La Presse (Tunis)

Tunisie: Néjib Cherradi - «L'art pour se poser les vraies questions»

Khaled Tebourbi

24 Juin 2009


interview

Si le nom de Néjib Cherradi ne vous dit rien encore, c'est que cela tient à deux choses :

-Ou ce sont les musiques expérimentales qui ne vous intéressent pas. Et vous ne seriez pas les seuls (hélas!)

- Ou alors c'est que vous n'avez pas bonne mémoire. Néjib Cherradi, artiste musicien marocain résidant en Hollande, s'est déjà produit à deux reprises sur nos scènes.

En 1999 d'abord, lors d'un remarquable concert au festival de la médina. En 2004, ensuite, au théâtre de la ville de Tunis, à l'occasion d'une soirée poetico-musicale où la vedette était le regretté Mahmoud Derwish.

On a dit «musiques expérimentales». Le mot convient à peine au travail de Néjib Cherradi.

Il s'agit en fait d'un artiste de la rupture et du mouvement. Il préfère : «de la recherche et du questionnement». Il ne conçoit le chant, la composition, l'art tout entier, qu'ainsi.

Son chant est «atypique», synthèse d'intonations persannes et de vocalises lyriques, mais dans le même temps très lié au répertoire modal arabe, par à coups, même «tenté par l'émotion»; ses compositions, elles, se fondent sur les meilleures poésies arabes.

De Boutheina à Adonis en passant par El Hallej. Les titres sont connus du public de la culture. Le style aussi, «fragmente, discontinue», aime -t-il à insister. On les écoutera plus nombreux sans doute bientôt.

Pour le moment, Néjib Cherradi, de court passage parmi nous, accepte de nous en entretenir.

Nous reparlerons bien sûr de ce dont nous avons longuement discuté lors de votre passage au festival de la Medina en 1999. De votre musique en l'occurrence, de ce chant proprement «inclassable» à notre sens; ni romantique, ni expressif, ni lyrique, ni technique, au final, un peu tout cela à la fois. Mais auparavant si vous nous racontiez ce que vous avez fait depuis vos deux visites en Tunisie (99 et 2004).

Beaucoup de choses, je veux d'abord rappeler à mon travail dans la musique électronique. Ce travail remonte à 1992, à plus de quinze années tout de même.

En 2003 avec le concours du directeur du conservatoire de musique électronique d'Amsterdam, on a donné un concert en France intitulé «confusion». C'était juste après la montée de Le Penn au second tour des présidentielles.

On a basé ce concert sur un jeu de fond et de forme, à partir du mot même de confusion, ce fut amusant et à la fois assez pertinent, vu les dangers que les immigrés risquaient, en conséquence, à l'époque.

Mais j'ai poursuivi entre-temps mon travail de chanteur. J'ai surtout entrepris une sorte d'anthologie de la poésie arabe (Abou Nawass, Wallada, Jamil Bouthaïna, entre autres) qui fut comme une réponse à une critique habituelle que l'on me fait, celle d'une «tendance mystique dominante»

A dire vrai je n'y ai pas changé mon chant, c'était toujours le chant arabe, mais j'ai pu démontrer que textes sacrés ou textes profanes cela n'avait pas de priorité pour moi.

Ce qui importe dans ma musique n'a pas de rapport fondamental avec la nature ou le sens des textes, c'est avant tout comment restituer ceux-ci dans une certaine fragmentation, plus précisément en les imprégnant d'une sensation de discontinuité.

Ce processus, hélas, a souvent échappé à la critique. Or, à mon sens, c'est le seul qui nous permet de sortir de la linéarité séculaire de la musique arabe. L'écoute arabe est «ligotée» par des structures linéaires: la progression de la phrase vers la cadence (qafla), le lien immuable de la mélodie et du texte, le découpage chanté de ce texte.

Notre écoute est à la fois prisonnière et passive. De sorte que nous sommes voués à répéter les mêmes choses, à exclure non pas forcément les perspectives, mais jusqu'à la possibilité de nous poser des questions.

Votre chant serait-il seulement «provocateur»?

Oui mais ce n'est pas de la provocation pour de la provocation. La fragmentation que j'utilise, cette discontinuité des syllabes et des sons est comme une insistance auprès des auditeurs pour qu'ils se posent la question du pourquoi : pourquoi restons-nous ligotés par ces «phrases antiques» et ces règles immuables.

Le chant fragmenté, discontinu, ces vocalises, ces apogiatures qui interviennent en dehors des habitudes du tarab classique et des monologues solennels des premiers maîtres, peuvent en rompant avec la linéarité ancienne, faire entrevoir d'autres possibilités, d'autres voies de chant.

Et ces possibilités et ces voies nouvelles, vous en avez idée déjà?

Absolument pas. Je suis un artiste, je fais de la recherche, je pose des questions, j'essaye surtout d'amener le public à se poser les vraies questions sur sa propre musique, et ce faisant peut-être à s'interroger sur lui- même.

Vous savez, nos publics sont historiquement liés au confort des idées et des goûts. Mais il n'y a pas qu'en musique qu'ils se plaisent à «la répétition séculaire», ils ont la même attitude partout. Secouer de temps en temps cette sorte «d'inertie répétitive» peut avoir son utilité.

Mais encore une fois ce n'est pas la réponse ou le résultat qui m'intéresse en premier, c'est le fait qu'en écoutant ce qu'ils perçoivent comme une musique «atypique», fragmentée, discontinue, ces publics entrent dans un questionnement, se posent des questions sur leur musique et sur leur chant. Je cherche à stimuler un processus c'est tout. Mieux : je questionne, pour ma part, la question. Je vois l'art ainsi.

Mais quand on a compris votre philosophie, on se pose en fait une toute autre question. On se dit que Cherradi est une belle voix et un compositeur interprète de valeur, pourquoi alors se donne-t-il tant de mal ? La musique arabe classique, contemporaine même, ne lui suffit-elle pas ?

Alors là je vais peut-être vous surprendre. Je vous apprendrai que même en Hollande, dans le circuit culturel, on a essayé de me convaincre à faire un peu de Rai, de «Coller» plus ou moins aux musiques ambiantes. J'ai refusé net.

Par conviction d'abord, par philosophie comme on le dit si bien. Je ne conçois pas d'Art autrement qu'en lui évitant la répétitivité, qu'en l'orientant constamment vers les ruptures authentiques. Ce processus est la base de toute création à mon sens.

Mais j'ai une autre conviction, c'est qu'un artiste ne doit jamais renoncer à ses choix. Le Rai et autres genres ont leurs maîtres, leurs spécialistes. Moi mon créneau c'est d'interroger la musique dans le mouvement du temps.

C'est tout ?

Du point de vue des principes et des choix, oui, cela me satisfait amplement. Mais le travail continue. Actuellement je tente une recherche sur la lettre arabe

J'ai toujours privilégié le son sur le mot. Ce que j'essaye de démontrer en scrutant la lettre arabe c'est que l'association de la lettre Arabe et du son a pouvoir de visualiser la musique.

Mon but est de rejoindre les toutes récentes expériences américaines qui sont en train de dépasser la vieille problématique de la mélodie et du texte, pour focaliser sur la seule «métamorphose» du son en image. La lettre arabe recèle d'infinies possibilités en la matière.

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Et ce tout dernier séjour parmi nous, en quoi a-t-il consisté ?

J'ai juste répondu à une invitation de mes amis d'El Teatro. Visite d'amitié, mais j'en ai profité quand même pour communiquer à un aréopage d'artistes locaux ce que j'ai appris, jusque-là, sur une méthode révolutionnaire récente de valorisation de la voix : La «Lichtenberger Zang méthode».

La méthode, schématiquement, consiste pour la chanteur à concentrer tout sur l'écoute (le siège oreilles») pour libérer la voix de toutes les autres tensions. Le résultat impressionne : on obtient une voix corporelle (une sorte de «genèse animale) qui est d'une force et d'une pureté jamais atteintes.

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