Le Quotidien Mutations (Yaoundé)

Cameroun: Archives nationales - Danger sur la mémoire du Cameroun

Justin Blaise Akono

30 Juin 2009


billet

La restauration de la bâtisse contraste d'avec la gestion d'une richesse en déliquescence, d'une mine d'or mal garnie et sans orpailleur.

Au lieu dit Palais de justice à Yaoundé, une grande bâtisse, presque étroite vue d'en face, vit quasi discrètement. Elle est enfuie dans un amas de grands immeubles dont certains (la Cour suprême) sont encore en construction. C'est en allant vers le ministère des Sports et de l'Education physique et celui de la Jeunesse qu'on apprécie mieux le "gigantisme" de cette battisse. Elle a une charpente coloniale, quatre pentes très abruptes, s'étendent sur une longueur de plus de 50 m. Contrairement aux images encore récentes de jardin mal fréquenté aux mauvaises herbes, des murs sales, le parking accueillant des véhicules hors d'usage, la vieille maison a pris un coup de neuf avec une peinture marron foncé sur la partie inférieure du mur, jaune ocre à la partie supérieure Une nouvelle enveloppe qui luit au loin. La toiture garde la couleur marron des poussières qui s'y déposent depuis près de soixante années déjà. A l'intérieur, l'odeur du papier dégradé par les ans s'est évaporée.

Une secrétaire s'active sur un ordinateur pendant qu'un visiteur fouille les journaux dans un petit meuble approprié. Photocopieurs et scanners sont fièrement exposés à un coin du secrétariat. Les différentes salles sont aérées et illuminées de jour à cause de l'étroitesse des lieux. "L'enceinte est devenue un peu plus propre", reconnaît un archiviste. Il précise : "même si on a instauré l'opération archives nationales propres tous les mercredis, nous n'avons pas encore atteint de meilleurs résultats". Et c'est ici que s'arrête la révolution esthétique opérée depuis quelques temps par le ministère de la Culture, car, à l'intérieur, le changement n'est pas encore entier. La grande salle, à mi chemin entre l'entrée du bâtiment principal et le bureau du directeur accueille une grande table de plus de 3 mètres recouverte de formica. Sur toute sa surface sont posées des piles de chemises pleines de documents divers.

Le papier blanc au départ, suppose-t-on, a sérieusement jauni jusqu'à tendre vers la couleur beige. Une jeune dame vêtue d une blouse qui couvre à peine son buste, travaille sans précautions de porter des gants sans cache-nez non plus en dépit des odeurs nocives que dégagent le papier vieilli et l'encre qui y est apposée. Elle compulse des dossiers, silencieuse telle une carpe. Le long d'un couloir qui termine sur des portes des différents bureaux, des livres sont étalés à même le sol. Le soleil qui traverse le mur aux petites ouvertures en forme de frises réchauffe ces documents apparemment mouillés, en raison d'une conservation inadaptée. La salle de communication, qui accueille les usagers pour des recherches est la vitrine de l'état de santé de ce "musée de la mémoire du Cameroun". Quatre longues tables sont disposées en carré. Ce vendredi-là, une dizaine de personnes sont assisses. Elles lisent, fouillent. Parfois, se lèvent et vont vers l'archiviste de service. C'est le grand silence. "Il y a beaucoup plus d'affluence dans la semaine", explique l'archiviste.

Plaintes

"Je voudrais retrouver tous les gouvernements du Cameroun, depuis André Marie Mbida en 1957", demande Albert Mbarga, un étudiant à un archiviste. En réponse, "laissez-nous un peu d'argent pour les photocopies et on restera chercher". "Etes-vous sûrs de les avoir si on doit vous laisser de l'argent?" "Quelle question? Vous êtes aux archives nationales non?" Lui répond l'archiviste. Comme une bourde, l'usager lance discrètement à l'endroit de l'archiviste que, "et pourtant, il est inscrit à l'entrée de cette salle que les services sont gratuits". Un responsable des Archives nationales reconnaît que "beaucoup de plaintes sont enregistrées ici depuis plusieurs années les usagers se plaignent que les employés leur demandent de l'argent", confie-t-il, avant que préciser que "souvent quelqu'un arrive et veut un service tout de suite. C'est alors lui-même qui propose de l'argent aux employés pour faire des recherches". Mais alors, pour trouver quoi?

A cette question comme à plusieurs autres, le directeur des Archives nationales a émis le droit de réserve, fermant la porte à tout échange. "Allez d'abord voir le ministre de la Culture pour qu'il vous donne l'autorisation de venir faire un reportage ici et dès lors, je pourrai vous recevoir", lance Michael Ngwang, le tout nouveau directeur des Archives nationales. Néanmoins, l'on apprendra par d'autres sources que cette institution a reçu ses derniers documents en 1984 et que ce n'est qu'en 2008 que les documents du Trésor ont été versés aux Archives nationales. La plupart des documents sont contenus dans les ministères et autres institutions publiques. D'ailleurs, la loi du 19 décembre 2000 régissant les archives et copiée sur la loi française, prévoit en son article 6 que "les administrations publiques sont tenues de créer en leur sein des structures de gestion des archives".

La loi, sans tenir compte du fait que les archives nationales ne disposent pas de tous les documents à l'instar des archives sonores et écrites relatives au coup d'Etat manqué du 6 avril 1984, précise néanmoins en son article 14 les délais au-delà desquels certains documents d'archives publiques peuvent être librement consultés. Prenant donc le cas du coup d'Etat manqué, les délais pour avoir accès aux documents y relatifs sont de "60 ans, à compter de la date de l'acte, pour les documents qui contiennent des informations mettant en cause la vie privée ou qui intéressent la sûreté de l'Etat ou la défense nationale et dont la liste est fixée par décret". Toutefois, l'article 15 prévoit que l'administration chargée des archives peut, après avis de l'administration dont sont issues les archives en cause, autoriser leur consultation avant l'expiration des délais prévus à l'article 14

Cette loi ne peut être appliquée que si les Archives nationales disposent de tous les documents consultables. Or, pour reprendre un de ses responsables, le dernier versement des documents aux Archives nationales date de 1984! Date du putsch manqué.

Liens Pertinents

En ce qui concerne le secret médical, "l'embargo" est de 120 ans, "à compter de la date de naissance". Il se pose par ailleurs aux Archives nationales un problème des effectifs en personnel compétent. L'actuel personnel est vieillissant. Quant à la numérisation, le projet semble lointain. "Le gros de la mémoire nationale n'est pas aux archives nationales. Il faut les ramener toutes aux archives, procéder à la sélection avant de passer à la numérisation". Les Archives nationales, créées par décret N° 2924 du 23 mars 1952, ayant pour principale mission de stocker et de conserver tous les documents écrits pouvant servir et intervenir dans l'histoire du Cameroun, ont connu plusieurs mues. La gestion reste alors tributaire du Mincult. Car, comme s'est demandé un archiviste, "les archives nationales sont pleines. [Mieux, exiguës]. Mais, pleines de quoi ?"

Be the first to Write a Comment!

Plus de titres sur allAfrica.com

Copyright © 2009 Le Quotidien Mutations. Droits de reproduction et de diffusion réservés. Distribué par AllAfrica Global Media (allAfrica.com). Pour tout commentaire ou demande d'autorisation de reproduction ou de diffusion, contactez directement le propriétaire des droits en cliquant ici.

AllAfrica collecte et indexe du contenu provenant de plus de 125 organes de presse d'Afrique ainsi que de plus de 200 autres sources d'informations et de nouvelles. Les pourvoyeurs d'informations de AllAfrica gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica.

AllAfrica - All the Time

SELECT
SELECT

Le top des actualités: Cameroun

Rubriques