Bernard Zangré
2 Juillet 2009
La libre circulation des biens et des personnes dans l'espace CEDEAO (Communauté économique des Etats de l'Afrique de l'Ouest) demeure-t-elle un vÅ"u pieux ? Obligé d'y croire, au regard des tracasseries routières érigées en devise sur le corridor Ouagadougou-Bamako où les forces dites de sécurité, la douane, l'Office national des transports (ONT) et les agents des mairies, entre autres, intronisées en mille endroits sur le tronçon malien, ne parlent qu'une seule langue, celle du francs CFA ; l'ultime laissez-passer qui vous ouvre bien des voies et des portes, au détriment des documents exigés de tout conducteur de transport de marchandises. Corruption et intimidations s'y côtoient. Voici donc toutes les conditions réunies pour vivre le calvaire sur cette route internationale devant pourtant servir au désenclavement des Etats de l'hinterland. En tout cas, une semaine passée sur les rives du Djoliba nous aura édifié.
Notre troisième séjour en terre africaine du Mali, du 22 au 27 juin 2009, nous le devons à l'Observatoire des pratiques anormales (OPA) sur les corridors inter-Etats, qui se fend d'un plaidoyer contre les tracasseries routières dans l'ouest-africain. Bien des barrières, en effet, y entravent la libre circulation des biens et des personnes. Aussi une enquête fut-elle diligentée du 1er janvier au 31 mars 2009 sur les corridors Ouaga-Tèma ; Ouaga-Lomé et Ouaga-Bamako, qui permit de faire l'état des lieux et de tirer la sonnette d'alarme.
Le constat est un réquisitoire contre les forces néfastes qui freinent le développement économique de la sous-région ouest-africaine, au nombre desquelles les agents de la sécurité, qui, non seulement rançonnent sans scrupules, mais aussi constituent un goulot d'étranglement. En voulez-vous des preuves ?
Dans le premier rapport 2009 de l'OPA, on s'étonne de constater que "le nombre de postes de contrôle aux 100 km est de l'ordre de 2 au Togo et au Ghana, mais atteint 5 au Mali. Les temps de contrôle des véhicules aux 100 km vont de 7 mn au Togo à 44 mn au Burkina Faso. En ce qui concerne les perceptions illicites, elles varient de 1 667 F CFA au Togo à 7 784 F CFA au Mali aux 100 km.
Les niveaux de perceptions illicites, par rapport au précédent trimestre, ont baissé au Burkina Faso, au Ghana et au Mali. Cependant, fait remarquer l'OPA, ils demeurent élevés en raison de l'application, sur deux des trois corridors, de la réglementation sur la charge à l'essieu sans délivrance de reçus aux conducteurs dont les véhicules se révèlent fautifs".
Du côté du Mali, l'autorité ne manquera point de rougir les yeux en apprenant que "le corridor Ouagadougou-Bamako enregistre des perceptions illicites de l'ordre de 44 375 F CFA par voyage. Ce niveau, élevé, serait essentiellement imputable au Mali qui, avec 33 625 F CFA par voyage, dont 6 625 F CFA rien que sur le contrôle de la surcharge, bat le record des perceptions les plus élevées par pays et par corridor au cours d'un voyage, loin devant le Burkina Faso, qui, sur le même corridor, enregistre 10 750 F CFA de perceptions illicites par voyage".
1 000 F pour un cachet
Quelque trois mois se sont donc écoulés après la publication de ce rapport sentencieux, et la nécessité s'est fait sentir d'engager les médias dans ce combat, à l'issue encore incertaine, contre les pratiques illicites sur les trois corridors suscités. Eric Jean Aristide Ouangré du Centre Afrika Obota (CAO), membre de l'OPA, nous avait prévenu que ce ne serait pas facile, et nous en étions des plus convaincus, ce, d'autant plus que le voyage devait se faire à bord d'un camion de transport de marchandises.
Ainsi quittions-nous la capitale burkinabè ce 22 juin à la dernière heure par la Route nationale n° 1 pour faire la jonction avec Bobo-Dioulasso, embarqué par un bon samaritain. A cette heure-là, notre crainte était beaucoup plus de devoir nous retrouver sur le chemin des indécrottables coupeurs de route qui règnent dans les régions du Centre-Ouest, de la boucle du Mouhoun et des Hauts-Bassins qu'autre chose.
Dieu merci, jusqu'à ce que nous atteignions la frontière après le lever du soleil, ils ne furent point de la partie. Nous nous présentons aux postes de police et de gendarmerie pour la vérification de nos documents de voyage. Rien à signaler, sauf que nos compagnons, eux, ont dû sacrifier à la traditionnelle dîme de 1 000 F CFA pour défaut de carnet de vaccination, et de 1 000 autres F CFA pour le cachet apposé sur le passeport, ce, avant même de rendre la politesse aux agents de la douane.
L'attente fut de courte durée, et nous avons pu reprendre notre traversée, espérant au plus vite les portes de Bamako, que nous atteindrons quelque dix heures plus tard après avoir avalé 920 km. Le rêve d'un voyage paisible s'était envolé, car nous avions compté sans tous ces postes de contrôle échelonnés sur notre trajet et l'accueil qui nous y serait réservé.
En partie, les enquêteurs de l'Observatoire des pratiques anormales n'avaient pas tort au regard de la fréquence des arrêts. Personnellement, notre porte-monnaie n'en souffrit point pour autant, mais nous n'en dirions pas de même pour notre compagnon de transporteur dont les yeux virèrent au rouge.
Ce n'était que la partie visible de l'iceberg, car les entretiens que nous eûmes tant avec les transporteurs burkinabè résidant à Bamako qu'avec les syndicats des transporteurs du Mali allaient nous le confirmer. De l'avis de transporteurs, ont-ils dit en chÅ"ur, le corridor Ouaga-Bamako, de par ses tracasseries, n'a pas son pareil.
Impossible, en tout cas, d'aller d'une de ces capitales à l'autre à bord d'un camion, sans débourser quelque 100 000 F CFA, dont les 3/4 iront dans les poches des percepteurs maliens... sans le moindre reçu. "En règle ou pas, vous êtes obligé de cracher dans le bassinet si vous souhaitez poursuivre paisiblement votre voyage : la police ; la gendarmerie ; la mairie ; la douane ; l'Office national des transports, dont les missions sont dévoyées, sont là, chacun pour percevoir sa dîme dans l'indifférence totale de la hiérarchie".
Ne sont-ce d'ailleurs pas les petits prédateurs placés dans les différents postes qui pourvoient au caviar et au champagne des boss, qui se la coulent douce dans la capitale ? "Inutile de demander pardon sous peine de voir votre cas s'aggraver", conclut ce chauffeur qui a requis l'anonymat pour des raisons évidentes.
C'était la rengaine au siège de la Coordination nationale des syndicats et associations des conducteurs du Mali et de la Fédération nationale des transporteurs du Mali, sis au parking central des transports "gros porteurs" du quartier Faladié. A quelques centaines de mètres de là, au siège du Syndicat national des chauffeurs et conducteurs routiers (SYNACOR) aussi, les tracasseries routières sont un sujet d'actualité.
D'où cette causerie-débat organisée le jeudi 25 juin sur ledit thème, à l'initiative de la Coalition des Alternatives africaines Dette et Développement (CAD-Mali), du Centre ouest-africain pour le Commerce (RADE HUB) et de l'Agence des Etats-Unis pour le Développement international (USAID). La présence massive de toutes les parties prenantes à cette causerie-débat, qui se voulait une campagne de sensibilisation des différents acteurs des transports routiers, s'imposait donc.
Accusés, levez-vous !
Si l'unanimité s'est faite autour des tracasseries et des perceptions illicites, ce forum s'est vite transformé en procès en règle des forces de sécurité, de l'ONT et, dans une moindre mesure de la douane, qui, aux yeux des intervenants, sont les véritables plaies du transport routier au Mali ; des accusés de luxe obligés de jurer sur tous leurs dieux, après l'échec des mémoires en défense, que, dans les meilleurs délais, tout irait dans le bon sens, pour peu que les transporteurs, eux aussi, acceptent de battre leur coulpe, les torts étant partagés. Effectivement, dans cette guerre des sorciers du corridor Ouaga-Bamako, que celui qui n'a jamais mangé l'enfant d'autrui jette la première pierre au coupable.
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