2 Juillet 2009
Kinshasa — Les réfugiés rwandais et congolais en Tanzanie y constituent aujourd'hui la majorité des enseignants de français. Ils pensaient trouver la paix dans ce pays, le plus stable d'Afrique de l'Est, mais ils y vivent en réalité sous la menace permanente d'être expulsés, au gré des dénonciations.
Henriette, Philippe, Blaise, Éric et Jean-François ont en commun d'enseigner le français en Tanzanie, et d'avoir fui les conflits de la République démocratique du Congo (RDC), et du Rwanda. En Tanzanie, ils croyaient avoir trouvé la paix. Depuis son indépendance en 1961, ce pays n'a pas connu une seule guerre sur son sol. Originaires de pays francophones, la porte était grande ouverte à ces réfugiés dans une Tanzanie anglophone où le français émerge depuis une vingtaine d'années. Mais leur vie quotidienne est difficile. Le permis de résident ne donne pas droit à travailler, et le permis de travail coûte 620 dollars. Ceux qui occupent un emploi sont donc dans l'illégalité et constamment sous la menace des Tanzaniens qui les dénoncent au service de l'immigration. Le risque de perdre son emploi et d'être expulsé est donc permanent.
La plupart des réfugiés sont arrivés à la fin des années 1990 et au début des 2000. Impossible de fixer leur nombre avec certitude, car la frontière est poreuse et beaucoup cachent leur origine. Selon le Haut-commissariat aux réfugiés des Nations unies, il y aurait en Tanzanie environ 150 000 réfugiés congolais, 100 000 rwandais et 200 000 burundais. Ces derniers se trouvent surtout dans le Sud-Ouest, mais quasiment pas dans le Nord ni à Dar-es-Salaam, où les emplois sont disponibles.
Aujourd'hui, la majorité des enseignants de français en Tanzanie sont des réfugiés et la majorité des réfugiés sont profs dans cette langue ; d'autres sont guides touristiques. L'Association tanzanienne des enseignants de français (ATEF) le confirme : 3 Plus de la moitié de nos membres sont des non-Tanzaniens, avec une forte représentativité du Congo et du Rwanda.3
DENONCEE, PUIS ARRETEE
Henriette, une Congolaise de 35 ans, peut témoigner de leur insécurité : dénoncée, elle a failli finir en prison puis être expulsée en RDC. Après avoir travaillé de 1998 à 2004 dans une usine de pneus, elle se retrouve au chômage. Sans permis valable et sans travail, elle finit dans la clandestinité. 3 Je me cachais chez moi mais j'ai été dénoncée, explique-t-elle. Au service de l'immigration, j'ai montré mes papiers, mais tout était périmé. J'ai alors supplié les agents qui ont fini par me laisser partir.3 Henriette enseigne aujourd'hui le français à l'Alliance franco-tanzanienne d'Arusha, dans le nord du pays.
Philippe, un Congolais de 37 ans, est aussi en train de sortir de l'impasse. Résident à Dar-es-Salaam, la capitale économique, il va bientôt recevoir son passeport que ses amis congolais l'ont aidé à payer. Une nouvelle vie commence, dans la légalité, après la galère de la clandestinité absolue. À Arusha, Philippe a été arrêté à trois reprises par les services de l'immigration dans l'école de quartier où il enseignait le français et l'anglais.
Blaise, par contre, congolais et ami de Philippe, est, lui, résigné. 3 Qu'est-ce que je peux faire?, dit-il, fataliste. Si son permis de résident lui interdit, en principe, de travailler, il enseigne pourtant dans une école peu regardante, pour un salaire de 100 000 shillings par mois, soit 60 -. Ses diplômes lui autorisent mieux, mais il est confronté, comme ses amis congolais, à des offres d'emploi réservées à des nationaux.
Heureusement pour les réfugiés, les écoles privées ou de quartier, plus ou moins sérieuses, poussent comme des champignons et ont besoin d'enseignants. C'est pour ceux-ci la seule solution : trouver un employeur qui a besoin d'eux et qui a les moyens de les payer. En principe, l'administration contrôle les diplômes, mais elle laisse faire, jusqu'au jour où quelqu'un dénonce le travailleur illégal.
RESTER EN TANZANIE
Éric, un Congolais de 35 ans, enseigne aussi à l'Alliance française d'Arusha. Il a vu deux Congolais, enseignants de français, se faire expulser de Tanzanie sur dénonciation. Pour lui, 3 les Tanzaniens sont jaloux des compétences et du savoir-faire de ces Africains venus de l'Ouest. Quand un Congolais, par exemple, est en passe d'être engagé pour un travail qu'un Tanzanien se sent capable de faire, c'est le début des problèmes, car il le dénonce à l'immigration.
3 Le travail est d'abord pour les Tanzaniens, affirme Moses, un jeune étudiant en éducation. C'est mon pays et il est difficile de trouver du travail, alors si en plus, les Congolais et les Rwandais viennent nous le prendre, qu'allons-nous devenir ?3 La cohabitation a donc toujours été difficile pour les réfugiés, au gré des dénonciations. Aux quartiers généraux de l'immigration à Dar-es-Salaam, un officier répond, droit dans ses bottes : 3 Nous appliquons la loi. En Tanzanie, un étranger ne peut exercer un travail rémunéré sans permis. Sinon, il est expulsé.3
Mais les réfugiés, malgré les risques, n'envisagent pas un retour au pays. Jean-François, qui a quitté le Rwanda au début des années 2000 et enseigne le français dans une école avec deux compatriotes ne veut pas retourner dans son pays car au moins, dit-il, la Tanzanie est un pays calme. Et même s'il voulait rentrer, l'argent manque. Henriette, qui voulait aller à Kinshasa en 2006 pour le décès de son père, n'a pas pu payer le billet d'avion (1 million de shillings, soit 600 - l'aller-retour). Comme elle, nombre de réfugiés des Grands Lacs en Tanzanie vivent en se disant que demain est un autre jour...
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