Agence de Presse Sénégalaise (Dakar)

Afrique de l'Ouest: Les citoyens ouest-africains réclament la liberté d'aller et de venir

Serigne Adama Boye

25 Juin 2009


Abidjan — Boubou et chapeau traditionnels nigérians rappelant le modèle Obasanjo, le professeur Anthony Asiwaju est de taille moyenne et d'une corpulence forte. Son physique lui impose le pas lourd. Avec la sagesse et l'autorité qui l'habitent, cet universitaire à la retraite veut aller vite et loin, au-delà des frontières du Nigeria et de ses 140 millions d'habitants.

Ce spécialiste de l'intégration voit loin et grand : une Communauté économique des Etats de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO) où les 270 millions de concitoyens entrent, s'installent et ressortent de chacun des 15 pays membres, sans être inquiétés par les policiers, gendarmes et douaniers nationaux.

"J'arrive à Abidjan on me demande des choses comme ce n'est pas possible, comme le certificat international de vaccination.... Il fallait s'informer sur tout cela avant d'entrer", proteste le chercheur. Dans un air déçu, le professeur Asiwaju se sent un peu "étranger" dans un espace où la "citoyenneté communautaire" est censée s'exercer de plein droit.

Le président de l'Institut de l'intégration régionale à Imeko (Etat de l'Ogun) sait endosser la tunique du patriote anglophone pour égratigner les Francophones d'Afrique de l'ouest, à cause de "leurs fantaisies". "Nos frères ne font aucun effort pour intégrer l'anglais dans leur parler"- "Vice-versa", remarque son vis-à-vis sénégalais.

Dans la sous-région, le parler du colonisateur s'impose encore comme frontière à l'intégration. Chaque langue étrangère joue un double rôle : celui de contact entre seuls lettrés mais aussi celui d'exclusion de la plupart des ressortissants ouest-africains, victimes de l'analphabétisme. En tous cas, la langue bloque le projet régional.

Plusieurs millions de ressortissants de la CEDEAO ne parlent pas anglais, ni le français, encore moins le portugais, les trois langues officielles de l'organisation. Le monolinguisme est dominant même chez les personnes instruites ou les agents des Etats membres comme les forces de sécurité : un frein à l'intégration régionale prônée depuis 30 ans.

"Je n'ai pas compris qu'arrivé à l'aéroport international d'Abidjan, je n'ai trouvé quelqu'un qui me parle dans ma langue de travail", raconte, la mine triste, Ralph Sawyer, un jeune journaliste sierra-léonais qui participe à la réunion constitutive d'un réseau des médias de l'Afrique pour la libre circulation des personnes (24-25 juin).

Signé à Dakar le 29 mai 1979, le protocole sur la libre circulation des personnes et le droit d'établissement de la CEDEAO est entré en application, diversement, le 8 mai 1980. Le texte a été révisé le 28 mai 1985 pour supprimer le visa d'entrée dans les pays membres et introduire aussi le droit d'établissement.

"L'examen du dispositif de la CEDEAO ainsi que les résultats obtenus par rapport à l'objectif général de l'intégration régionale révèle des faiblesses au nombre desquelles la méconnaissance de la part des populations de leurs droits et devoirs en matière de libre circulation des personnes", constate Mamadou Khoulé, un consultant en média.

Il met en cause "les contradictions entre la volonté politique exprimée par les Etats et le faible niveau de mise en oeuvre des dispositions communautaires" sur la compréhension et l'application de la "libre circulation", du "droit de résidence" et du "droit d'établissement".

Le droit de résidence désigne, rappelle-t-il, celui de "demeurer sur le territoire d'un autre Etat pour y occuper ou non un emploi", tandis que le second est "le droit de s'installer durablement pour faire du commerce, pour se livrer à une activité industrielle ou artisanale sur le territoire d'un autre Etat".

En Afrique de l'ouest, la libre circulation des personnes va de pair avec la possibilité pour eux de faire passer leurs biens licites. Mais ce second aspect de l'intégration, pourtant économique, reste entier en attendant la mise en oeuvre, même de manière dégressive, du Tarif extérieur commun de la région. Les plaintes ne manquent pas.

"J'étais avec un confrère ivoirien qui a dû payer une sorte de taxe pour faire sortir le téléviseur écran plasma qu'il avait acheté à Abuja. Comment comprendre cela alors que nous sommes dans la même CEDEAO ?", s'interroge une journaliste béninoise, amère de son expérience d'un processus d'intégration tatillonne.

Tatiana Ahanda Bidzogo fait partie d'un groupe d'une quarantaine de journalistes qui ont entamé un atelier visant à mettre en place un réseau des médias de l'Afrique de l'ouest sur la libre circulation des personnes, notamment des ressortissants de la région et des étrangers détenteurs de visa d'immigration.

"La volonté de réaliser l'intégration économique régionale passe par l'abolition des obstacles à la circulation des personnes", déclare N'Fally Sanoh, directeur de la libre circulation et du tourisme à la Commission d'Abuja. Selon lui, la "citoyenneté communautaire" étant explicite, l'application devait aller de soi pour les signataires du protocole.

Aussi note-t-il des Etats membres qui y vont à leur rythme et de leur bon vouloir sans se soucier des engagements communautaires. Certains traînent les pieds et font obstacle à la libre circulation des personnes. Ainsi, les médias sont appelés à la rescousse, avant l'enrôlement de la société civile pour la même cause.

"Rien ne peut justifier des conflits de frontières si tant est que celles-ci sont conçues comme des lignes imaginaires" posées sur des espaces et entre des peuples communs, indique M. Sanoh. Selon lui, "l'Afrique de l'ouest est une famille". Créées par les colons, ces frontières ne doivent pas faire partie "des réalités vivantes".

Le fonctionnaire communautaire souhaite "la bonne foi" dans la mise en oeuvre des textes sur la libre circulation des personnes et des biens. "Le protocole a 30 ans mais ses objectifs ne sont pas toujours atteints, il subsiste encore des obstacles", relève-t-il rappelant une préoccupation évoquée lors des trois derniers sommets.

"Les barrages routiers entraînent la perte de foi en la CEDEAO ", signale son directeur de la libre circulation et du tourisme à la Commission d'Abuja pour qui, rien ne vaut "l'engagement des Etats à beaucoup de bonne volonté dans l'application des textes communautaires". Activistes de la société et médias viennent en appui.

"Nous cherchons l'implication des acteurs des médias et leur forte mobilisation pour informer les populations sur leurs droits inaliénables de circuler et de s'établir", explique M. Sanoh qui tient, comme à la prunelle de ses yeux, "à la vulgarisation des textes de la CEDEAO " afin de combattre "les pratiques moyenâgeuses".

"Les médias ont un rôle de locomotive dans la vulgarisation du protocole de la CEDEAO ou des dispositions communautaires tendant à un rapprochement des peuples", dit, enthousiaste à l'adhésion des journalistes, Ida Alloh, la directrice de cabinet adjointe du ministre de la Communication de Côte d'Ivoire, Ibrahima Sy Savané.

L'officielle ivoirienne a insisté sur l'enjeu de l'entrée en action d"'une Task force" des médias pour tirer le protocole trentenaire des tiroirs des gouvernements ouest-africains afin que l'impact de ce pilier du dispositif communautaire soit effectif dans la vie et les mouvements des ressortissants de la région, partout ils se trouvent.

"Le projet ainsi conçu devrait permettre la réduction de l'ignorance sur les dispositions communautaires en faveur de la libre circulation et donner plus de visibilité sur ses applications", selon le journaliste Guy-Michel Boulouvi qui suggère des publications périodiques dans les journaux nationaux et des émissions de radio et de télévision.

"Quand les populations auront à disposition ou sauront où trouver les informations sur la libre circulation, un pas de géant aura été réalisé sur le trajet de la liberté de circuler comme souhaité et contenu dans le principe communautaire de la libre circulation", ajoute ce consultant média commis, sur le sujet, par la CEDEAO.

"A l'intérieur des frontières de la CEDEAO , nous ne sommes pas étrangers les uns des autres", fait remarquer Jacqueline Konan, la directrice de cabinet adjointe du ministre ivoirien de l'Intégration africaine, citant le ministre Amadou Koné. "Ce sont les peuples qui construisent l'intégration des Etats au sein des frontières."

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