Inter Press Service (Johannesburg)

Côte d'Ivoire: Le bois et les chimpanzés sont aussi des victimes de la crise politique

Fulgence Zamblé

29 Juin 2009


En plein coeur du Parc de la Marahoué, dans l'ouest de la Côte d'Ivoire, une fumée noire se dégage de plusieurs arbres abattus. A leurs côtés, cinq hommes discutent paisiblement, en attendant de se remettre à la tâche pour extraire le charbon et le mettre en sac.

"Cette semaine, nous avons reçu des commandes de 50 sacs que nous devons livrer à des ménages et des restaurants en ville. Il y a aussi les voyageurs à qui nous en proposons", raconte à IPS, Ibrahim Guéswindé, 45 ans, le chef du groupe. Selon lui, le sac de 25 kilogrammes de charbon est cédé à 6.000 francs CFA (environ 12 dollars).

Mais, outre l'abattage des arbres pour le charbon et la vente du bois de chauffe, le groupe de Guéswindé et d'autres habitants mènent l'activité agricole et la chasse dans le parc, notamment des animaux comme les biches, les pangolins, et les chimpanzés...

"Le matin ce sont les travaux champêtres. Dans l'après-midi, il y a la quête du bois et le soir, les chasseurs sont plus actifs. Il y a tout sorte de gibier que nous proposons à des prix intéressants", explique à IPS, Aboulaye Sawadogo, l'un des cousins de Guéswindé.

La chasse s'effectue de retour des travaux champêtres dans les plantations de café et cacao installées dans le fond du parc. "La vente du gibier se fait généralement aux restaurateurs sur commande et autres voyageurs", souligne Sawadogo.

Interrogée par IPS, Carole Adjoua, une restauratrice au maquis 'Au carrefour du bonheur' à Bouaflé, a déclaré : "La viande de chimpanzé est très rare, mais nous faisons l'effort d'en offrir un par semaine, à savoir le samedi. Pour ce qui est des autres comme les biches, les signes, les agoutis, nous en avons quotidiennement et en permanence".

Mais, il existe plusieurs autres restaurateurs qui ont recours aux chimpanzés à Bouaflé, comme à Yamoussoukro, la capitale politique ivoirienne, qui est une ville proche de la zone forestière.

A Abidjan, la capitale économique, le restaurant le plus connu pour proposer la viande de brousse de toutes sortes, c'est le maquis "Le Zoo, chez Félix", où on trouve une trentaine d'espèces animales, dont le chimpanzé. "

Tous les jours à 17 heures, nous proposons de la viande de brousse, même le chimpanzé si vous en voulez. Nous en avons chaque jour", a expliqué à IPS, Félix Boussin, le propriétaire.

Arrivé en 2000 dans la région de Bouaflé, une ville de l'ouest de la Côte d'Ivoire, Guéswindé s'est progressivement installé dans le Parc de la Marahoué, aux côtés d'autres populations.

"Depuis 2003, j'ai déplacé ma famille de huit membres ici pour fuir un peu les exactions (dues à la crise politique déclenchée depuis le 19 septembre 2002). Vous constatez, vous-même, que nous avons des habitations en ces lieux et chacun gagne bien sa vie", indique-t-il. Ils résidaient auparavant dans le village de Garango (à environ 15 km de Bouaflé).

La Côte d'Ivoire est divisée en deux par une rébellion armée qui occupe la moitié nord du pays. Depuis près de sept ans, des ex-soldats de l'armée régulière ont pris les armes pour lutter contre l'exclusion présumée des populations de cette partie du territoire.

A la suite de plusieurs accords de paix signés entre les belligérants de la crise, ce pays d'Afrique de l'ouest devrait élire un nouveau président vers la fin de cette année.

Créé en 1968, le Parc national de la Marahoué, d'une superficie de 101.000 hectares, a subi ces dernières années les affres de la crise politique, en raison d'une infiltration massive de populations paysannes se disant persécutées dans des villages de la région. Ces gens y ont installé des habitations avant de s'adonner à la chasse pour, soutiennent-ils, "survivre".

Selon l'Office ivoirien des parcs et réserves (OIPR), la déforestation, due à l'infiltration a causé d'énormes dommages dans le parc qui a perdu 93 pour cent de sa surface entre 2002 et 2008. Conséquences : la chute drastique du nombre de chimpanzés, qui est passé de 900 à 50 primates.

"La déforestation, la chasse, l'exploitation du sol, ou encore la recherche de minerais...dans les parcs et réserves, constituent véritablement les maux de l'existence des chimpanzés dans notre pays", affirme à IPS, Mathieu Wadja, président de l'organisation non gouvernementale (ONG) SOS Forêt, basée à Abidjan.

Pour Wadja, "Les activités humaines se sont trop intensifiées dans ces aires dites protégées ces dernières années. Et s'il y a destruction de l'habitat et la chasse, il est évident que nous n'ayons plus un nombre important de ces primates qui ont besoin d'espace pour se reproduire", souligne-t-il, amer.

Responsable de la communication à la Société des forêts (SODEFOR), une structure étatique de gestion des forêts, Patrice Gnadja reconnaît que la situation est alarmante. "Tous les parcs et réserves du pays sont dangereusement infiltrés et cela est d'autant plus préoccupant qu'un grave danger plane sur toute la faune et la flore".

Il y a cinq ans, les forestiers avaient engagé des actions fortes avec le déguerpissement et l'emprisonnement des squatters du parc. Malheureusement, cela n'a pas fonctionné puisque les populations infiltraient toujours ces espaces protégés, entraînant parfois des affrontements avec les forestiers. Désormais, c'est la sensibilisation, avec parfois des pièces de théâtre sur la protection de la faune et de la flore, jouées dans ces villages installés dans les forêts.

Selon des études récentes menées par la Fondation pour la défense des chimpanzés (WCF), une ONG basée à Genève, en 20 ans, 90 pour cent des chimpanzés de Côte d'Ivoire ont disparu. Seulement près de 5.500 primates ont été identifiés ces dernières années dans le pays.

Pour réhabiliter l'habitat des chimpanzés et les sauvegarder dans un des parcs du pays, notamment celui de Taï (extrême ouest) où la fondation WCF est active depuis de nombreuses années, une convention a été signée le mois dernier avec la coopération française portant sur un montant de 262 millions de FCFA (environ 524.000 dollars) pour le renforcement des activités de reboisement, des étangs, des microprojets au profit des populations riveraines.

"C'est déjà un pas important de franchi pour ce parc", estime Séraphin Kouamé Bi, ancien gardien du Parc de la Marahoué, à la retraite. "Maintenant, il faut espérer que cette action ne va pas se limiter qu'à Taï. La sonnette d'alarme a été tirée pour tous les espaces dits protégés, alors, ils ont tous besoin de ce genre d'initiative pour survivre".

Kouamé Bi indique, en outre, qu'il faudrait écouter très souvent les populations vivant de plus en plus proches et à l'intérieur des parcs et réserves, et qui ont été sensibilisées au reboisement ainsi qu'à la protection de la flore et de la faune.

"Nous savons que s'il n'y a plus d'espace pour les chimpanzés, il n'y en aura pas pour nous à l'avenir", avoue Guéswindé à IPS. "Le reboisement n'est pas très souvent le fort des hommes. Or, il nous a été dit que cet animal pouvait le faire à notre place. Alors le protéger est bénéfique sur les plans", admet-il.

En effet, lors des séances de sensibilisation, les ONG et les forestiers recommandent aux populations de protéger les chimpanzés parce que ces animaux participeraient à la régénération des arbres grâces à leurs crottes.

"Mais en même temps, il faut qu'on nous trouve quelque chose de productif à faire à des endroits déterminés, sinon les incursions dans les parcs ne sont pas près de s'arrêter. Il y va aussi de notre survie", ajoute-t-il.

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