Le Pays (Ouagadougou)

Niger: Le jeu dangereux de Tandja

25 Juin 2009


analyse

Le président nigérien, Mamadou Tandja, aura à tout le moins réussi une gageure : celle de faire perdre leur latin à tous ceux qui tentent de comprendre son entêtement. Personne n'y voit goutte. Mystère et boule de gomme. Et l'homme continue ses manoeuvres, imperturbable. Il est vrai aussi que le pouvoir révèle l'homme, il ne le change pas. Mais le cas Tandja défie toutes les intelligences et réduit à l'impuissance toutes les tentatives raisonnables possibles et imaginables.

Et l'homme se fraie son chemin, serein. Il bouscule du monde dans sa marche, mais qu'importe. Lui, a un objectif à atteindre, coûte que coûte. Les difficultés qu'il soulève, au cours de sa marche ne sont que des incidents mineurs à ses yeux, de petits dégâts collatéraux et bien négligeables : le désir du roi est le roi des désirs. Mais dans son pays, il semble qu'on ne veuille pas l'entendre de cette oreille. Une grève de grande ampleur se profile à l'horizon du Niger, ces jours-ci. Les 7 centrales syndicales du pays ont appelé à une grève générale de 24 heures dans le but de contraindre le Président nigérien à renoncer enfin au référendum sur une nouvelle Constitution qui pourrait lui permettre de se maintenir au pouvoir. Tout indique que ce mouvement pourrait se durcir plus tard, si le président fait la sourde oreille. Et presque au même moment, c'est le président Tandja qui demande au Conseil constitutionnel d'annuler sa décision prise à l'encontre de son désormais fameux projet. La requête du président prête à sourire. Dans tous les pays du monde où se trouve cette institution garante de la bonne préservation de la loi fondamentale, c'est elle qui régit tout et tous, du premier au dernier des citoyens. Là, au Niger, Tandja désire qu'elle ploie sous lui, se soumette et lui fasse allégeance. Si ce n'est pas du cynisme, cela y ressemble fort. C'est vrai qu'on est en Afrique, un continent où de nombreux chefs d'Etat se sont fait un nom en tripatouillant et en tordant le cou à des Constitutions, mais tout de même, ce que demande Tandja va au-delà de tous les excès. Mais que possède ce pouvoir, qui fait qu'une fois qu'on l'obtient, on ne peut se résoudre à s'en détacher ? Répondre à une telle interrogation n'est sans doute pas aisé lorsqu'on ne l'a pas. Mais une chose est claire, qui semble au contraire, plus facile à constater.

Si les chefs d'Etat africains avaient obligation de résultats, ainsi qu'on le constate ailleurs dans les démocraties européennes ou américaines, peut-être seraient-ils moins nombreux, sur le continent noir, à manifester autant d'acharnement à rester au pouvoir ad vitam aeternam, bousculant au passage terre et ciel pour y parvenir. Car, sur ce continent, il est des gouvernants pour lesquels exercer le pouvoir n'est ni plus ni moins qu'une sinécure : de belles villas munies d'un confort moelleux, de longs déplacements coûteux aux contribuables du pays, des comptes bien fournis prudemment placés dans des paradis fiscaux, pour tout dire, une dolce vita où la farniente alterne avec des bilans d'onéreux séjours pour raison de santé en Occident. La pauvreté des citoyens qu'aggrave la vie chère, les maladies endémiques ainsi que le chômage généralisé de la jeunesse, on ne connaît pas. Il faudrait repasser. Evidemment, dans ces conditions où gouverner se résume à bénéficier de tout, en ne s'obligeant à rien, il est presque normal que celui qui s'y trouve refuse de céder le fauteuil à quiconque d'autre y prétend. A la décharge de ces chefs d'Etat, on peut cependant se demander si, au poste où ils se trouvent, ils jouissent tous de l'entière responsabilité de ce qu'ils veulent faire et s'ils bénéficient de l'autonomie qu'ils souhaiteraient pour mener certaines actions et prendre certaines décisions. Certains d'entre eux donnent tant l'impression qu'ils sont pris en otage par leur famille naturelle ou par leur clan politique, qu'on peut légitimement avoir des doutes quant à la liberté d'action qui est censée être la leur. Mais, en plus pour Tandja, on peut se demander s'il n'échafaude pas un plan plus machiavélique : pousser les Nigériens à bout, les amener à descendre dans les rues pour ensuite ordonner qu'on les réprime et avoir "plein droit" de décréter l'Etat d'urgence. Il n'est pas saugrenu de le penser. Car, enfin, Tandja connaît bien ses compatriotes. Il a été à la tête du pays une bonne dizaine d'années déjà et il sait bien que le Niger, en Afrique, est l'un des pays où l'on tient le plus à la légalité des pratiques.

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Ses partis politiques ainsi que sa société civile ne se sont pas fait un renom dans la passivité ou en se laissant marcher sur les pieds. Si Tandja en est conscient, et que, malgré tout, il décide le passage en force, c'est que quelque part, il mijote quelque chose. Et cette chose peut être précisément une tentative de récupération "légale" d'un chaos qu'il aura sciemment poussé à instaurer. C'est ce mauvais calcul qui est politiquement malsain. Reste à savoir si les Nigériens se laisseront prendre à ce vilain jeu de pousse-pousse politique. Eux qui ont suffisamment administré la preuve qu'ils avaient de l'intelligence politique ainsi que de la patience à revendre, ils sauront sans doute lire entre les lignes de certains discours pour en séparer le bon grain de l'ivraie. Et c'est heureux qu'il en soit ainsi, qu'ils se rendent compte que cette tâche leur incombe. Car, pour ce qui concerne le président Tandja, on ne peut même pas espérer que quelque médiateur talentueux le fasse revenir sur ses décisions. Le président nigérien se méfie même de son ombre.

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