Raouf Seddik
3 Juillet 2009
2009 est l'année de la célébration de l'arrivée chez nous des Morisques, il y a maintenant quatre siècles. C'est, en effet, en 1609 que, suite à une décision d'expulsion émanant du roi Philippe III, des vagues de populations morisques sont parvenues sur nos rivages.
S'en est suivi un moment intéressant de notre histoire nationale, puisque l'installation massive de ces populations sur notre sol s'est traduite par de vastes changements dans la physionomie des activités économiques, intellectuelles et artistiques durant les siècles suivants : à travers elles s'opérait la fécondation de la culture tunisienne par la culture andalouse.
C'est en considération de cet événement important que l'Ordre des architectes a organisé récemment une conférence, au cours de laquelle on a évoqué, en long et en large, l'apport des Morisques à nos traditions : dans le domaine de la construction, bien sûr, mais aussi dans d'autres domaines.
La dernière partie de cette manifestation avait prévu une visite d'une des villes andalouses, et le choix s'est porté sur Zaghouan. La ville compte, c'est vrai, de nombreux arguments, qui militent pour sa dimension touristique et culturelle : on y trouve l'une des toutes premières expériences en matière de gîtes ruraux, des édifices bien conservés, comme le mausolée de Sidi Ali Azzouz, une ancienne huilerie avec ses sortes de silos que l'on remplissait autrefois d'olives à partir d'un trou dans le toit, et dont les locaux sont désormais investis pas l'Association de sauvegarde de la Médina. Celle-ci, pour l'occasion, avait organisé une exposition d'anciennes photos, qui était un véritable périple dans le Zaghouan des débuts du XXe siècle. D'une façon générale, le cachet andalou se laisse assez bien deviner et l'on sent un certain souci de le préserver. Mais que de choses pourraient encore être faites
Cueilli au détour d'une conversation à laquelle participait un édile municipal, cet échange de propos qui disait : « Ce moucharabieh, s'il devient un danger pour les passants, devra être supprimé. C'est malheureux, car il est typique Il faudrait que l'Institut national du Patrimoine s'en mêle, sinon on ne peut rien faire » Le moucharabieh en question, il faut dire, ne mettrait pas seulement en valeur la maison dont il est issu, mais toute la rue avec le paysage qui s'y dessine à l'horizon.
Zaghouan, rappelons-le, c'est une ville d'eau, mais c'est aussi une ville de paysages montagneux d'une beauté ravissante. Le mariage de l'héritage culturel et architectural avec cet aspect naturel et ses attraits est la clé du développement touristique de la ville. Certains l'ont bien compris. A côté du siège de l'Association de sauvegarde de la Médina de Zaghouan se trouve le local d'une autre association, qui organise pour les visiteurs des randonnées en montagne, avec exploration des grottes et autres virées à sensations.
La mise en valeur de la ville pour renforcer en elle ses arguments touristiques relève toutefois d'une culture qui peine, ici comme ailleurs, à faire preuve d'autorité, malgré les avancées incontestables qui semblent être réalisées ici ou là. Près du gîte rural, installé à quelque distance de l'entrée de la ville, sur une petite route secondaire, un bâtiment industriel a été édifié juste dans l'axe de la montagne majestueuse : personne n'y a trouvé à redire. Le voisin avait le droit, sacré, de faire de son terrain ce qu'il voulait. Sous d'autres cieux, on y aurait vu un geste de mauvais goût, qui ne nuit pas seulement à un voisin, mais à ce qu'on pourrait appeler le « capital de séduction » de la ville tout entière.
Il faut souligner ici qu'avant de décider de venir à Zaghouan, les organisateurs avaient envisagé de consacrer la partie visite en se rendant à Testour : une autre des villes liées à l'installation chez nous des Morisques, et dont l'évocation du nom suffit souvent, peut-être plus que toute autre, à renvoyer dans les esprits à son passé andalou. Mais cette ville subit, dans une certaine indifférence de ses propres responsables locaux, une érosion de son cachet andalou, par l'abandon des anciens édifices et leur remplacement par d'autres, à l'architecture sans âme et sans lien aucun avec le passé.
La préservation des cachets architecturaux est un véritable filon, synonyme de création d'emplois et d'activité économique durable, indépendamment même de son importance du point de vue de l'identité locale. Chacun peut aisément se convaincre de cela et il n'y pas débat à ce sujet, tant l'évidence s'impose. Pourquoi, donc, s'obstine-t-on à perpétuer des politiques de gestion de l'espace urbain qui accordent si peu d'importance à la préservation du passé propre des villes Au point que tout problème lié à cet aspect historique, quand il a la chance d'être relevé, est presque systématiquement renvoyé à la prérogative de structures telles que l'Institut du patrimoine ?
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