Isolda Agazzi
3 Juillet 2009
Des tons rouges, des requins, des raies et des morues pourraient disparaître bientôt de nos tables. Des négociations sont en cours à l'Organisation mondiale du commerce (OMC) en vue de réduire les subventions qui contribuent à cette catastrophe.
Ces négociations prévoient des exceptions pour les pays en développement, mais les petits pêcheurs pourraient être obligés de se tourner vers d'autres sources de gagne-pain.
Quelque 80 pour cent des réserves de poissons dans le monde ont été exploitées à leurs limites. Les subventions qui sont considérées comme alimentant la surpêche dans le Nord et le Sud comprennent des subventions en espèces directes à la pêche, des allègements fiscaux, des garanties de prêt, un appui pour la construction et la modernisation des navires, des pirogues et des ports, des subventions en carburant, un nouvel équipement de pêche.
Depuis le début des années 1990, le Programme des Nations Unies pour l'environnement (PNUE), l'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO), le Fonds mondial pour la nature (WWF) et la Banque mondiale ont établi un lien causal entre les subventions et la surpêche. Le WWF est une organisation non gouvernementale internationale oeuvrant pour la sauvegarde de la nature.
En 2002, le Sommet mondial sur le développement durable a donné une nouvelle impulsion à la compréhension du lien entre le commerce et l'environnement.
"Les accords des pays industrialisés pour accéder aux eaux des pays en développement contribuent largement à la surpêche, car ces accords ne sont pas toujours basés sur des évaluations solides de la science et des réserves", affirme Anja von Moltke, de la branche de l'économie et du commerce du PNUE.
"En outre, les pays en développement ne disposent pas souvent d'informations et d'influence suffisantes pour négocier des accords d'accès équitables et durables. Mais les subventions locales à la pêche artisanale ont prouvé aussi qu'elles contribuent à la disparition des espèces, comme dans le cas du Sénégal".
Dans ce pays, une baisse drastique des espèces menace le moyen d'existence des petits pêcheurs qui constituent 15 pour cent de la population active.
Une réduction des subventions qui ont conduit aux accords d'accès aiderait à décourager les grands navires européens, équipés de radars hautement sophistiqués, d'attraper les derniers poissons dans l'océan.
Les négociations pour réduire les subventions à la pêche, quoique moins publiées que les pourparlers sur l'agriculture, sont importantes sur le Programme de développement de Doha de l'OMC. Le 8 juin, Journée mondiale des océans, Pascal Lamy, directeur général de l'OMC, a reconnu que "des gouvernements ont contribué au problème de surpêche en fournissant annuellement près de 16 milliards de dollars de subventions au secteur de la pêche.
"Cet appui maintient plus de bateaux sur l'eau et moins de poissons dans la mer. Mais les membres de l'OMC négocient actuellement pour réformer ces programmes afin que la pêche devienne une industrie durable et nous pouvons apprécier pleinement la générosité de nos océans pour les générations futures. Un accord à l'OMC maintenant serait synonyme des océans plus riches pour les générations futures", a déclaré Lamy.
A la Conférence ministérielle de 2005 de l'OMC à Hong Kong, des gouvernements sont appelé à une interdiction des subventions qui contribuent à la surcapacité dans l'industrie de la pêche et à la surpêche, avec un traitement spécial et différentiel pour les pays en développement.
"La principale question à l'OMC est la portée de cette interdiction", explique von Moltke. "Quelles subventions devraient être finalement prohibées et, pour celles qui restent, comment pouvons-nous assurer qu'elles ne contribuent pas à la surcapacité et à la surpêche?
"Cela exige des critères de durabilité qui assurent que la pêche n'est pas surexploitée et qu'un système efficace de gestion de la pêche est en place. Il comprend les contrôles des prises, des restrictions de l'accès ainsi que des mécanismes de suivi et de surveillance".
Mais cela ne discrimine-t-il pas les pays en développement qui ne peuvent pas supporter ces types de mesures?
"C'est là où vient le traitement spécial et différentiel", poursuit-elle. "La plupart des pays en développement sont prêts à s'engager dans un dialogue constructif et ne demandent pas un chèque en blanc pour conserver leurs propres subventions. Toutefois, puisque ce serait plus difficile pour certains pays en développement de mettre en oeuvre les critères de durabilité, ils devraient être rendus plus faciles pour eux.
"Et le Nord devrait aider le Sud à mettre en oeuvre des systèmes de gestion efficaces à travers le renforcement des capacités et l'assistance technique", ajoute von Moltke.
Les subventions aux pêcheurs artisanaux ne peuvent certainement pas être mises dans le même bateau que les subventions aux entreprises multinationales avec des chalutiers d'usines de poissons industriels et gargantuesques.
Mais l'OMC est en train de soutenir la position que, dans plusieurs cas, si non tous, même la pêche à petite échelle, artisanale traditionnelle, a causé la surpêche, alors que des pratiques telles que la pêche artisanale à la dynamite sont hautement destructrices pour les écosystèmes.
Par contre, le représentant du Kenya à l'OMC, Elijah Manyara estime que "nous devrions obtenir une exception sur les subventions sans aucune condition de meilleure gestion. Dans notre pays, les communautés côtières dépendent de la pêche pour leurs moyens d'existence et ne contribuent pas à la surcapacité.
"Quand nous parlons de la pêche, nous ne regardons pas l'angle commercial. Il n'existe aucune alternative (pour les petits pêcheurs du Kenya).
"Les subventions au Nord ont affecté les petits pêcheurs (au Sud) parce que les chalutiers (subventionnés) entrent dans nos eaux et réduisent les réserves de poissons".
Sa position est soutenue dans une certaine mesure dans un récent document de John Kurien du Centre pour les études de développement en Inde, qui a affirmé que "les petits pêcheurs, bien qu'ils représentent 98 pour cent de la flottille de pêche au monde, peuvent être à peine accusés de l'utilisation à grande échelle des subventions pour renforcer la surcapacité conduisant à la surpêche.
"Ce n'est pas pour suggérer que la surcapacité et la surpêche ne sont pas des problèmes en elles-mêmes pour la pêche à petite échelle. Le problème est que leur cause devrait être recherchée dans des facteurs plus complexes se rapportant aux marchés, à la technologie et aux institutions, et non simplement dans la largesse émanant des subventions".
Aimee Gonzales du WWF a un point de vue différent: "La taille du bateau importe peu tant que vous pêchez dans des zones qui sont surexploitées. Le peu n'est toujours pas beau. Dans le lac Victoria, les pirogues ne dépassent pas 10 mètres de long, mais elles sont encore nuisibles. Ce qui importe, c'est l'activité, pas la taille.
"Il ne devrait pas exister une carte blanche juste parce que la pêche est petite. La façon dont vous gérez la pêche est cruciale, mais certains pays en développement souhaitent que les conditions sur la gestion demeurent bénévoles".
Von Moltke considère ce qui suit comme une solution à cette question hautement politique: "Les subventions devraient être re-orientées vers la reconstruction de la pêche et la rééducation des gens à s'engager dans d'autres affaires. Le débat sur le gagne-pain alternatif est sur le point de déplacer les gens de la pêche qui n'est plus rentable, ou les amener vers une autre pêche qui est plus salubre".
Ce n'est pas seulement un problème commercial, mais il s'agit également des communautés côtières et de gouvernance et, ainsi, il est devenu très émotionnel. Mais les groupes de protection de l'environnement affirment que la diminution des poissons n'est pas seulement une catastrophe écologique puisqu'elle affectera, à long terme, le gagne-pain de 43 millions de pêcheurs dans le monde.
Comment peut-on avoir une communauté de pêche en bonne santé si la ressource a disparu?
Afin de trouver une solution participative, des organisations comme le PNUE et le WWF sont en train de faciliter des consultations informelles entre les pêcheurs et les experts de l'environnement et du commerce. Certains pays incluent également des pêcheurs et des activistes de défense des ressources naturelles dans les négociations, mais la résistance à cette proposition demeure forte.
La dernière session des négociations sur les subventions de la pêche a eu lieu en mai à Genève et la prochaine est prévue pour septembre. Comme toutes les questions du Cycle de Doha, des décisions devront être prises au sein de tout le bloc de Doha - ce qui est loin d'être terminé, quand bien même Lamy a plusieurs fois indiqué que l'accord a été réalisé à 80 pour cent.
"Il commence par exister quelques convergences vers les types de subventions qui devraient être interdites et celles qui devraient être exemptées", ajoute von Moltke.
La plupart des experts - et beaucoup de gouvernements - sont d'accord que les subventions directes aux coûts d'investissement ou d'exploitation des entreprises de pêche devraient être prohibées, telles que les subventions à la construction, l'équipement ou la modification de navires, le coût de l'équipement ou de la main-d'oeuvre. Il y a également une convergence que les subventions pour améliorer la sécurité ou le secours des navires d'une catastrophe naturelle devraient être exclues.
Mais les subventions en carburant sont plus controversées puisqu'elles sont particulièrement importantes pour beaucoup de pays en développement. Pourtant, elles ont clairement contribué à l'augmentation de la pression sur la pêche. Les eaux sont loin d'être calmes.
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