Ali TRAORE
2 Juillet 2009
Mai 2006, lancement des travaux de construction de la mine d'or de Mana, localité située à cheval entre la province des Balé et celle du Mouhoun, à environ 200 kilomètres de Ouagadougou. Mars 2008, première coulée d'or.
Entre ces deux périodes et les phases suivantes du processus d'installation du site minier, que d'espoir et de déceptions des populations des villages de la zone qui ont été dépossédées de leurs terres par la Société d'exploitation minière d'Afrique de l'Ouest (SEMAFO) contre dédommagement et promesses. Ces populations ont changé de comportement, de mentalité... Progressivement, l'espoir s'est mu en désenchantement et le rêve en cauchemar. Témoignages sur les inquiétudes, les leurres et malheurs des riverains de la zone aurifère de Mana.
«L'argent de l'or est venu "chier" sur nous(...) Manger du poisson sec au petit déjeuner, ce n'est plus possible...» Tels étaient les propos tenus par certains habitants de Wona, Yona, Somona, Dangouna, Fofina, Bissa et Bana aux premières heures de leur dédommagement en juillet 2008. La Société d'exploitation minière d'Afrique de l'Ouest (SEMAFO), après avoir pris possession des champs pour la construction de la mine d'or de Mana, a indemnisé les propriétaires terriens. Aussi, les populations de ces villages, situés de part et d'autre dans les
Selon le directeur de projet de la SOCREG, Adama Demé, c'est quand les gens se sont rendu compte que l'opération devenait sérieux qu'ils ont commencé à s'intéresser à cette affaire.
provinces des Balé et du Mouhoun, sont devenues subitement riches, très riches même. Ces nouveaux riches ne manquent pas de faire étalage de leurs caprices et folies. Le paiement de la première tranche des sommes s'est effectué le 10 juillet 2008. Dès le premier marché qui a suivi cet événement (le marché de Wona), ce fut l'occasion pour les uns et les autres d'exhiber leur fortune : « Les assiettes, les plats et les vélos n'ont pas suffi », témoigne le premier adjoint au maire de Bana, Salifou Dao. Il n'est pas question de parler d'épargne ni à la banque, ni à la caisse populaire locale. «Seuls quelques consciencieux ont mis leur argent dans la caisse locale et d'autres à la succursale d'une banque. La majorité des gens a préféré rentrer chez elle avec son argent», indique M. Dao. La SEMAFO a dédommagé à 282 000 FCFA l'hectare de champ. Les uns et les autres ont connu des sorts différents : ceux qui exploitaient de grands espaces ont engrangé des sommes d'argent pouvant atteindre pour certains, neuf millions de FCFA. Les autres se situent dans la fourchette de 200 000 FCFA à 500 000 FCFA. Mais ils ont eu tous, plus ou moins, la même réaction face à l'argent : la concurrence dans les achats de motocyclettes, de postes téléviseurs, de postes radios, de plaques solaires, de plats de haute qualité, de pagnes bazin... Les gens qui ne se sont pas lancé dans l'achat de biens immobiliers ont démontré leur force de frappe dans les cabarets et les buvettes. Les autres, ceux qui ont pensé aux lendemains difficiles, ont investi dans des charrues, des bÅ"ufs, dans la construction des maisons, etc.
«Ã‡a fait notre affaire», déclare un commerçant de motocyclettes
Adama Traoré, cultivateur à Wona, a empoché 500 000 FCFA de dédommagement. Il regrette l'usage qu'il en a fait : «J'ai acheté une mobylette et un bÅ"uf. Le13 août 2008, plus rien. J'ai dû ajouter de l'argent de ma poche afin de pouvoir effectuer mes dépenses». Modou Zina, un autre cultivateur du village de Wona a été plutôt prudent dans les dépenses. Il a été dédommagé à hauteur de sept millions de FCFA pour son champ de 13 hectares et un verger de 46 pieds de manguiers. «J'ai conseillé aux enfants de ne pas gaspiller l'argent, mais d'acheter des charrues et des bÅ"ufs», confie-t-il.
En témoin averti et résigné, le major du Centre de santé et de promotion sociale (CSPS) de Wona, Seydou Ouattara raconte : «Avec le dédommagement des populations, le niveau de vie a changé. Quand un d'entre eux se paie une motocyclette, son voisin l'imite». Et de poursuivre : «Deux jours après l'indemnisation, une boutique de vente de motocyclettes s'est installée à Wona. Au moins 50 motocyclettes ont été vendues dans le seul village». L'un des gérants du dépôt de vente des motos, Daouda Séré explique : «Nous avons appris que les cultivateurs ont reçu leur argent. C'est pour cela que nous sommes venus nous installer à Wona. ça fait notre affaire. Par jour, on peut vendre deux à trois motocyclettes. C'est encore plus intéressant les jours de marché de Wona ». Aux dires de ceux que l'odeur de l'argent de l'or a attirés à Wona, la motocyclettes, y compris la carte grise, coûte 500 000 FCFA sur place. Selon M. Séré, ce même engin coûte entre 375 000 FCFA et 425 000 FCFA à Ouagadougou. Il justifie la différence des prix en ces termes : « Le transport d'une mobylette de Ouagadougou à Wona revient à 5000 FCFA et la carte grise varie entre 22 000 et 25 000 FCFA». A entendre les uns et les autres, l'argent de l'or a vraiment entraîné un changement du rythme de vie dans la localité. Certaines sources bruissent qu'après l'indemnisation, plus de 100 motocyclettes ont été vendues dans les sept villages. Le protocole du préfet et du maire de la commune rurale de Bana, Kassa Padiéni le confirme, non sans humour. «Avec le dédommagement, les gens étaient très contents et ne faisaient qu'acheter des engins, des charrues, des bÅ"ufs, etc. La plupart a acheté de grosses cylindrées avec des roues larges et grosses. D'autres ont acheté des postes radios appelés "tête de lion"». Mais Kassa Padiéni est inquiet. Et pour cause : «L'avenir est à craindre parce que ceux qui ont été désintéressés, quand ils entrent dans les buvettes et les cabarets, ce sont eux qui parlent. Les autres n'ont pas droit à la parole. Ils se disent qu'ils recevront encore de l'argent l'année prochaine et n'ont donc rien à craindre».
Les paysans n'ont plus de terre pour cultiver
Tout comme l'argent de l'or qui a "chié" sur les populations de Wona, Yona, Somona, Dangouna, Fofina, Bissa et Bana, les problèmes et les angoisses s'abattent également sur eux. Très vite, après l'indemnisation, surgissent des plaintes, des désaccords, des inquiétudes et autres malentendus. Le premier adjoint au maire de Bana, Salifou Dao donne le ton : «Le problème, c'est qu'ils ont pris la terre avant de venir discuter des modalités de réparation». Aussi, dans cette zone réputée grande productrice de coton et de céréales, les mots qui reviennent dans les causeries des cultivateurs sont : «Nous n'avons plus de terre pour cultiver».
La plupart des gens ont acheté de grosses cylindrées (...)
"Nous avons appris que les cultivateurs ont reçu leur argent et c'est pour cela que nous sommes venus nous installer à Wona", avoue Daouda Séré.
Le regret se fait sentir dans les propos du genre :
«C'est comme si nous avons rompu un pacte. Nos parents nous ont légué la terre et nous, à notre tour, nous l'avons vendue». Le conseiller municipal du village de Yona, Douin Lassina Gnanou est désemparé :
«On a pris mes six hectares de terre cultivable et on m'a donné 2 725 000FCFA. Ce qui fait que je n'ai plus de champ». Pour lui, l'ouverture de la mine d'or a plutôt créé des problèmes dans sa localité, jadis tranquille. «Avant la construction de la mine d'or, je gagnais environ deux millions de FCFA par an dans la culture du coton. L'année dernière, à cause de la mine, je n'ai eu que 600 000 FCFA». Modou Zina de Wona se trouve dans la même situation. «Quand nous sommes allés chercher la terre ailleurs, ils nous ont dit de payer. Les propriétaires terriens veulent maintenant louer la terre à 100 000 FCFA l'hectare par an». Pour le major du CSPS de Wona, Seydou Ouattara, la situation est préoccupante : «Il faut craindre un conflit foncier, d'une part, au sein de la population, et d'autre part, entre les éleveurs et les agriculteurs car la grande superficie de terres cultivables est occupée». Deux villages ont été déplacés pour permettre le déroulement des travaux de construction de la mine. Le village de Somona a été totalement délocalisé et reconstruit par la SEMAFO. Quant au village de Dangouna, il a été déplacé à moitié et également reconstruit. Là- bas, comme dans les autres villages, les mécontents ne manquent pas.
Le non respect des engagements(...)
Maints habitants se plaignent du non reconstruction de leurs maisons. Certains avancent que leurs terres ont été absorbées alors qu'ils n'ont rien reçu.
Le chef de service Environnement, chargé des relations avec les communautés et les autorités locales de la SEMAFO, Omar Traoré, réplique : «Il n'y a pas ce type qui n'a pas été relogé. On n'est pas venu pour loger tout le monde. Quand on fait un impact sur un bâtiment, on le remplace». Concernant ceux qui ont vu leurs champs retirés alors qu'ils n'ont pas été indemnisés, Seydou Ouattara confirme : «le nerf du problème est qu'il s'agit d'analphabètes. Après l'affichage des listes, quand les propriétaires terriens venaient les consulter,
"C'est totalement faux de dire qu'il n'y a pas beaucoup d'autochtones embauchés par la SEMAFO", dément l'administrateur, directeur national, Elie Justin Ouédraogo.
leurs préoccupations étaient de savoir s'ils ont leurs noms sur les listes. Si c'est le cas, c'était suffisant. Le propriétaire du champ repartait tout content, car il s'attendait à une indemnisation en ignorant que c'est en fonction de la superficie qu'on indemnise les gens».
«Les emplois non qualifiés en priorité aux autochtones», selon l'administrateur de la SEMAFO
M. Ouattara estime qu'il n'y a pas eu de sincérité dans la transmission de l'information : «Quand le voisin est absent pendant le recensement des champs, celui qui connaît bien son champ, même si c'est trois hectares, il dit que c'est deux ...», précise-t-il. En plus de ces plaignants, d'autres estiment qu'ils n'ont pas été dédommagés alors que les routes de la SEMAFO traversent leurs champs et font que l'eau et la poussière envahissent leurs cultures. Mais la plus importante des accusations formulées à l'adresse de la SEMAFO est le non-respect de ses engagements.
Les populations autochtones sont déçues des responsables de la société minière qui, disent-elles, n'ont pas tenu leurs promesses. «On nous avait promis d'embaucher nos enfants et les ressortissants de la localité, mais ce n'est pas le cas», clame-t-on à tout bout de champ.
«C'est totalement faux de soutenir qu'il n'y a pas beaucoup d'autochtones embauchés par la SEMAFO», enchaîne l'administrateur, directeur national de l'usine, Elie Justin Ouédraogo. Et de préciser par ailleurs :«Pour les emplois non- qualifiés, la priorité est donnée aux fils de la localité. Moi-même, à cause de ce principe, je n'ai même pas pu placer, ne serait-ce qu'un cousin ou un neveu. Pourtant, ce n'est pas ce qui manque»! L'effectif des employés fournis par le chef du personnel, à la date du 22 octobre 2008, prouvent que les emplois permanents non qualifiés étaient de 144 dont 135 des ressortissants de la région de la Boucle du Mouhoun et des sept villages des communes de Bana et de Kona (soit 93,73% de l'ensemble des emplois permanents non qualifiés). Les employés sont repartis comme suit : SEMAFO, 48 employés sur 58, soit un taux de 84%, TPS (société de gardiennage), 48 employés sur 48, soit un taux de 100%, OK IN (hébergement et restauration), 23 employés sur 23, soit un taux de 100% et le laboratoire, 6 employés sur 6, soit un taux de 100%. Les dirigeants de la SEMAFO relèvent que les emplois des prestataires de service que sont TPS, OK IN et le laboratoire sont des emplois à mettre à leur actif. M. Ouédraogo se dit même inquiet de cette mentalité des populations pour qui, tout devrait revenir aux ressortissants de la localité. Selon lui, quelle que soit leur bonne volonté, il y a des limites : «C'est sûr qu'il y a plus de 300 jeunes qui cherchent du boulot là-bas, alors que pour les emplois non- qualifiés, la SEMAFO n'a besoin que de 100 à 150 personnes». Sur la question, le maire de Bana, Kélétigui Mahama Coulibaly, prend position pour sa population et relève : «On nous a promis que la priorité revient aux locaux pour le recrutement. Mais on est loin du compte. Nous nous sommes retrouvés avec dix à douze ressortissants de la localité embauchés dans l'usine». Il reconnaît néanmoins qu'il y a par ailleurs, 44 réservistes à la Société de sécurité (TPS) qui veillent sur les installations de la mine. Le maire de Bana admet que les ressortissants de la localité bénéficient d'une centaine d'emplois, mais qui sont pour la plupart mal rémunérés. Et d'ajouter : «Ce dont parlent les populations, c'est l'embauche à l'usine ». Sur ce point, il prend le contre-pied des propos des dirigeants de la SEMAFO : «Je sais de quoi je parle. La réalité est qu'au niveau de la mine, le recrutement à l'intérieur a été vissé. Seulement les emplois bénévoles autour ont été libéralisés».
«Les plaignants n'ont pas du tout raison», concède le maire
Le maire de Bana impute la responsabilité à ceux qui disent qu'ils n'ont pas vu leurs noms sur la liste . Pour lui, «Les plaignants n'ont pas du tout raison. La société a d'abord mesuré les champs, elle-même. Mais après, les listes ont été affichées pour que ceux qui ne voient pas leurs noms viennent se plaindre afin que les erreurs soient réparées». Le chef de service Environnement, chargé des relations avec les communautés et les autorités locales de la SEMAFO, Omar Traoré confirme les dires du maire de Bana avec plus d'arguments : «Dans un premier temps, nous avons fait un levé topographique de tous les champs dans un rayon de 14 kilomètres carrés (km2) en présence des représentants de chaque village. Sur les 14 km2, nous avons fait un recensement de tous les champs. Lors des réunions, nous avons bien dit aux gens que seuls les champs cultivés seront dédommagés». Selon Omar Traoré, la population était informée, lors des différentes rencontres, que les champs en jachère ne seraient pas indemnisés. Il précise :
«Les gens qui se plaignent du fait que leurs noms ne figurent pas sur les listes sont ceux qui avaient leurs champs en jachère ou abandonnés depuis longtemps». M. Traoré a révélé qu'au total, 605 champs ont été recensés parmi lesquels certains possédaient quatre à six champs. En définitive, 434 producteurs sont à dédommager. Si le maire de Bana s'accorde avec les dirigeants de la SEMAFO sur ce point, il partage cependant, certains désidératas de ses administrés :
«Nous sommes en train d'engager de nouvelles négociations, car il y a de nouveaux problèmes à savoir le cas des champs de certains paysans entièrement noyés à cause des travaux de la SEMAFO». Le chargé de l'environnement, Omar Traoré dément : «Tous les cultivateurs dont les champs sont en bordure de la route ont été dédommagés, mais les gens continuent à les exploiter».
Un vide juridique sur la question foncière au Burkina Faso
L'administrateur, directeur national de la SEMAFO regrette leur manque de fermeté sur la question: «On aurait dû être plus radical. Il fallait les empêcher de cultiver». Le maire de Bana est pourtant catégorique : «Je dis non, ces champs n'ont pas été dédommagés. Ce n'est ni de la faute de la SOCREG, ni de la faute de la SEMAFO, mais ce sont des données nouvelles que nous constatons, car c'est la première saison pluvieuse (saison 2008-2009) après la construction de la mine d'or».
Sur quel texte se fonder pour dédommager quelqu'un à qui on prend la terre au Burkina Faso? Les dirigeants de la SEMAFO et de la SOCREG (chargée du dédommagement des populations et des études environnementales) n'ont pas trouvé de réponse à cette interrogation au moment de passer à l'indemnisation de ceux qui ont été dépossédés de leurs terres. Pour le directeur de SOCREG, Adama Demé, quand sa structure pilotait le processus, il n'y avait pas de disposition légale au Burkina en matière de désintéressement des propriétaires terriens. «Il n'y a pas de loi, ni de règlement, ni de texte là-dessus. Alors, qu'est-ce qu'on fait»? Face à ce vide juridique, il indique qu'ils se sont inspirés des directives de la Banque mondiale. Ces directives stipulent que si vous prenez la terre à quelqu'un, il faut la remplacer par une autre terre. C'est le principe de la terre contre la terre. «Or, dans la zone de Mana, il n'y a pas de terre en remplacement.», confesse Adama Demé. Pour la Banque mondiale, dans le cas contraire, il faut un paiement juste et équitable qui permet la restauration des revenus, explique- t-il. «Le problème est qu'il n'y a pas de texte. Aux Travaux publics (TP) par exemple, si une route passe dans le champ de quelqu'un, on s'arrête là- bas, on calcule et on lui donne 15 000 FCFA...». De tâtonnement en tâtonnement, une solution a été trouvée pour indemniser les populations de Mana. «Nous nous sommes dit, comme la durée de vie de la mine est à peu près de huit ans, on va essayer d'être équitable. Nous avons demandé à la mine de payer au moins cinq ans, la valeur productive des champs retirés», a fait comprendre M. Demé. Après toute cette gymnastique pour parvenir à cette solution, M. Demé révèle qu'on leur a reproché, au cours d'une commission nationale des mines, d'avoir surpayé les terres. «Des Burkinabè nous ont critiqué disant que c'était trop cher payé. J'ai soutenu que c'est bien ainsi. Mais si le Burkinabè pense qu'on donne trop d'argent à son frère, c'est son problème. Lui, il est un fonctionnaire, il a un salaire à la fin du mois. Le paysan, lui, n'a que sa terre. S'il la perd, il a tout perdu. Quel que soit l'argent qu'on lui donne, ça ne peut pas compenser cette perte», soutient-il. Celui-ci sait de quoi il parle. « En 2000, j'ai participé à une opération de ce genre au Niger. La famille du chef d'un village a perçu 100 millions de FCFA. J'y suis reparti au mois de mars 2008, il n'y avait plus rien. Huit ans après, on ne dirait même pas que cette famille a reçu un copeck», témoigne-t-il. L'autre vide à combler et qui a causé des difficultés est le manque de textes précisant clairement qui dédommager, l'exploitant de la terre ou le propriétaire terrien. «Il y a des gens qui sont venus lors des enquêtes nous dire : un tel n'est pas le propriétaire de ce champ. C'est mon grand père qui lui avait donné la terre à cultiver», explique Elie Justin Ouédraogo. «Dans notre démarche, ce n'est pas le propriétaire qu'on dédommage, mais celui qui exploite la terre. Les vrais propriétaires sont donc mécontents car ils n'ont pas eu grand-chose», fait-il savoir. A ce stade, laisse observer M. Ouédraogo, on estime que la terre appartient à l'Etat. L'administrateur, directeur national de la SEMAFO pense que ceux qui ont perdu leurs terres et qui n'ont pas cherché tout de suite des champs, auront du mal à acquérir de nouveaux champs «Parce que maintenant, les gens ne vont plus se contenter de dire, donne- moi un poulet et va cultiver...» Concernant le montant total des indemnités, «Nous sommes pratiquement à plus d'un milliard deux cents millions de FCFA (1 200 000 000 de FCFA) qui doivent être débloqués», mentionne Adama Demé. « Nous avons opté de payer les gens en trois tranches car nous estimons que ce serait dangereux de remettre le montant total de la compensation à chacun, en une seule traite», justifie- t-il. Ainsi, tous les montants inférieurs à 500 000 FCFA, ont été réglés en une seule tranche (la première). Tous les montants dus, compris entre 500 000 FCFA et
2 500 000 FCFA ont connu un règlement de 500 000 FCFA à la première tranche et le reste à la dernière tranche. Les indemnités supérieures à 2 500 000 FCFA sont payées en trois tranches dont 20% pour la première tranche, 40% pour la deuxième et 40% pour la dernière. Selon Omar Traoré, la somme totale versée aux populations à la première tranche se chiffre à plus de 407 millions 106 mille FCFA.
«Le tout n'est pas de donner de l'argent aux gens»
Pour Adama Demé, «L'essentiel n'est pas de donner de l'argent aux gens, il ne faut pas contribuer à leur paupérisation». Pourtant, c'est ce qui semble être le cas sur le terrain. Elie Justin Ouédraogo fait savoir : «Quand les gens n'avaient pas l'habitude de posséder une certaine somme et qu'ils se retrouvent subitement avec beaucoup d'argent, la propension à consommer et à dépenser est importante». Il espère que ceux qui achètent des motocyclettes, des postes téléviseurs, etc. ont déjà des champs. «Ce serait vraiment dommage que l'argent dont la philosophie de base est d'aider les gens à reconstituer les champs et les outils de production soit mal utilisé. Si l'argent n'a pas servi à cela, c'est vrai que nous serons face à un problème», s'inquiète M. Ouédraogo. Pour amoindrir les chocs qui pourraient survenir, les dirigeants de la SEMAFO ont élaboré un plan de développement local intégré des villages de la zone de la mine d'or de Mana. «Il s'agit de tirer des leçons de ce qui s'est passé ailleurs (Poura), non seulement en apportant du poisson aux populations, mais en leur apprenant surtout à pêcher», souligne M. Ouédraogo. L'autre enjeu de ce projet est la solidarité intercommunale. La zone de la SEMAFO est entourée d'une dizaine de villages. Cependant, les trois villages les plus concernés sont Wona, Kona et Bana. Wona qui est le lieu d'implantation de la mine relève administrativement de la commune de Bana.
Selon l'expérience des responsables de la SEMAFO, une telle configuration est souvent un terreau favorable à des conflits dès lors qu'un acteur extérieur est susceptible de modifier le rapport de forces à travers ses réalisations. Comme si c'était un projet prémonitoire, effectivement, le 24 mai 2009, le préfet de Bana, Jules Bamouni a révélé «Qu'il y a de petites querelles, même entre Somona et Wona. Chacun prétend que le site est dans son village. Peut-être que la mine a favorisé cela, mais selon mes informations,
"Il n'y a qu'une douzaine d'autochtones employés dans la mine", a souligné le maire de Bana, Kélétigui Mahama Coulibaly.
il semble qu'un problème existe depuis longtemps entre Wona et Bana». Tout comme le préfet de Bana, le premier adjoint au maire qui est de Wona, Salifou Dao a laissé entendre que le conflit entre Wona et Bana est un vieux problème. «On est né trouver ça. Ce problème est indépendant de la mine», dit-il. Pourtant, les velléités de séparation de Wona et ses alliés de Bana est clairement affichée. Trois villages, à savoir Wona, Litena et Sinkona ont même déjà écrit au préfet de Bana pour demander leur séparation de Bana. Le village de Somona était associé au projet, mais s'est désisté. Au regard de la situation, le préfet de Bana est préoccupé : «Il s'agit maintenant de bien gérer la situation pour qu'il n'y ait pas de scission». Le maire de la commune rurale de Bana admet, en effet, qu'un plan de développement local était en cours d'élaboration. Mais Kélétigui Mahama Coulibaly reste ferme : «Il faudra que les infrastructures cadrent avec le niveau de vie des populations». A entendre M. Coulibaly, «Les gens nous envient avec la présence de la mine, mais concrètement, tout est laissé à l'initiative de la SEMAFO».
Endommagement ou dédommagement ?
Pour le maire de Bana, la mine d'or sera une bénédiction s'il y a un accompagnement effectif. M. Demé affirme également que la mine d'or de Mana peut contribuer au développement local, mais à certaines conditions : «Qu'effectivement l'Etat, la compagnie minière et les populations s'engagent dans un processus de partage, de faire les affaires de la bonne manière». Et de dire que c'est là le problème : «La société minière vient s'installer. Son activité entraine des impacts et des risques sociaux et environnementaux. De l'autre côté, la mine tire de l'argent, mais elle n'est pas seule. Elle le fait avec l'Etat qui est actionnaire à 10%. Le problème est qu'il faut partager les risques. Ce n'est souvent pas le cas».
Le maire de Bana estime que sa commune ne gagne pratiquement rien de la mine dont les réserves sont estimées à 900 000 onces d'or. «Seulement 20% des taxes superficielles par an, soit environ trois millions de FCFA, alors que l'Etat encaisse 80%», déplore-t-il. Il demande aux bonnes volontés de ne pas fermer les portes : «Lorsque vous arrivez devant une institution et que vous vous présentez, on dit, mais si vous êtes de Bana, il n'y a rien à faire, vous avez une mine d'or, vous aurez tout». Et pourtant, sur le terrain, la réalité semble être tout autre. La déception et la désillusion commencent déjà à s'installer après les moments d'euphorie et de folie qui ont suivi les premiers dédommagements. Certains ont déjà la nostalgie de l'ancienne époque où ils possédaient leurs terres et étaient maîtres de leur destin, pourvu qu'il pleuve abondamment. Mais l'administrateur, directeur national de la Société d'exploitation minière d'Afrique de l'Ouest tente de rassurer: «peut-être que pour la deuxième tranche, on pourra convaincre les gens de mettre leur argent à la banque ou à la caisse populaire locale afin de mieux l'utiliser. Ils vont tirer des leçons du passé». Et arriva les 12 et 13 février, dates au cours desquelles le paiement de la deuxième tranche des indemnisations s'est effectué. Les mentalités ont-elles évolué sur l'utilisation à bon escient de l'argent? Le premier adjoint au maire de Bana, Salifou Dao, explique à-propos la situation : «En comparaison avec la première tranche, les gens ont un peu mieux géré les sommes de la deuxième tranche. Beaucoup ont pu construire et certains ont eu recours à la banque ou à la caisse populaire locale pour y déposer leur argent. La mauvaise utilisation des indemnisations de la première tranche a servi de leçon». Tout comme M. Dao, le chef de service du CSPS de Wona, Seydou Ouattara souligne qu'il a aussi senti un petit changement avec le paiement de la deuxième tranche. «Quelques-uns ont investi dans l'immobilier, acheté des charrettes, construit des maisons, mais en ce qui concerne la jeunesse, c'est toujours l'achat des motocyclettes», relève-t-il. Un signe pour se convaincre que l'argent ne circule plus à Wona comme par le passé, est que le vendeur de moto qui s'était spécialement installé après le paiement de la première tranche, a levé le camp. Et Seydou Ouattara d'expliquer les raisons de son départ avec ironie : «Les affaires se sont fructifiées pendant un certain temps, mais maintenant, l'argent est presque fini. Beaucoup de gens se sont déjà appauvris». Une prise de conscience commence à naître chez les populations sur la bonne utilisation de l'argent, car il ne reste qu'une dernière tranche pour quelques-uns, étant donné que la plupart a été indemnisés au cours des deux premières opérations. Cela suffira-t-il pour sauver ceux qui se sont adonnés au gaspillage sans prévision? N'est-ce pas le médecin après la mort ?
traore_ali2005@yahoo.fr
Témoignage
«On ne pouvait pas savoir que ce sont des imposteurs!»
Le directeur de projet de SOCREG, société qui a géré le volet dédommagement et celui de l'étude sociale et environnementale, Adama Demé, témoigne sur les conditions de travail de la levée topographique des champs.
« La Société de conseil et de réalisation pour la gestion de l'environnement (SOCREG) avait une équipe qui suivait les topographes qui ont procédé au levé des champs. J'étais sur le terrain et je vous dis qu'on envoyait souvent chercher les gens chez-eux. Certains matins, les topographes venaient s'arrêter tous seuls. Personne ne sortait. Ce sont mes parents, mais je leur ai parlé en vain. Je leur ai dit qu'ils ne pouvaient pas être lésés pendant que je suis là. Mais tout ce que j'attendais d'eux en retour, c'est leur présence pendant les opérations de levés topographiques. Nombreux sont ceux qui n'ont pas pris l'opération de mesure de dimension des champs au sérieux. C'est moi-même qui ai présidé les réunions dans les villages pour prévenir les uns et les autres qu'une équipe est là pour mesurer les champs et que leur présence était nécessaire. Malgré tout cela, beaucoup ne sont pas venus. Ainsi, ceux qui étaient présents se sont fait passer pour les propriétaires des champs dont les vrais exploitants étaient absents pendant les levés topographiques. On ne pouvait pas savoir que ce sont des imposteurs! Par ailleurs, certains ont tout simplement dit : « Tout ça là, c'est pour moi », en indiquant l'espace. Alors que c'est plusieurs champs. Dans ces conditions, il est évident que certains n'allaient pas voir leurs noms sur la liste ! C'est quand les gens se sont rendu compte que l'opération devenait sérieux qu'ils ont commencé à s'intéresser à cette affaire. C'était déjà trop tard. On ne pouvait pas revenir en arrière car les champs étaient déjà occupés par les installations de la mine. L'enquête de commodo et incommodo visait à régler tous les litiges qui pouvaient naître après toutes ces opérations. Pendant que cette enquête avait lieu, chacun pouvait venir poser toute réclamation. Certains sont venus, d'autres ne sont toujours pas venus. Vous voulez qu'on fasse quoi ? C'est le jour du paiement qu'ils viennent poser les problèmes. C'est de leur responsabilité. Ce n'est de la responsabilité de personne d'autre (...) »
Témoignage recueilli par A. T.
La fondation SEMAFO pour booster le développement local
Le 5 février 2009, la fondation SEMAFO a procédé au lancement officiel de ses activités dans la zone minière de Mana en présence de sa directrice générale, Chantal Guérin et de plusieurs autorités burkinabè. La fondation vise à soutenir les communautés dans les régions où la SEMAFO ou l'une de ses filiales est présente, par l'amélioration des conditions de vie à travers des actions, des investissements dans des projets de développement communautaires et par la formation des populations. La structure entend aligner ses actions sur les Objectifs du millénaire pour le développement (OMD). Elle compte prioriser les objectifs 2, 7 et 8, soit mettre en Å"uvre une éducation primaire universelle, veiller à la protection de l'environnement et susciter un partenariat mondial pour le développement. La fondation dit avoir fait parvenir dans la zone minière de Mana, deux conteneurs de 718 boîtes de fournitures comprenant, 16 859 livres, 1 615 cahiers, 268 cartables, 9 718 crayons, 18 103 tablettes de feuilles, 107 boîtes de vêtements et 817 jeux divers. Si sur le terrain les populations reconnaissent avoir reçu ce don, les uns et les autres, surtout les enseignants des écoles rencontrés, à savoir ceux de Dangouna, Yona et Bana, estiment que les documents, notamment les livres et les jouets, ne conviennent pas aux réalités burkinabè. Selon ces enseignants, la fondation aurait mieux agi en orientant son don vers les fournitures scolaires (des cahiers et des stylos) car ce sont les besoins qui se font surtout sentir à chaque rentrée scolaire dans la localité. Tout compte fait, les populations fondent un grand espoir sur la fondation SEMAFO qui a déjà recueilli leurs doléances et préoccupations. Elles attendent avec impatience la phase pratique de mise en Å"uvre des promesses et projets.
A.T.
Base de calcul pour l'indemnisation des cultivateurs
La commission de compensation et de déplacement dans le cadre du projet minier de Mana a tenu, le 23 juin 2008 dans l'enceinte du camp Bana de la SEMAFO, une rencontre sur le procédé d'indemnisation des cultivateurs. Cette base de calcul a été extraite du procès verbal de ladite concertation.
Chaque champ est divisé en trois parties selon les spéculations suivantes :
Coton = 50% ; mil et sorgho = 25% et maïs = 25%
* Le rendement moyen à l'hectare considéré est le suivant :
Coton = 2000kg/ha ; mil et sorgho = 800 kg/ha et maïs = 2000 kg/ha
* Le prix par kilogramme proposé est de :
Coton = 175 FCFA/kg, soit 350 000 FCFA/ha ; mil et sorgho = 140 FCFA/kg, soit 112 000 FCFA/ha et le maïs =110 FCFA/kg, soit 220 000 FCFA/ha
A titre d'exemple, pour un champ dont la superficie est d'un (1) hectare, la somme proposée est la suivante :
* Coton = 175 000 FCFA + mil et sorgho =28 000 FCFA et le maïs = 55 000 FCFA, soit un total de 258 000 FCFA.
Il faut noter que la commission a suggéré que le prix du kilogramme de maïs et du mil et sorgho soit de 150 FCFA.
Pour ce qui concerne les vergers, les bases de calcul sont les suivantes :
* Prix d'achat du plant = 500 FCFA
* Transport plantation = 250 FCFA
* Entretien = 250 FCFA
Soit un prix de revient total de 5 250 FCFA considéré pour les cinq ans par arbre
A.T.
Commentaire
Plus de transparence dans l'exploitation aurifère
Le Premier ministre, Tertius Zongo, lors de l'inauguration de la mine d'or de Kalsaka disait : «Chaque fois que je viens à l'inauguration d'une mine, j'ai beaucoup plus d'interrogations que de solutions». Pour le moment, les mines d'or ne semblent pas constituer une opportunité pour le plus grand nombre de Burkinabè. Ce ne sont pas les populations de Mana et des villages environnants qui diront le contraire. Elles qui étaient sur des nuages et qui commencent à redescendre douloureusement sur terre. Elles se rendent compte que tout ce qui brille n'est pas de l'or et qu'elles verront l'or briller, mais n'en profiteront pas forcément. Elles se sentent donc trahies. Au moment où l'activité minière est florissante au Burkina Faso, il faut nécessairement de la transparence et de la concertation afin que l'or profite à tous. Il est, en effet, inconcevable d'aller prendre les mesures du champ d'autrui en son absence et de lui affecter des superficies arbitraires. Il y a lieu de comprendre les populations de Bana et ses environnants qui se plaignent de ces manquements de la SEMAFO. Il est aussi inadmissible que des populations d'une localité se mettent à penser qu'ils doivent tous être embauchés par la mine qu'on ouvre dans leur région. Cela a des relents régionalistes qui peuvent mettre en danger la cohésion et l'unité nationale(...) Les habitants de Bana et autres devraient revoir leurs cahiers de doléances en comprenant que priorité ne veut pas dire égocentrisme. Il serait plus judicieux de concevoir des projets de développement durables à soumettre à la SEMAFO pour un accompagnement. De même, il est inutile de créer des conflits entre les villages, soi-disant que l'un est devenu subitement riche et demander sa séparation de sa tutelle administrative. Que gagne Wona en se séparant de Bana ? Ces populations sont-elles au courant du désastre humain et social ce qui est arrivé à Poura qui, à cause de la mine d'or, s'est séparé de Fara devenant un département, avec la complicité des dirigeants de la défunte SOREMIB? Ce serait un gâchis si l'administration acceptait parrainer ce projet de scission. Bana et Wona, c'est la même famille, ce sont moins de cinq kilomètres qui séparent ces deux villages(...) Tout compte fait, il appartient aux responsables de l'exploitation minière d'éviter de faire des promesses irréalistes lors des ouvertures des mines. Aussi, pour plus d'honnêteté et de clarté, il sied de combler les vides juridiques. Dire de façon réglementaire, à combien revient l'hectare de terre que l'on prend à quelqu'un au Burkina Faso. Cela mettra fin aux spéculations hasardeuses et profitables aux plus forts et plus éclairés du moment. Déjà que la durée de vie d'une mine tourne autour de dix ans et que l'après mine engendre toujours des inquiétudes pour les populations, il n'est pas acceptable de laisser les compagnies minières, faire à leur tête. Le Premier ministre, Tertius Zongo le dit si bien : « Pour l'instant, c'est une bonne chose de voir l'existence de ces mines, mais à mon sens, il faudra s'interroger sur comment s'organiser pour transformer cette opportunité en un développement structurel et durable». Pour le moment, effectivement, ce n'est pas encore le cas et il faut agir vite avant qu'il ne soit pas trop tard.
A.T.
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