Dr Elhadji Mounirou Ndiaye
2 Juillet 2009
Décidément, le pouvoir de l'alternance aura beaucoup péché par son manque de vision, de prévision et de planification. Les mêmes problèmes se répètent et les mêmes solutions sont administrées, teintées d'un amateurisme qui n'honore pas la république. D'abord, n'oublions pas que la Senelec est sous le giron de l'Etat.
C'est donc une entreprise publique qui doit fonctionner sur la base d'une planification suivant les principes du service public tels que la continuité, la garantie d'accès et la justice tarifaire. L'Etat est donc normalement lié à la Senelec par un contrat de plan assorti d'une obligation de résultat. L'unique résultat recherché étant de sortir l'entreprise de ses difficultés récurrentes afin qu'elle puisse jouer son rôle dans la réduction de la pauvreté.
L'économie sénégalaise est totalement tributaire de la disponibilité permanente de l'énergie électrique. Le secteur informel représente plus de 60 % des créations de richesses et il est composé de petites exploitations artisanales, industrielles et commerciales totalement dépendantes de l'électricité. Ces petites activités sont souvent exercées par les couches pauvres de la société et cela explique l'aggravation de la pauvreté due aux fréquents délestages. Dès lors, une bonne politique de réduction de la pauvreté passe d'abord par la résolution des carences du secteur électrique. La crise de la Senelec est un problème endogène au mode d'exploitation même du secteur. Donc l'explication exogène en permanence indexée sur les fluctuations du baril du pétrole est chimérique et elle constitue un subterfuge servant une fuite de responsabilité de la part de l'Etat gestionnaire.
Le secteur électrique est un maillon primordial de l'économie sénégalaise qui doit faire l'objet d'un traitement rigoureux affranchi des bricolages et des tâtonnements qui s'y opèrent. Il est temps d'effectuer un diagnostic sérieux des maux qui gangrènent le secteur et de dérouler un programme de redressement digne de ce nom. La face apparente des difficultés (baril du pétrole et déficits financiers) cache des réalités, dont l'analyse est un préalable à la résolution des problèmes qui minent l'évolution du secteur.
Erreurs sur les choix contractuels et dans l'encadrement institutionnel Si le gouvernement de l'alternance était capable régler le problème de la Senelec, il l'aurait fait depuis 2000. En résiliant le contrat avec Elyo HydroQuébec, il pensait pouvoir faire mieux avec de nouvelles options. Mais c'est mal connaître les réalités de l'économie que de penser que la résiliation de ce contrat est optimale, rien qu'en constatant l'ampleur des difficultés actuelles du secteur.
Par ailleurs, la crédibilité des institutions est un gage prépondérant pour la réussite d'une libéralisation. Quid du bon fonctionnement de la régulation (Crse) qui doit jouir maintenant de son indépendance effective. Or le fait que trois mois seulement après l'alternance politique survenue en mars 2000, ce contrat ait été résilié, prouve aux yeux des investisseurs étrangers que l'environnement du secteur est institutionnellement instable. Comment expliquer la rupture d'une concession privée de 25 ans au bout de deux ans seulement ? Le contrat n'a donc pas survécu au changement de régime, ce qui va exacerber les réticences des détenteurs de capitaux privés à venir injecter des capitaux dans le secteur.
C'est dans ce registre qu'il faut ranger les difficultés éprouvées pour la re-privatisation de la Senelec pourtant programmée depuis 2002. Des opérateurs étrangers se sont néanmoins intéressés depuis cette date, pour ensuite se retirer faute de s'entendre avec l'Etat sur le partage des risques. Vivendi qui a été retenu d'office le 23 novembre 2002 a fait un revirement de dernière minute, sous le prétexte de difficultés à réunir les fonds requis. Plusieurs autres grandes entreprises se sont manifestées dont la société américaine Aes-limited, Edf et Bouygues mais jusqu'à présent, aucune négociation n'est concluante.
Par ailleurs, les relations contractuelles entre l'Etat (la Senelec) et certains producteurs indépendants sont très déséquilibrées. On peut comprendre que ces opérateurs réclament des garanties face aux risques pays (instabilité, guerre civile, incrédibilité institutionnelle), mais l'Etat est allé beaucoup trop loin dans l'endossement des risques d'exploitation. Les producteurs indépendants cherchent simplement à s'assurer de l'écoulement de l'intégralité de leur production. Or, actuellement, la production indépendante est intégralement achetée par la Senelec qui doit, en plus, produire en interne et s'adresser au barrage de Manantalli pour satisfaire son besoin de 400 MW.
Dès lors, le partage des risques pouvait se limiter à la clause de Take or Pay qui régit les contrats de livraison d'électricité et au titre de laquelle la Senelec paie régulièrement l'intégralité de la capacité des producteurs privés. Mais en plus, c'est la Senelec qui garantit également la sécurité de l'approvisionnement en combustible de producteurs comme Gti, en s'acquittant de leurs factures de carburant. Il s'agit donc d'un mécanisme de partage du risque inéquitable qui défavorise la Senelec puisqu'en plus de régler mensuellement des factures de livraison d'électricité, elle subit seule et de plein fouet toutes les fluctuations du baril du pétrole.
Les réels problèmes managériaux de la Senelec
A la Senelec, la confusion entre les objectifs politiques, sociaux et commerciaux a historiquement favorisé l'ingérence politique dans la prise de décision d'ordre opérationnel, au détriment de l'autonomie de gestion, de la performance commerciale et de l'efficacité économique. Cette situation laisse à ses dirigeants une marge de manoeuvre insuffisante pour appliquer un management efficace et rigoureux, en confinant en même temps des ressources humaines de qualité dans une position passive qui frise l'oisiveté. On peut donc comprendre les limogeages intempestifs des directeurs généraux qui n'ont eu que le tort de vouloir accomplir l'absolument impossible. La volonté politicienne des autorités de tutelle d'exercer un contrôle sur tous les postes de la gestion démotive les dirigeants et les personnels qualifiés de l'entreprise. Si on observe bien, on constate qu'il n'y a que les politiciens qui durent à la direction de la Senelec puisqu'il faut savoir tenir un langage ondoyant, nuancé et entretenir des incohérences et des inepties.
Mais les difficultés de la Senelec ne pourront jamais être dissipées sans un règlement définitif du problème de son instrumentalisation politicienne. Une grande partie de la clientèle politique du Pds est y casée au détriment d'un recrutement juste, opportun et d'une utilisation optimale des ressources humaines bien qualifiées en poste dans l'entreprise. Dans l'intervalle 2000-2007, certains cadres de l'entreprise ont dénoncé un recrutement pléthorique, la création d'agences inutiles et l'initiation de multiples autres dépenses nulles et non avenues. Ainsi, rien que l'élimination de tels surcoûts procurera à la Senelec une respiration financière suffisante pour contenir la hausse actuelle du baril citée comme argument dans la hausse programmée des tarifs en juillet 2009. On peut tabler sur des milliers d'agents en surplus si l'on sait qu'au Gabon où la gestion était moins décriée et la population beaucoup moins importante, les sureffectifs portaient sur 544 agents en 1997 et leur élimination est venue appuyer une baisse tarifaire de 17,25 %.
Il faut également élaborer une stratégie de réduction des surcoûts liés aux pertes techniques et à l'utilisation par la Senelec de groupes de secours coûteux au détriment d'un entretien sérieux des centrales publiques. L'Etat doit aussi renforcer, en collaboration avec le Mali et la Mauritanie, les sources hydroélectriques qui s'avèrent être moins chères. Il faut aussi songer à réaliser les économies d'énergie proposées par l'autorité publique. L'utilisation efficace de l'électricité est, en tout cas, un moyen adéquat pour retarder l'investissement en moyens de production.
Où est le Fonds de sécurisation des produits pétroliers créé en 2006 ? Le pétrole, de surcroît importé, est le combustible utilisé pour la production de la majeure partie de l'électricité au Sénégal. Cette situation fait du Sénégal un pays énergétiquement vulnérable et dépendant. C'est pourquoi la crise pétrolière amorcée en 2004 a été sentie de plein fouet dans le secteur électrique sénégalais. Et comme la sécurité de l'approvisionnement en combustible incombe à l'Etat (Sar et Senelec), le déficit public s'est progressivement creusé à mesure que le cours du baril augmentait. Dès l'année 2006, les difficultés financières se sont tellement aggravées que la Senelec ne pouvait même plus s'acquitter de la facture de combustible, coincée entre ses charges salariales et de fonctionnement administratif. C'est à partir de cette même année, que des hausses tarifaires très importantes ont été brutalement appliquées à l'électricité. Mais, avec la hausse progressive et inextinguible du cours du baril de pétrole, l'Etat était conscient qu'il fallait limiter les hausses tarifaires par le truchement des subventions qui ont porté sur plus de 100 milliards francs Cfa entre 2006 et 2007. Une telle situation n'était donc pas soutenable puisque l'Etat gérait en même temps les déficits de la Sar alors que sa solvabilité s'effritait de plus en plus.
Pour parer à cette situation, le ministère de l'Energie avait annoncé la création du Fonds de sécurisation des produits pétroliers, alimenté par les marges issues de la baisse des cours des produits pétroliers et des dotations des partenaires. Le cours du baril a baissé de plus de 60 % dès novembre 2008 sans que le prix du carburant ne baisse pour autant ou que le prix de l'électricité ne soit revu à la baisse. On peut donc supposer que ce fonds regorge actuellement de liquidités importantes susceptibles de contenir les risques financiers imputables au marché pétrolier. La création de ce fonds était d'ailleurs une lueur d'espoir pour la planification et la pré-résolution des difficultés récurrentes qui secouent le secteur. Paradoxalement, le ministre a récemment annoncé une nouvelle hausse des tarifs pour juillet 2009 sous le prétexte de la hausse du cours du baril sans évoquer l'existence de ce fonds. Il vient de démontrer, encore une fois, la cacophonie, le cafouillage et la démagogie dont le gouvernement fait montre sur le dossier énergétique. Toutefois, malgré leur sévérité, ces hausses tarifaires peuvent néanmoins être considérées comme un effort participatif des Sénégalais au redressement du secteur. Mais le gaspillage ostensible des fonds publics et le clientélisme flagrant à la Senelec n'inspirent pas confiance concernant un effort collectif qui va y être engrangé.
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