Le Messager (Douala)

Mozambique: Le casse-tête du protocole de Maputo et la guerre de leadership au sein de l'église catholique du Cameroun

Richard Keuko

30 Juin 2009


billet

En décidant de soumettre enfin à ratification à la session de juin de l'Assemblée nationale le protocole signé à Maputo en 2003, le gouvernement vient de rallumer la querelle de leadership qui divise l'Eglise catholique depuis quelques années. En effet, depuis que les députés ont jugé conforme à l'évolution de la législation ce dispositif de droit international dont l'objectif est d'apporter une amélioration en matière de droits de la femme, une partie de la communauté chrétienne conduite par l'encadrement catholique du diocèse de Douala est partie en guerre contre ce qu'elle considère comme étant la porte ouverte à la légalisation, de l'avortement et de l'homosexualité dans le triangle national.

Tel que l'appel du 18 juin 1940 du général de Gaulle exhortant les Français à résister et à continuer la bataille contre l'occupant allemand, un communiqué signé de la coordination diocésaine de l'apostolat de la famille, informe fidèles et chrétiens de l'archidiocèse de Douala d'un éminent danger qui menace la famille et la vie humaine dans notre pays.

Il les appelle à protester à travers la signature d'une pétition contre la ratification du Protocole à la Charte africaine de droits de l'Homme et des peuples relatif aux droits de la Femme Maputo, plus connu sous l'appellation de Protocole de Maputo.

Ce qui irrite l'Eglise catholique, la libéralisation de l'avortement et de l'homosexualité contenue dans ledit protocole, même s'il faut lire entre les lignes pour comprendre le destin sournois de ce document imposé par des occidentaux libidineux, qui n'ont trouvé que ce moyen pour venir à la rescousse des communautés gays et lesbiennes d'Afrique, réduites à vivre leur sexualité dans des conditions proches de la damnation.

Les responsables de l'Eglise catholique de Douala semblent avoir agi à titre personnel, las d'attendre la réaction de la Conférence épiscopale du Cameroun, seul organe habilité à donner la position de l'Eglise.

Réagissant à cette démarche inhabituelle, l'archevêque de Yaoundé Mgr Tonye Mbakot a vivement manifesté son agacement face à ce qui semble être une nouvelle tentative de manipulation de la communauté chrétienne par des responsables plus soucieux de faire de la politique que de s'occuper des âmes de leurs troupeaux.

Le courroux du pasteur métropolitain était d'autant plus compréhensible que le communiqué incendiaire prétendait avoir reçu l'onction des " pères archevêques ". Ce qui, même sans le désigner nommément, laissait entendre que lui, Tonye Mbakot, président de la conférence épiscopale du Cameroun, cautionnait son contenu.

Fort heureusement pour les pauvres laïcs que nous sommes, les médias se sont emparés de l'affaire qui était destinée à faire grand bruit dans le sérail, peut-être même à jouer un rôle déterminant quant au résultat des échéances politiques futures qui se profilent à l'horizon et justifient la fébrile agitation qui a envahit bien de chaumières.

Et c'est ainsi qu'est née l'affaire de la pétition de l'Eglise catholique de Douala, au grand dam de Mgr Kleda, évêque coadjuteur de Douala, qui a tenté d'intimider le journaliste du Messager, premier à avoir révélé la grande marche silencieuse de protestation qui se prépare pour le 11 juillet, date anniversaire de la signature du Protocole de Maputo.

Après lui, d'autres journalistes se sont engouffrés dans la brèche, fouillant et commentant abondamment dans leurs colonnes ou sur les antennes ce qui va certainement entretenir l'opinion publique pendant les trois semaines qui nous séparent de la date fatidique, en attendant de devenir la nouvelle affaire de l'année.

C'est ainsi que, sous le couvert d'une affaire qui oppose l'Eglise romaine à la pratique de l'avortement et de l'homosexualité qu'elle considère comme des dérives éthiques et morales nuisibles à l'humanité, nous sommes aujourd'hui contraints de vivre l'apparition d'une grosse fissure dans le bel édifice de l'Eglise catholique du Cameroun. Douala serait-elle entré en rébellion ?

La détermination du cardinal Toumi, l'archevêque de la capitale économique à partir seul en croisade contre le protocole félon semble accréditer cette thèse. Les prises de position de ce prélat sont souvent en contradiction avec la position officielle de l'Eglise, qui est exprimée par la Conférence épiscopale du Cameroun, à laquelle il aurait d'ailleurs décidé de ne plus soumettre le contenu de ses déclarations, tout évêque et membre éminent de cette assemblée qu'il soit.

La mésentente entre le cardinal et le président de la Conférence épiscopale frôle désormais la rupture. Elle n'hésite plus à s'afficher dans les médias, parfois directement dans les déclarations des plus hauts responsables de l'Eglise catholique au Cameroun, ou par le truchement de leurs affidés qui viennent porter l'estocade sur les antennes ou dans des libelles à travers les colonnes de la presse écrite.

Dernière en date, la sortie de l'abbé Tchonang dans l'émission Grand format de radio Equinoxe. Alors qu'Hervé Yondjeu lui faisait part du démenti de Mgr Tonyè Mbakot qui avait quelques jours auparavant déclaré ne pas se reconnaître dans le communiqué de l'archevêché de Douala, ce proche collaborateur du cardinal Toumi a balancé, tel une flèche que l'on décoche dans le combat à mort: " c'est son opinion personnelle, cela n'engage que lui ".

Consternation sur le plateau de quelques laïcs comme Alex Azebaze et moi-même, qui ne comprenons pas qu'un abbé, fut-il le porte-parole d'un éminent cardinal, puisse parler ainsi, avec autant de dédain, d'un évêque auquel il doit soumission et obéissance, selon les canons de l'Eglise.

Et le fait qu'il ne soit pas son évêque diocésain n'enlève rien au respect qu'il lui doit, d'autant plus que l'objet de son courroux, Mgr Tonyè est le président de la Conférence épiscopale, l'instance la plus élevée de l'Eglise catholique au Cameroun.

Que se passe-t-il donc dans notre communauté ? En attendant d'en avoir le coeur net, il faudrait envisager quelques hypothèses, parmi lesquelles le spectre de l'élection présidentielle de 2011 ne serait pas le moins bien placé pour essayer de comprendre la situation délétère qui prévaut au sein de l'Eglise catholique actuellement.

L'implication de la Foi dans la sphère politique est tellement évidente dans la plupart des sociétés modernes, même de celles qui s'en défendent au nom de la démocratie, qu'il n'est pas vain de chercher là l'une des raisons de la discorde entre les dirigeants de l'Eglise romaine au Cameroun, à l'approche des échéances capitales.

Or il est tout aussi évident que, même si notre mère l'Eglise s'accorde admirablement pour jouer son rôle de censeur et de gardien des valeurs morales sans lesquelles il serait impossible pour tout homme de vivre dans la dignité et la fraternité, nous devons reconnaître qu'en son sein se sont développées depuis quelques années deux courants contraires, qui entretiennent des rapports complexes avec le pouvoir politique.

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