L'Observateur Paalga (Ouagadougou)

Burkina Faso: Mamadi Guembré - Etre chauffeur d'ambassade au Nigeria

O. Sidpawalemdé

28 Juin 2009


interview

Du 19 au 23 juin 2009, nous étions à Abuja, au Nigeria, dans le cadre de la 36e session de la conférence des chefs d'Etat et de gouvernement de la CEDEAO (Communauté économique des Etats de l'Afrique de l'Ouest). Depuis nos premiers pas sur le sol nigérian jusqu'à notre départ, un homme est resté constamment à nos côtés pour nous transporter (la délégation des précurseurs et des journalistes) aussi bien aux lieux de réunions qu'ailleurs dans la ville. Lui, c'est Mamadi Guembré et nous vous proposons de le découvrir.

 Comment peut-on vous présenter ?

Je m'appelle Guembré Mamadi, je suis né en 1955 à Barga, à Ouahigouya, dans le Yatenga, au Burkina Faso. Je suis chauffeur à l'ambassade du Burkina au Nigeria depuis 1985. J'ai été recruté par Alexandre Bambara au moment où il était chargé d'Affaires.

Comment vous êtes-vous retrouvé au Nigeria ?

Après la Côte d'Ivoire, je suis venu au Nigeria à la recherche d'un de mes anciens patrons qui y avait été affecté au Programme des Nations unies pour le Développement. Et c'est là que j'ai eu la chance d'être embauché pour travailler au compte de l'ambassade de mon pays.

Il y a plus de 20 ans donc que vous êtes là. Comment vivez-vous ?

Comme partout ailleurs, la vie est dure et il faut se battre. Comme j'ai l'habitude de le dire, il faut casser le caillou pour avoir l'eau qui se trouve en dessous. Généralement moi, je me lève à 5 h pour être au service à 9 h, puisque j'habite à une soixantaine de kilomètres d'ici.

On descend, en principe, à 17 h, mais pour un chauffeur il n'y a pas d'horaire fixe. Tout dépend de la situation. Par exemple, ça fait trois jours que je ne suis pas rentré (NDLR : l'entretien a eu lieu le 22 juin 2009), du fait du Sommet.

Et votre famille dans tout ça ? Qu'est-ce qu'elle dit ? Nous supposons que vous en avez une ici...

Exact ! J'ai une femme et trois enfants. Je suis marié à une Yorouba qui me comprend bien, ce qui fait que je n'ai pas de souci à me faire, surtout que mon absence est d'ordre professionnel.

Est-ce que vos enfants comprennent le mooré ?

Ils se débrouillent, si je peux ainsi dire. Vu que nous rentrons de temps en temps au pays, ils profitent pour glaner quelques mots. Ç'aurait été plus facile pour eux si j'étais chaque fois à côté, mais comme il faut bien que la marmite bouille, vous comprenez...

Est-ce facile pour vous de rendre régulièrement visite à vos parents de Barga ?

• Régulièrement, non ! Mais tous les trois - quatre ans, surtout que nous y allons ensemble, mon épouse, les enfants et moi. On jongle avec ce qu'on gagne, car ma femme est dans le commerce de tissus.

Et vos rejetons, que font-ils ?

La première est à l'université à Lagos, les deux autres font le secondaire à Abuja. Ils sont non boursiers, donc c'est nous deux qui gérons tout ce qui doit l'être.

Avec toutes ces charges, vous arrive-t-il d'envoyer un peu de sous à ceux restés au village ?

Cela va de soi. On ne comprendrait pas que je ne fasse rien pour mes parents alors que je suis parti à l'aventure. Donc, dès que la situation le permet, je leur envoie de quoi s'acheter du mil...

Des Sommets, il y en a presque tous les six mois à Abuja, et le président Blaise Compaoré y est presque chaque fois. Vous est-il arrivé de lui serrer la main ?

Toutes les fois qu'il est venu, il a serré la main à tous les ressortissants qui l'ont accueilli à l'aéroport. Et j'en ai chaque fois fait partie. C'est vous dire combien de fois on s'est serré la main...

Autant d'enveloppes qu'il vous a glissées dans la main...• (Rires). Franchement, je ne peux dire le contraire. Si je le fais, c'est Dieu que j'offense. Pour cette fois je ne sais pas encore, mais vraiment je ne peux pas gâter son nom dans ce domaine...

Combien il vous donne généralement ?

Dites-moi combien monsieur Ouédraogo (NDLR : il fait allusion à notre directeur de publication, Edouard Ouédraogo) vous donne à la fin du mois et je vous donnerai le montant.

Vous avez sûrement suivi le match qui a opposé les Etalons aux Eléphants et où nous avons perdu par 3-2. Qu'est-ce que ça vous a fait ?

Vraiment j'ai été touché, mais c'est aussi ça, le sport ; ce n'est pas toujours qu'on gagne. Un Ivoirien est venu me dire que les Eléphants nous avaient blessés. Je lui ai répondu que s'ils ne nous avaient pas blessés, je ne sais pas comment ils seraient rentrés parce que Gbagbo leur aurait réservé un accueil qu'ils n'auraient jamais oublié. On a rigolé et on a continué. Il faut savoir être fair-play.

Que dites-vous à vos compatriotes ?

Qu'ils continuent d'être Burkinabè, avec toute la noblesse que revêt ce mot. Moi, par exemple, je suis fier de travailler au compte de mon pays, dans l'ambassade. J'aurais pu faire autre chose qui m'aurait peut-être rapporté plus que ce que je gagne actuellement. Mais le patriotisme, c'est aussi cela.

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