Le Potentiel (Kinshasa)

Congo-Kinshasa: La mutinerie de la Force publique le 5 juillet 1960

Diosso Olivier

3 Juillet 2009


Kinshasa — Six jours après l'accession du Congo-Kinshasa à la souveraineté nationale et internationale, le 5 juillet 1960, la Force publique, l'ancêtre de l'Armée nationale congolaise (ANC), des Forces armées zaïroises (FAZ), des Forces armées congolaises (FAC) et des Forces armées de la République démocratique du Congo (FARDC), s'est mutinée. A la base, le mécontentement des soldats congolais dont l'africanisation des cadres posait problème. Et les frustrations sont empirées lorsque le général Janssens, demeuré chef d'état-major général de la Force publique, lancera sa fameuse phrase incendiaire selon laquelle «Avant l'indépendance égale après l'indépendance ». La mutinerie est partie du camp Léopold, aujourd'hui camp Kokolo, à Kinshasa, pour embraser pratiquement toutes les garnisons du pays. Ci-dessous, la situation des «belligérants» dans les provinces du Bas-Congo, avec l'opération « Mangrove », et de l'Equateur (district de la Tshuapa). La chasse aux Européens était au rendez-vous. Un récit de J.P. Sonck, repris dans www.Congo 1960.be.

Lors de la mutinerie des soldats de la Force publique en juillet 1960, les soldats de la garnison Force publique et la Police de Matadi s'étaient livrés à la chasse aux Européens, accusés de détenir des armes. La panique s'empara de ces derniers car la fouille des habitations s'était déroulée avec brutalité. Et des femmes avaient été violées. La ville se vida entièrement de ses habitants qui embarquèrent sur les navires de commerce pour regagner l'Europe. Le port maritime était bloqué par des grévistes du chemin de fer et l'Algérine De Moor demeura sur place. Une intervention des Forces belges n'était plus nécessaire suite au départ des Européens. Mais, dans la soirée du 10 juillet 1960, le commandant des Force métropolitaines, Roger Gheysen, promu depuis peu général major, ordonna l'exécution de l'opération Mangrove. Il s'agissait de prendre le contrôle du port de Matadi, désarmer les mutins de la Force Publique et assurer la sécurité du ravitaillement car la paralysie du trafic ferroviaire risquait d'asphyxier la capitale Léopoldville.

L'ordre fut réceptionné à Banana par le capitaine de vaisseau Petitjean, dont le Task group naval quitta le port le 11 juillet à 2h15'. La mission de débarquement confiée à la Force navale belge mettait en oeuvre trois Algérines, armées d'un canon de 102 mm et de deux Bofor 40 mm, trois vedettes fluviales armées d'Oerlikon 20 mm, des fusiliers marins, la compagnie de marche des chasseurs ardennais et la compagnie de marche du 12ème de ligne à effectif réduit. Le port de Boma devait également être occupé par le 6ème bataillon Commando caserné à Kitona. L'état-major opérationnel du Centre d'entraînement de Kitona (Ceki), aujourd'hui base militaire de Kitona (Baki), se préoccupa d'assurer une couverture aérienne aux troupes belges et pendant que le Task group naval remontait le fleuve dans la nuit pour se rapprocher de son objectif. Le commandant «Local air» de la Force aérienne à Kitona donna l'ordre au «Flight appui-feu» de se préparer à des vols d'intimidation sur les ports de Boma et de Matadi dès le déclenchement de l'attaque. Le port de Matadi était défendu par le bataillon d'artillerie anti-aérienne de la Force publique cantonné au camp Redjaf. Ce bataillon AA comptait 357 hommes et disposait de huit canons Bofor 40 mm, de seize canons Oerlikon 20 mm, de canons de 75 mm sans recul et d'armes automatiques.

Suite à l'africanisation des cadres, l'adjudant Ingila avait été promu commandant de la place en remplacement du major Pyro. Comme ils l'avaient appris depuis des années lors des manoeuvres, ses hommes avaient installé leurs pièces de DCA sur les hauteurs, notamment à la pointe Léopold II, à Fuka Fuka et à Kala Kala et les servants congolais prenaient leur rôle très au sérieux. Malgré le risque d'être abattus, les pilotes des Harvard ne pouvaient faire usage de leurs roquettes qu'en cas de nécessité absolue

Vers 09h00, un des appareils s'écarta de la formation pour effectuer un vol d'observation au-dessus de Boma où l'opération terrestre lancée par le 6ème bataillon Commando du major Lemasson, parti à l'aube de la base de Kitona, avait abouti au désarmement des mutins La veille, les soldats congolais avaient annoncé sur le réseau radio de la Force publique qu'ils tireraient sur tout avion volant bas et à 9h56', l'adjudant Ingila alerta par radio le QG/Force publique africanisé de Léopoldville pour lui signaler que des avions Harvard survolaient Matadi à basse altitude. En l'absence du colonel Mobutu parti à Coquilhatville, l'adjudant Kiembe, devenu officier et sous-chef d'état-major lors de l'africanisation des cadres, ne put donner l'autorisation d'abattre les avions qui tournaient au-dessus du port à basse altitude. Mais il avertit par radio Louis de Gonzague Bobozo, adjudant médaillé 40-45 devenu le commandant de la 4ème brigade cantonnée au camp Hardy de Thysville, actuellement Mbanza-Ngungu.

L'adjudant Bobozo fit sonner le rassemblement et forma immédiatement une colonne pour venir en aide à la garnison de Matadi. Le jour s'était déjà levé lorsque le Task Group Naval s'engagea dans le chaudron d'Enfer. La flottille parvint en vue d'Ango Ango à 10h15' et l'Algérine Dufour quitta la formation avec la vedette Ourthe, afin d'accoster au port pétrolier et y débarquer une partie des troupes.

Un des pelotons de fusiliers marins devait occuper le port pétrolier et couper la route menant à Matadi, tandis que les soldats du 12ème de Ligne du sous-lieutenant Vrolix avaient pour mission de désarmer la compagnie de gendarmes congolais casernés dans le camp d'Ango Ango. Ils devaient également s'emparer des quatre Bofor du bataillon d'artillerie anti-aérienne qui y étaient entreposés, selon les renseignements reçus. Ce camp de Gendarmerie était situé à un kilomètre du port pétrolier à la frontière du territoire portugais de l'Angola. Comme tous les camps militaires de la Force publique, il abritait également les familles des militaires noirs

Quant à la situation de Boende, chef-lieu du district de la Tshuapa, la garnison militaire se composait de 154 gendarmes de la compagnie du commandant Delarge, détachée dans le chef-lieu du district par le 4ème bataillon de gendarmerie de Coquilhatville. Le 8 juillet 1960, les nouvelles reçues du Bas-Congo semèrent l'inquiétude parmi la population européenne et des mesures furent prises pour évacuer les femmes et les enfants. Tandis que les membres du Corps de volontaires européens (CVE), alarmés par les rumeurs de viols et d'exactions, se regroupaient au bâtiment du territoire dans la nuit du 9 au 10 juillet pour recevoir armes et munitions. Cette mesure prise par le commandant Delarge n'était pas passée inaperçue et les gendarmes de sa compagnie refusèrent d'aller à l'aérodrome pour rendre les honneurs au colonel Henniquiau, mandé de Léopoldville avec une délégation chargée de l'africanisation des cadres.

Après avoir élu leurs propres chefs, les gendarmes étaient toujours aussi nerveux et ils menacèrent de désarmer les Européens. Le commandant Delarge, chargé de conseiller le nouveau cadre africain avec trois autres officiers et sous-officiers belges, entreprit le désarmement du CVE pour ramener le calme, mais les gendarmes exigeaient le désarmement total. Et le 11 juillet, ils procédèrent à des perquisitions dans le quartier européen et des particuliers trouvés en possession d'armes furent arrêtés. Une partie des gendarmes occupaient l'aérogare et la tour de contrôle et le pilote du DC-4 de la Sabena, qui assurait la liaison aérienne entre Stanleyville et Léopoldville, demanda par radio l'autorisation d'atterrir, mais il lui fut signifié l'interdiction de se poser. Finalement, l'avion de la Sabena put se poser pour procéder à l'évacuation des Européens et une cinquantaine de réfugiés embarquèrent dans un DC-4 prévu pour quarante passagers.

L'agitation des mutins reprit après le départ du quadrimoteur car la troupe avait appris par le réseau radio de la Force publique l'attaque des Forces belges à Matadi. Les mutins se ruèrent vers l'aérodrome pour interdire l'atterrissage d'un second DC-4, mais le commandant Delarge réussit à les calmer car des réfugiés européens, entassés dans la salle d'attente de l'aérogare, attendaient impatiemment d'être évacués et la situation risquait de dégénérer.

Pendant ce temps, leurs camarades restés en ville arrêtaient les conseillers belges de la gendarmerie et de l'administration. Le même jour, en fin d'après-midi, un bi-moteur DH Dove de l'Avimil transportant le chef d'état-major Joseph-Désiré Mobutu se présenta au-dessus de l'aérodrome et le pilote voulut atterrir, mais les gendarmes mutinés menacèrent l'avion de leurs armes. Après quelques hésitations, ils laissèrent l'appareil militaire se poser. Le colonel Mobutu sermonna les gendarmes présents à la plaine d'aviation et ordonna de relâcher les conseillers belges.

La situation était bien pire à Mompono, petit port fluvial sur la Maringa, à 146 km de Boende, où le peloton de cinquante gendarmes détaché du 4ème bataillon s'était mutiné après avoir entendu que les troupes belges attaquaient les Congolais à Matadi. Tous les Européens furent arrêtés et mis au cachot, tandis que les missionnaires étaient enfermés au corps de garde du camp militaire et les soeurs à la cantine troupe. Ils ne subirent pas de violences, mais durent se soumettre à certaines vexations sous la menace.

LES HORREURS DE DJOLU

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Une partie des mutins de Mompono se rendit à Djolu, sur la rivière Bolombo, où une section de gendarmes tenait garnison. Alarmés par la situation régnant à Ikela, des Européens se réfugièrent à la mission, tandis que d'autres organisaient une colonne pour évacuer des femmes et des enfants vers Boende. Mais elle fut bloquée par les mutins venus de Mompono. Une partie des véhicules força le barrage, mais les suivantes furent arrêtées par des coups de feu et leurs occupants furent envoyés à la prison de Djolu sous bonne garde. Les femmes furent séparées des hommes et enfermées dans un local à part. Le lieutenant de réserve, qui servait de conseiller à la section de gendarmes, fut blessé à la jambe alors qu'il tentait de s'interposer entre les habitants et les mutins. Ils l'obligèrent à marcher jusqu'à la prison malgré sa blessure. Le médecin du poste voulut lui donner des soins, mais il reçut des coups sur la figure. Deux Européennes habitant en dehors de Djolu cherchèrent un refuge au bureau de l'administrateur du territoire, mais elles furent jetées à terre par des gendarmes congolais et violées. Les habitants qui s'y étaient regroupés furent ligotés et emmenés en prison, tandis que l'administrateur territorial était battu. Les bureaux du territoire furent fouillés et vers deux heures du matin, des gendarmes se rendirent à la mission où les religieuses et les Européens qui s'y étaient réfugiés furent molestés. Les hommes furent ligotés et emmenés en prison, mais les femmes enfermées avec les religieuses dans un local à part avec les autres prisonnières. Les violences se poursuivirent durant la nuit du 12 juillet et les prisonnières, y compris les soeurs de la mission, furent soumises à des violences sexuelles par les gendarmes, les policiers et d'autres Congolais de la localité. Le calvaire de ces malheureuses continua le lendemain, lorsque les Européens quittèrent le lieu de détention pour être embarqués sur des camions vers Mompono.

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