Fasozine (Ouagadougou)

Burkina Faso: Lune de miel permanente

Samori Ngande

30 Juin 2009


interview

En prélude à la célébration, le 1er juillet, de la fête nationale du Canada, l'ambassadeur du «pays de l'érable» au Burkina Faso, Jules Savaria, a bien voulu répondre à quelques questions de la Rédaction de Fasozine. Le diplomate canadien s'y colle d'ailleurs avec beaucoup de plaisir et de bonheur, sans éluder aucune question, mais au contraire avec cette bonne dose d'optimisme qui le caractérise. L'homme connaît bien le Burkina, ses dirigeants, ses populations... et sait bien de quoi il parle. Ce qui n'a pas échappé à la sagacité de notre reporter qui en redemande. Tout y passe: la coopération entre les deux pays, la gouvernance au «pays des Hommes intègres», la perception qu'ont les Canadiens de notre pays... Entretien.

Quel est l'état des relations entre le Canada et le Burkina?

Sans aucune hésitation, je les qualifierai d'excellentes. Au cours des cinq dernières années, nous avons réussi à couvrir pratiquement tous les domaines de coopération avec le Burkina. Ce sont des signes d'une coopération dynamique, qui ne fait que croître. Les dernières conventions que nous avons signées en sont bien la preuve (notamment en microfinance, en éducation...) Au-delà de notre programme bilatéral, nous pouvons nous féliciter d'une coopération multilatérale performante et d'une coopération régionale soutenant substantiellement des organisations régionales dont le siège se trouve à Ouagadougou.

Je n'apprends rien à vos lecteurs en disant que nos pays se sont souvent retrouvés à se soutenir mutuellement autour d'enjeux tels le maintien de la paix, la gouvernance (i.e. Maep). Avec le Burkina, nous avons également une bonne coopération dans le domaine du maintien de la paix, qui fonctionne avec les Nations unies et l'Union africaine dans le cadre du conflit du Darfour, mais aussi de la crise en Haïti ou en RDC. Je n'oublie pas nos programmes de partenariat volontaire ou de coopération décentralisée, qui permettent d'atteindre plus rapidement des objectifs partagés de développement au Burkina. Vous savez que les ONGs sont partout sur le terrain et qu'elles travaillent directement avec les communautés, toutes choses qui en font ce qu'on pourrait appeler des incubateurs d'innovations sociales.

Quid encore des programmes réalisés avec les universités canadiennes, dont certaines délocalisent leurs diplômes au Burkina, signe qu'ici, elles trouvent des institutions performantes, susceptibles de rencontrer les normes exigées au Canada. En fait, le Burkina Faso est le troisième plus grand bénéficiaire de fonds provenant du programme de partenariat canadien.

Comment le Burkina est-il perçu par les Canadiens?

Je ne vous surprendrai pas en vous disant que le Burkina jouit d'une image des plus positives auprès des Canadiens de tous âges. Savez-vous que c'est le pays qui reçoit le plus grand nombre de stagiaires canadiens en Afrique? Une large majorité de nos programmes d'échanges interculturels, d'initiation à la coopération internationale ou de prestations de services sur une base de volontariat ont une fenêtre sur le Burkina.

Les raisons qui expliquent cela sont sans doute en premier lieu le dynamisme des organisations communautaires qui sont leurs partenaires au Canada, mais aussi la qualité de l'accueil reçu ici par les stagiaires. De nombreuses ONGs canadiennes travaillent ici depuis près de 40 ans et ce sont aussi des diffuseurs d'images du Burkina. C'est par elles que l'opinion publique canadienne peut avoir l'heure juste sur le peuple burkinabè et son dynamisme. Notre appartenance au même espace francophone favorise certainement aussi cela, mais ce que je reçois comme témoignage de la part de mes compatriotes, c'est que les Canadiens se sentent bien ici. Et ils y reviennent volontiers à la première occasion.

Quel est le montant des engagements du Canada au Burkina en 2009?

Le volume des engagements du Canada au titre de l'aide publique au développement oscille autour des 25 millions de dollars canadiens (1 dollar canadien équivaut à un peu plus de 400 F CFA, Ndlr). Mais j'en profite pour ajouter que par la vertu des engagements, surtout dans le domaine minier, le Canada a été, en 2008, le premier investisseur privé étranger au Burkina (863 millions de dollars canadiens).

Ce montant est-il appelé à s'accroître dans les prochaines années?

Pour l'investissement privé, je serais enclin à penser que oui, eu égard aux intenses activités déployées dans ce domaine, aussi bien en exploration qu'en exploitation. Mais également pour la coopération, je suis persuadé qu'il en sera ainsi. C'est du moins ce à quoi mes collaborateurs et moi nous nous employons. Il n'y a qu'à regarder l'évolution positive des dernières années. Il n'y a pas de raison que cette évolution ne se poursuive pas, même si, comme vous le savez bien, l'augmentation du volume de l'aide dans un pays reste également liée aux ressources que les donateurs peuvent y investir dans des secteurs bien ciblés. Le Burkina satisfait à la plupart des critères que les principaux donateurs prennent en compte. Il n'y a qu'à voir pour cela l'importance des contributions des pays et organisations partenaires. Aussi bien du côté des bilatéraux que des multilatéraux. Tout donc, pour demeurer optimiste et confiant dans l'avenir.

Après la libération des otages dans le Nord-Mali, le Canada a décidé d'apporter son soutien au Burkina dans le cadre de la lutte contre le terrorisme. Comment cela va-t-il se matérialiser?

Ces tristes événements ont convaincu non seulement notre pays, mais également d'autres partenaires du Burkina qu'il fallait intensifier les efforts pour prévenir autant que possible la répétition de ces actes terroristes revendiqués, comme vous le savez, par Al Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI), se réclamant de la grande nébuleuse Al Qaïda comme son nom l'indique.

Depuis quelque temps, il a été envisagé par les pays de la sous-région sahélo-saharienne l'élaboration d'une stratégie commune afin de combattre plus efficacement la montée de cette menace. Notre pays voudra certainement encourager et appuyer l'élaboration et la mise en Å"uvre de cette stratégie. Ce qui est important à relever ici, c'est qu'il nous semble qu'il n'y aura pas d'actions vraiment efficaces sans cette mise en commun au niveau de la sous-région et cette harmonisation dans la riposte, avec le concours des partenaires du Burkina.

Il est trop tôt pour vous dire quelles formes précises prendra cet appui. Tout dépendra de la stratégie arrêtée et des besoins manifestés par les pays impliqués dans cette lutte devenue cruciale pour le développement de la sous-région.

Quel regard portez-vous sur la façon dont le Burkina est gouverné?

Tout observateur le moindrement attentif est à même de noter que le Burkina est un pays où les institutions fonctionnent, où les dirigeants se donnent des obligations de résultats et sont appelés à être évalués sur leur performance. Ils sont également accessibles aux partenaires, qui apprécient leur disponibilité à engager un dialogue de politiques ouvert, dialogue indispensable à l'établissement de programmes d'appui conséquents et bien dimensionnés.

Le récent rapport élaboré dans le cadre du Maep a dressé le bilan de la gouvernance globale au Burkina. Le plan d'action qui en découle, et qui est appelé à devenir un référentiel en matière d'amélioration de la gouvernance, est certainement de nature à permettre au pays de progresser encore plus rapidement sur la voie de la croissance et du développement. C'est certainement à l'honneur du Burkina Faso et de ses dirigeants que de s'être portés volontaires dans cet exercice sans doute contraignant, mais directement en ligne avec l'amélioration recherchée de la gouvernance globale du pays.

Vous me permettrez de noter également, sur un autre registre, qu'en matière de gouvernement, le Burkina mène une expérience inédite à plusieurs égards. Tout le monde peut en effet s'exprimer sur la façon de gouverner... du Premier ministre au simple citoyen lambda, qui peut même l'interpeller via l'Internet et recevoir une réponse à ses questions... Je ne crois pas me tromper en disant qu'il s'agit sans doute d'une première sur le continent... On ne peut qu'être favorablement impressionné par cette ouverture. Avoir des dirigeants qui rendent compte de leur gestion est essentiel à toute gouvernance démocratique.

Quand vous rencontrez le Premier ministre, est-ce qu'il vous convainc sur sa démarche?

Les fois où je l'ai rencontré, j'ai noté les idées qu'il porte sur sa mission. Il a une vision claire des enjeux de sa mission et il y croit. C'est quelqu'un qui rentre après sept ans de séjour en Amérique du Nord et il sait que les choses peuvent aller vite, si on s'en donne la peine et les moyens. On pourrait dire de lui qu'il a bien intégré ce slogan de la campagne présidentielle du président Obama: «Yes, we can!» Du reste, il a dû convaincre le président du Faso, qui l'a nommé à ce poste...

J'ajouterai que ce n'est certainement pas moi qui vous en apprendrai sur la capacité assez exceptionnelle de votre Premier ministre à convaincre ses interlocuteurs, tellement celle-ci est reconnue urbi et orbi, dirais-je. Le récent exercice de communication tous azimuts auquel il s'est si généreusement livré au terme de ses deux ans à la primature en est un autre exemple. J'avais d'ailleurs déjà eu l'expérience de cette facilité remarquable pour la communication lors de mon premier séjour ici, alors qu'il était ministre de l'Economie et des Finances.

Vous me permettrez d'ajouter encore que cette volonté de communiquer est essentielle pour arriver à bâtir les consensus citoyens sans lesquels il n'y a pas d'enracinement de la démocratie et du progrès, et partant, du développement dans la durée. Vous savez, la Déclaration de Paris sur l'efficacité de l'aide au développement, je préfère dire tout simplement sur l'efficacité du développement tout court, érige l'appropriation comme principe fondateur. Or cette appropriation ne peut évidemment se faire sans une adhésion authentique aux programmes proposés. Vous voyez tout de suite où je veux en venir: la communication pour le développement est centrale au processus de développement endogène. On peut d'ailleurs regretter qu'elle fasse encore aujourd'hui figure de chaînon manquant de l'agenda international sur l'efficacité du développement. Ceci en dépit de deux résolutions passées il y a plus de dix ans par l'Assemblée générale des Nations unies. L'intensité avec laquelle votre Premier ministre s'y consacre en fait, sans aucun, doute un pionnier à cet égard.

Le gouvernement fait-il assez dans la lutte contre la corruption?

Un point positif à signaler d'emblée est que la question n'est pas taboue et qu'elle revient souvent sur le tapis, et ce, à tous les niveaux. Le mal est diagnostiqué; on connaît la thérapie. Une Haute autorité de lutte a été créée. Laissons-lui le temps d'agir. Le moment venu, il sera toujours temps de faire l'état des lieux et d'apprécier l'évolution de la situation. Constatons quand même que le Burkina Faso a déjà amélioré sa position en 2008 dans le classement établi par Transparency International, selon un indice de perception de la corruption.

Vous êtes revenu au Burkina comme ambassadeur pour la deuxième fois en dix ans. Expliquez-nous cette décision inédite...

C'est vrai que ce n'est pas courant dans l'histoire de la diplomatie, mais ce n'est pas exceptionnel non plus. Je prends cela comme un défi additionnel à relever, l'obligation de résultats s'en trouvant accrue. Je n'oublie pas que mon pays m'a demandé de revenir pour poursuivre et continuer à développer un partenariat vieux de près de 50 ans. C'est une lourde responsabilité et je dois travailler à cela, rien qu'à cela. La connaissance que j'ai acquise du pays lors de mon premier mandat (1997-2001) représente certainement un avantage que je mettrai à profit pour réaliser mon second mandat, avec l'appui des Burkinabè, sur lequel je sais déjà pouvoir compter.

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