ivoire à moins d'une demi tonne à l'hectare. La menace est que s'ils arrivent à satisfaire leurs besoins, nous auront du mal à écouler notre production. Nous avons donc intérêt à passer à la transformation.

Les technologies nécessaires pour la transformation existent en Côte d'Ivoire. Il s'agira pour nous de les améliorer pour passer du manuel à l'automatique.

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