Fraternité (Cotonou)

Bénin: A l'occasion de sa dernière publication dans la presse

Brice Houssou

26 Juin 2009


Roger Gbégnonvi n'a pas sa langue dans sa poche. Ou bien pour être plus précis, il n'a pas sa plume dans sa poche. On ne le sait que trop.

En tout cas, il vient de nous en donner une nouvelle preuve, par son article d'analyse de la situation politique nationale intitulé « La fin du Bénin en 2011 ? » publié dans les colonnes de notre confrère La Nouvelle Expression N°144 du mercredi 24 juin dernier. A l'occasion, il nous a fait à nous tous une belle leçon de patriotisme et de pacification, certes...

Mais on ne peut également s'empêcher de voir à travers cet écrit une manière fort bien élégante de dire deux petites choses à son « ami », son ancien patron du gouvernement, Boni Yayi à qui il a donné au passage quatre petites « leçons » de bonne gouvernance politique.

En fait lorsqu'on lit Roger Gbégnonvi dans ce dernier écrit, il est évident que l'idée centrale qu'il a voulu partager avec ses compatriotes, c'est le fait (et il l'avait d'ailleurs souvent dit) que Dieu n'aime pas le Bénin plus que le Rwanda ou la Côte d'Ivoire, que ce qui est arrivé dans ces deux pays et dans bien d'autres, peut aussi nous arriver si nous n'y prenons garde, si nous ne faisons rien pour sauvegarder le havre de paix que constitue notre cher et beau pays le Bénin. Surtout, il fait allusion aux nombreuses dérives verbales de nos dirigeants et autres hommes politiques, dérives qui ne sont pas promotrices de paix. A ceux qui s'amusent à parler de guerre civile, ou à menacer de faire éclater la guerre civile, il les met devant leurs responsabilités. On peut dire que là, il a bien joué.

Là où il a aussi très bien joué, c'est lorsqu'il en profite pour dire « deux petites choses » à son ami Yayi. Il a dit « deux petites choses », en quatre petites « leçons » que voici.

Première leçon . Il fait comprendre à Yayi que c'est lui l'élu, le seul élu de toute la Nation, celui qui a la charge de tout sur ses épaules et qu'il est et sera tenu pour responsable de tout ce qui se passe et se passera, en bien comme en mal. Surtout, il lui fait comprendre que c'est la fièvre et la frénésie électorales intentionnellement orchestrées dans la perspective de 2011 par les Cauris et compagnie avec les répliques des amis d'en face des G et F qui peuvent être l'étincelle qui fera exploser la poudrière. Enfin, ce n'est pas là exactement ce qu'il a écrit, mais c'est bien ce qu'on peut en comprendre.

Morceaux choisis : « la présente « veille d'élection présidentielle » est particulièrement longue, qu'elle aura duré trois bonnes années quand nous arriverons au but, et que pendant ces trois années, dont il reste un peu moins de deux, l'ensemble des dérives peut se résorber en un gigantesque dérapage susceptible d'entraîner le pays dans le décor ». En somme, une façon de dire à Yayi que tout ce qui se fait et se dit et qui conforte son « appétit » du pouvoir, son vÅ"u de conserver coûte que coûte le pouvoir en 2011 et au-delà pourrait être une cause de conflit, si les choses se passaient mal.

Une manière de dire que l'appétit du pouvoir doit être contrôlé, pour ne pas finir par se transformer en boulimie du pouvoir. Et pour illustrer cette première leçon, il prend trois éléments qui, en fait sont les trois autres leçons. Il s'agit de ce que d'aucuns appellent déjà « la gloutonnerie institutionnelle », de la tentative toujours ambiante de « caporalisation des médias », puis des propos régionalistes en vogue, propos émis par des dits proches du pouvoir. Une façon de dire à Yayi que la tension politique actuelle est de son fait, tension qui est née de sa volonté acharnée de mettre tous les « atouts » de son côté pour « passer » en 2011.

C'est là l'origine de la crise actuelle, si on doit comprendre Gbégnonvi. Là encore, ce n'est pas exactement ce qu'il a écrit. Tellement si bien écrit qu'on dira qu'il n'a jamais écrit cela. Mais la raison (et partant, l'interprétation) étant la chose la mieux partagée du monde, c'est bien ce qu'on comprend. Sacré Roger Gbégnonvi !

Deuxième leçon . La « gloutonnerie institutionnelle » en question. En fait, Gbégnonvi a su trouver les mots, pour dire à Yayi, avec la plus grande élégance, ce que beaucoup de ses compatriotes disent de lui : chercher à tout contrôler, chercher à mettre sous coupe réglée toutes les institutions du pays pour en faire des asservis dont la mission sera d'assurer la victoire, au besoin par des décisions insusceptibles de recours, au cas où la victoire ne serait pas vraiment acquise dans les urnes. Morceaux choisis : « Il y aurait le fait que l'Exécutif veuille « tout prendre » à n'importe quel prix. Cette accusation court surtout depuis que les élections communales et municipales ont dû être reprises ici et là... Toujours est-il que le soupçon existe et qu'il s'est fait conviction chez beaucoup de citoyens, le soupçon que l'Exécutif veut mettre le pays en coupe réglée, au détriment des « droits des citoyens garantis par la Constitution »... pour nous enfermer dans un monopartisme qui ne dit pas son nom... ».

Là, Gbégnonvi dit tout haut ce que la plupart des Béninois disent tout bas, dans toutes les discussions privées, dans les rues et maisons de nos villes ; enfin, dans les villes où le débat politique est vraiment d'actualité.

Troisième leçon . Il rappelle à son « ami » ce que lui reprochent nombre de compatriotes et surtout les amis d'en face des G et F : la tentative toujours ambiante de « caporalisation des médias ». Là, c'est un secret de polichinelle. D'une part, les contrats du gouvernement avec les médias, tout le monde le sait. Encore qu'il n'y a aucun mal à l'existence de ces contrats. Le problème, ce sont les clauses (qui sont de plus en plus corrigées, il faut le reconnaître). Là n'est donc pas le problème. Le drame, c'est une certaine presse qui s'est érigée en griot, qui joue des disques qui paraissent de plus en plus rayés.

D'autre part, la fameuse accusation faite à nos respectés confrères de la presse de service public d'être beaucoup plus une presse gouvernementale qu'une presse au service de toute la Nation, sans exclusive, sans parti pris politique. Morceaux choisis dans le texte de Gbégnonvi : « La tentation a toujours existé, grande et (hélas !) compréhensive, que l'Exécutif veuille faire de l'ORTB et de La Nation sa chasse gardée, malgré leur caractère de service public. Le moyen de ne pas succomber à une telle tentation quand on est, de fait, l'employeur/payeur ! Et voici l'ORTB et La Nation transformés en « La Voix de son Maître », insidieusement obligés de ne dire, n'écrire et ne montrer que des choses qui plaisent à l'Exécutif et qui soignent son image. Il semble que les journalistes de ces deux organes, conscients de la déontologie de leur métier, doivent, sous tous les régimes, mener une guerre de tranchées, pour desserrer l'étau de l'Exécutif, pour arracher le droit, qui est intrinsèquement le leur, de ne pas dire, écrire et montrer que ce qui plaît à l'Exécutif, eux qui sont les seuls à couvrir toute l'étendue du territoire, et qui n'ont pas le droit de ne faire entendre au pays qu'un seul son de cloche.

Or, non seulement l'Exécutif actuel aurait succombé, comme tous les autres avant lui, à la tentation d'instrumentalisation de l'ORTB et du quotidien La Nation, mais aurait fait mieux, c'est-à-dire pire, en casernant aussi la presse privée...Toujours est-il que de nombreux citoyens clament de plus en plus leur lassitude par rapport au monocorde et au monocolore des deux presses officielle et privée. De guerre lasse, ils zapperaient, se confiant résolument à RFI, France-24, TV5-Afrique ou Monde, etc., sauf pour la nécrologie nationale. C'est inquiétant !... »

Quatrième leçon . Il fait savoir gentiment au « patron » de la Marina que ceux des mouvanciers, anciens comme « nouveaux » qui utilisent les arguments régionalistes pour lui plaire sont les véritables assassins de la démocratie, les prédateurs de la paix. Yayi devrait s'en méfier, voir l'interdire, semble suggérer Gbégnonvi.

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En somme, que retenir ? Quelle leçon tirer de cette réaction de Roger Gbégnonvi qui donne l'impression de critiquer un peu gentiment Yayi, après avoir refusé l'offre du poste de Conseiller spécial de ce dernier lorsqu'il l'a débarqué du gouvernement ? Il me semble que notre bien aimé « Prof de lettres » veut se refaire une virginité. Il veut reprendre sa place au sein de la société civile. Reste à savoir si le peuple, ce peuple qui l'aimait bien, surtout à l'occasion de ses écrits ou sorties télévisées, acceptera ce retour. Il y en a qui apprécieront. Il y en aura aussi qui n'accepteront pas ce come back ; en tout cas pas aussi facilement. Car, on n'oubliera pas qu'il est allé au gouvernement, qu'il est allé à la marmite, qu'il a approché la marmite du pouvoir et qu'il est ou sera responsable quelque part de la gestion et du bilan de Yayi.

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