Alexandre T. Djimeli
30 Juin 2009
interview
Enseignant, journaliste (il est le directeur de publication du journal Germinal) et membre de la société civile, il revient sur le Rapport publié par le Ccfd, notamment dans son chapitre relatif aux soupçons d'enrichissement illicite qui pèsent sur le président du Cameroun, analyse les réactions subséquentes de certains membres du gouvernement et envisage la suite qui pourrait être donnée à ce dossier...
Vous avez participé au travail de collecte des données qui ont servi à la rédaction du rapport du Ccfd - Terre solidaire. Comment cela s'est-il passé? Peut-on affirmer qu'il s'agit d'un travail crédible?
Il n'est pas juste de dire que nous avons participé au travail de collecte des données qui ont servi à la rédaction du rapport du Ccfd. La vérité est que j'ai été impliqué à un niveau très élevé dans un programme de renforcement des capacités de la société camerounaise soutenue par le Ccfd et par le ministère français des Affaires étrangères et européennes.
C'était le programme concerté pluri-acteur (Pcpa) qui avait démarré la phase pilote de ses activités ici au Cameroun en 2005. Vous comprenez que le Ccfd est présent auprès des organisations de la société civile camerounaise (Oscc) depuis cette date et même avant cette date car avant la phase pilote, il y avait la phase de conception du programme.
Dans ce programme, le Ccfd était chef de file-France et la Conférence épiscopale nationale du Cameroun (Cenc), à travers le bureau des activités socio-caritatives (Basc), était le chef de file-Cameroun.
Comme vous le savez, au sein de la société civile camerounaise, je suis président de l'Observatoire déontologique de l'enseignement (Ode), président de Human Rights Initiatives (Hri) et secrétaire général de Coalition for Transparency (Coat). Je représentais donc Coat au sein du Comité de pilotage (Copil) du Pcpa et j'étais leader du groupe thématique Corruption.
Des rencontres avec des organisations de la société civile camerounaise lors des forums organisés à Bamenda et Mbalmayo, des discussions avec des journalistes, de la lecture des journaux camerounais et de la lecture des rapports que nous produisions dans le groupe thématique corruption etc., le Ccfd s'est fait une idée de l'ampleur de la corruption au Cameroun. C'est sans doute sur la base des informations recueillies sur place au Cameroun et ailleurs qu'il a élaboré son rapport.
Compte tenu du travail de fourni effectué par le Ccfd, des éléments disponibles, des aveux de Raymond Bernard, d'Alfred Sirven devant la justice française, je ne vois pas ce qui peut me permettre de douter de la crédibilité de ce rapport. De plus, allez sur Internet, visitez les sites indiqués dans le rapport, vous serez très édifié.
Comment appréciez-vous les réactions du gouvernement et du Rdpc à la suite de la publication de ce rapport?
Les réactions du gouvernement et du Rdpc ne m'étonnent pas. Elles prouvent seulement que le Rapport du Ccfd a suffisamment ébranlé le système. Et pour être ébranlé jusqu'à ce point, il faut que l'on se reproche quelque chose ou que l'on soit conscient du danger face auquel on est exposé. Au cours des journaux télévisés de vendredi dernier, ils ont passé en boucle la Une de Germinal, journal que je dirige depuis plus d'un an.
Si c'était leur manière de nous désigner comme l'ennemi public numero 1, alors qu'ils comprennent que nous sommes assez responsables pour assumer tout ce que nous écrivons dans notre journal. Nous sommes prêts à répondre de nos actes.
Nous ne sommes pas ces espèces de falots, de couards et d'hypocrites qui chantent les louanges de Paul Biya le jour et complotent contre lui la nuit. Ils ne perdent rien à attendre la suite des enquêtes que nous avons menées. En passant, merci de la publicité gratuite faite en faveur Germinal.
En outre, en 1998 quand nous avions commis une étude sur la corruption, le gouvernement et le Rdpc nous avaient traités de tous les noms d'oiseaux. Quelque temps après, Transparency International (dont je suis membre fondateur de la branche camerounaise même si je ne fais plus partie de ce groupe) nous avait classés par deux fois champion du monde de la corruption.
Le gouvernement avait réagi malhabilement, par la suite, il s'est posé en chantre de la lutte contre la corruption. Résultat : aujourd'hui on brandit l' "Opération Epervier ", qui en réalité n'est qu'un jeu de massacre politique, comme étant la preuve que les pouvoirs publics sont résolument engagés dans la lutte contre la corruption.
Tout cela nous fait rire. Comment un système qui vit et se nourrit de la corruption peut-il résolument s'engager à lutter contre cette gangrène qui plombe notre économie ?
Croyez-vous que ce système peut scier la branche sur laquelle il est assis ? Si les autorités publiques voulaient lutter contre ce cancer, ils devraient s'y prendre autrement. Malheureusement, ce n'est pas le lieu de parler des stratégies de lutte efficace contre la corruption.
Je ne m'occupe pas des arguments spécieux et périphériques avancés par les uns et les autres. Tous ces arguments tentent malhabilement d'éviter le problème de fond qui est clairement posé par le rapport. A quand l'application de l'article 66 de la loi constitutionnelle du 18 janvier 1996 portant révision de la Constitution de 1972?
Si le président de la République, Paul Biya veut prouver qu'il au-dessus de tout soupçon, qu'il déclare ses biens. Un général doit pouvoir dire " faites comme moi ". L'exemple vaut mieux que des discours qui, dans notre contexte, sont énoncés pour distraire les Camerounais.
Enfin, je dois vous révéler que certaines données sur le Cameroun étaient disponibles depuis 2007. Mais pour des raisons stratégiques et politiques et surtout pour ne pas compromettre le Pcpa dont la mise en oeuvre s'effectuait au Cameroun, le Ccfd n'a pas jugé utile de beaucoup parler du Cameroun dans son précédent rapport.
Quelles sont les suites possibles d'une telle affaire? Une enquête judiciaire est par exemple ouverte en France contre Bongo, Sassou et Obiang. Une telle éventualité est-elle envisageable pour Paul Biya?
On peut plus tard se trouver face à une alternative. Des Camerounais s'associent à des organisations de lutte contre la corruption pour ester Paul Biya en justice après avoir réuni les preuves irréfutables comme dans les cas Bongo, Sassou et Obiang, ou, si les preuves ne sont pas suffisantes, classer ce dossier. Toujours est-il que des indices probants existent.
La réponse à une partie de votre question se trouve dans le rapport. Paul Biya est parmi les présidents ou ex-présidents sur qui pèsent des soupçons. Le rapport dit bien qu'aucune procédure judiciaire n'est cours.
Parmi ces présidents (ou ex-), il y a Félix Houphouët-Boigny, Henri Konan Bédié, le président guatémaltèque Portillo, Arnoldo Aleman, président du Nicaragua de 1997 à 2002, etc.
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