Mamadou Sarr
6 Juillet 2009
interview
Jeanne Lopis Sylla est chercheur à l'Institut fondamental d'Afrique noire (Ifan) de l'Université Cheikh Anta Diop de Dakar (Ucad). Elle y occupe les fonctions de chef du Laboratoire de linguistique et est en même temps chargée de mission auprès du directeur de l'Ifan. Dans l'entretien qu'elle nous a accordé, elle parle de la place et des obstacles que connaît la recherche à l'Ucad et dégage des perspectives.
On entend souvent dire qu'à l'Ucad, il y a des chercheurs qui cherchent, mais des chercheurs qui trouvent, on en cherche. Comment réagissez-vous à une telle boutade ?
Je la prends comme une plaisanterie, un jeu de mots. Mais on dit aussi 'qui cherche trouve'. Derrière cela, il me semble qu'il nous faut nous poser les vraies questions. Comment est vue la recherche au Sénégal, notamment celle qui se fait à l'Université ? Comment est-elle soutenue, financée ? L'est-elle vraiment ? Que fait-on des résultats de recherche ? Sont-ils valorisés ? Y a-t-il une politique nationale de recherche scientifique ?
Mais les chercheurs et les enseignants-chercheurs publient-ils régulièrement ?
Cette question est liée à la précédente. Vous n'êtes pas sans savoir que pour mener des recherches à bien et à terme, il faut, au-delà de la formation et de la compétence, de bons équipements, des moyens de se déplacer pour faire des recherches de terrain, avoir la documentation nécessaire aussi. Pour avoir de l'avancement, les chercheurs et les enseignants-chercheurs sont astreints à produire des résultats à travers des thèses, des articles et autres études, de se soumettre à la sanction du Conseil africain et malgache de l'Enseignement supérieur (Cames). Mais, entre la rédaction d'une thèse, sa soutenance et sa publication, les choses ne sont pas automatiques non plus. De nombreuses thèses soutenues, de nombreux articles et études dorment dans les tiroirs, sans être publiés. C'est certainement pour cette raison que les statistiques livrées par le directeur de la Recherche de l'Université sont si catastrophiques. Ces statistiques gagneraient tout de même à être analysées. Si elles traduisent une démotivation, il faut savoir pourquoi. Si elles s'expliquent par des difficultés, il faut les identifier de façon précise.
Quels sont les obstacles à la publication d'articles scientifiques ?
Je ne vous surprendrai pas en disant que le premier obstacle est financier. Une publication a un coût et il est particulièrement élevé. Les institutions universitaires ont des revues scientifiques qui ont du mal à paraître régulièrement et à un rythme soutenu. Les imprimeurs de la place hésitent à pré-financer la fabrication de ces publications, car les délais de paiement sont beaucoup trop longs.
Dans quelle direction s'oriente la réforme de la recherche à l'université ?
L'Ucad procède, depuis quelques années, à beaucoup d'améliorations et d'innovations. En ce qui concerne la formation à la recherche, avec, progressivement, la mise en place des écoles doctorales, la création d'un environnement qui accompagne la recherche et la formation : espaces, infrastructures déjà réalisées et en cours de construction, Tics, information, documentation scientifiques ; l'idée de conduire l'université à générer aussi des revenus, à travers la vente d'expertise, par exemple ; la poursuite du décloisonnement de l'université, de son ouverture, dans le cadre de partenariats pluriels, de conventions.
Bien sûr, de nombreux problèmes restent encore à résoudre : la nécessité d'un effort national de prise en charge de l'université ; le nombre grandissant d'étudiants qui impose un redéploiement à Dakar même, avec la création d'une seconde université, et de meilleures conditions d'hébergement ; la question du relèvement des frais d'inscription ; le développement des presses universitaires
Qu'attendez-vous des jeunes chercheurs docteurs et doctorants ? Ont-ils une place à l'Université ?
L'université ne peut pas absorber tous ceux qu'elle forme, cela va de soi. Mais dès l'instant où elle utilise autant de diplômés (quelques centaines, paraît-il), pour les Td et autres Tp, c'est que le besoin est là, il y a une demande. Ce sont les moyens même dont dispose l'université pour des créations de poste et pour son fonctionnement qui doivent être revus. Les universités nationales sont à la charge de l'Etat, principalement. La carte universitaire s'élargit, sans que, pour autant, la prise en charge des structures anciennes et nouvelles soit parfaitement assurée.
Comment en êtes-vous arrivée à la recherche ?
J'ai d'abord fait des études de lettres classiques me destinant à l'enseignement. Interpellée par la question des langues nationales, j'ai fait ensuite des études de linguistique et j'ai décidé de travailler (faire des recherches) sur les langues 'cangin', des langues très peu étudiées à l'époque, pour contribuer à leur connaissance, leur fixation par l'écriture.
Quelles sont les qualités d'un chercheur ?
Curiosité, méthode, persévérance, mais aussi humilité, parce que tout résultat peut être amélioré ou poussé plus loin par un autre, parfois même remis en cause.
Vous avez piloté l'année dernière les 70 ans de l'Ifan. Quel bilan en tirez-vous ?
Nous avions organisé, pour l'occasion, en décembre 2008, des expositions et un colloque international, à l'Ucad II, sur 'L'intégration africaine en question'. Le bilan intellectuel qui en avait été tiré, c'était que l'idée panafricaniste qui a germé au 19e siècle, a progressé au plan théorique, mais que, dans les faits, les chefs d'Etat africains avaient encore des difficultés à s'accorder, en ce qui concerne la mise en place d'un gouvernement d'union. Voyez ce qui vient de se passer à Syrte cette semaine, selon les informations données par la presse.
Cet anniversaire a aussi été l'occasion de faire le bilan de l'institution et d'identifier les défis qui sont ceux de l'Ifan aujourd'hui : mieux trouver les moyens de sa recherche et surtout d'une plus large diffusion de ses résultats ; favoriser la création d'un lien entre la recherche universitaire et la définition d'une politique nationale de recherche scientifique et l'application des résultats, pour le développement ; toucher la grande masse, en faisant une véritable vulgarisation scientifique qui, à côté de l'éducation et de l'alphabétisation, peut ouvrir d'autres horizons aux populations, favoriser une plus grande créativité.
Certaines perspectives sont aussi apparues, lors de notre colloque. C'est de réaliser, au niveau institutionnel, une intégration plus large de la recherche à l'échelle africaine, et non plus seulement régionale. Le débat quant à l'apport de la recherche à l'intégration ou à l'union des Etats africains doit être poursuivi. D'ailleurs, l'université prépare actuellement, en partenariat avec le ministère des Affaires étrangères, un symposium sur les Etats-Unis d'Afrique, prévu pour ce mois-ci.
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