Sud Quotidien (Dakar)

Sénégal: Anoci, Mbane, monument de la renaissance, dépassement budgétaire, Karim...- Exemples d'une patrimonialisation achevée de l'Etat

Madior Fall

6 Juillet 2009


L'Agence nationale pour l'organisation de la conférence islamique (Anoci), la communauté rurale de Mbane dépecée de ses terres, le Monument de la Renaissance à la pointe des Almadies, sa conception, sa réalisation, les terres bradées pour, les fameux dépassements budgétaires et le projet politique prêté au fils ainsi que la centralité dans les affaires publiques de Karim Wade lui-même... Quelques exemples d'une patrimonialisation achevée de l'Etat, selon Mouhamadou Mbodji, coordonnateur de l'Ong « le Forum Civil » qui partageait hier, dimanche 5 juillet le plateau avec notre confrère, Abdoul Latif Coulibaly, Directeur de l'Institut des sciences de l'information et de la communication sociale (Issic) et de publication du journal la « Gazette » de l'émission « Remue-ménage » de la Radio Futurs médias (Rfm). Les deux hommes ont estimé à cette occasion« qu'un chef patrimonial confond l'espace public et l'espace privé ».

On a manifesté dans la communauté rurale de Mbane à quelques encablures de Richard Toll pendant le week-end ainsi que l'on s'y attendait. Une opinion de plus en plus déterminée refuse d'y cautionner ce qu'elle considère comme un coup de force du pouvoir en place : le bradage des terres et la tentative d'inverser le vote citoyen dans la localité le 22 mars dernier. Mouhamadou Mbodji, du Forum Civil, invité de l'émission "Remue-ménage" de la Radio futurs médias (Rfm) qui partageait hier le plateau avec Abdou Latif Coulibaly Directeur de l'Institut des sciences de l'information et de la communication sociale (Issic), non moins Directeur de publication de l'hebdomadaire « la Gazette » n'a pas dit autre chose. En phase tout au long de l'émission les deux hommes ont indexé la néo-patrimonialisation du pays pour expliquer la logique redistributrice dans le groupe au pouvoir qui caractérise le fonctionnement de l'Etat depuis 2000. Le bradage des terres, le scandale selon eux, du Monument de la Renaissance, la logique clanique du pouvoir, tous les autres dysfonctionnements observés et déplorés.

En ce qui concerne les scandales fonciers en effet qui « fleurissent » et désespèrent les populations sans terre et sans toit en majorité, le militant de la transparence dans la gouvernance a estimé qu'il faut aller chercher les raisons dans ce qui apparaît comme une privatisation de l'Etat sous Wade. Pour lui, « le chef patrimonial confond l'espace public et l'espace privé. Avec lui, la politique se mélange à l'économie. On n'a plus besoin de créer une entreprise pour s'enrichir, il suffit juste d'avoir une position politique. Tous les gens coptés dans ce camp-là raisonnent en termes de gouvernement de l'alternance, du peuple de l'Alternance. Il y a une césure nette entre ceux qui sont avec eux et ceux qui sont contre eux." Mouhamadou Mbodji qui convoque ainsi le célèbre sociologue Max Weber remarquable juriste, brillant économiste, historien de renom, même si, ici, le « Droit de l'hommiste » a mis l'accent sur la dimension philosophique et politique du penseur. Il a tenté de fournir un cadre théorique au système « wadien » qui, selon lui, joint hier au téléphone pour mieux expliciter son avis exprimé le matin à la Rfm, « nous a ramené tranquillement dans la féodalité. Ce n'est en effet que dans la féodalité où la politique et l'économique fusionnent. Le roi qui a droit de vie et de mort sur les sujets, distribue les postures politiques de privilèges et les prébendes qui vont avec. La néo-patrimonialisation à laquelle nous assistons cherche à factoriser la révolution bourgeoise qui s'est évertuée à séparer les deux ».

Pendant l'émission de notre confrère Alassane Samba Diop, Mouhamadou Mbodji s'était insurgé contre ce qui se passe dans la communauté rurale de Mbane rendue doublement célèbre pour ses terres « affectées » à la nomenklatura et le verdict de la Cour d'Appel infirmant la décision sortie des urnes le 22 mars dernier. Selon lui revenant sur le recours ayant annulé le vote par la Cour d'Appel, « à Mbane, il n y a aucune mention faite sur les procès-verbaux. Il faut réorganiser le scrutin. J'espère que la Cour suprême rectifiera ce précédent dangereux ».

L'Anoci un moyen de légitimation

Me Abdoulaye Wade a voulu faire de l'Agence nationale pour l'organisation de la conférence islamique (Anoci) un moyen de légitimation politique pour son fils, a fait remarqué auparavant Mouhamadou Mbodji. Même si les responsables de l'Anoci avaient fixé très haut la barre, ils n'auront pas atteint leurs objectifs, a-t-il estimé. « Il y a eu un dédoublement conceptuel entre la réalisation de ce projet, c'est-à-dire la construction d'infrastructures et le projet politique endossé par la Génération du concret. L'Anoci a été un moyen de légitimation pour le fils du président. Si aujourd'hui, on est arrivé au terme de l'existence de l'Agence, on n'a pas besoin du CICE comme structure d'audit. Ce sont eux qui ont compliqué la tâche qui leur était dévolue. On est dans le flou total sur la visibilité de ce projet. Ils confondent dans les fonds publics, ceux qu'on nous a prêtés et ce qui a été sorti des caisses de l'Etat. C'est pas cohérent comme démarche », a-t-il souligné .

En écho, Abdou Latif Coulibaly a noté que, « les gens nous ont dit au départ qu'ils allaient réaliser plusieurs axes routiers dans Dakar, construire au moins 9 hôtels, un centre international des Congrès pour abriter la conférence. Mieux que l'Etat ne dépassera pas un seul sou dans l'affaire. Au finish, moins de 20% de ce qui avait été projeté ont été réalisés. Pis, on est retourné au Méridien-président, lieu qu'on disait pourtant inadapté. Alors qu'en 1991 (date de la tenue la première fois de l'Oci à Dakar Ndlr), l'Etat du Sénégal avait obtenu 120 milliards de Fcfa totalement libérés sous forme de dons et de subventions de la part des Emirats du Golfe, dans les 172 milliards mobilisés selon Abdoulaye Baldé dans une déclaration faite publiquement, seuls 32 milliards procèdent de dons, tout le reste provient d'emprunts auprès d'institutions financières comme la Banque islamique de développement (Bid), des fonds saoudiens, koweitiens etc. Avouez que ce n'est pas si reluisant que ça comme bilan ». Et d'ajouter, « aucun Sénégalais n'est aujourd'hui capable de dire combien tout cela a coûté. On sait en outre que 26 milliards de nos francs ont été dégagés par l'Etat pour la réalisation des villas présidentielles pour le sommet.

A l'arrivée, pas une seule villa. Une situation qui n'est mentionnée nulle part dans les papiers qu'exhibent les patrons de l'Anoci ».

Ce qui fera dire à Mouhamadou Mbodji qu'au fond, cela reflète la marche de l'Etat sénégalais. S'agissant d'un audit, il fait part de son opposition à l'usage d'un cabinet d'audit étranger : "c'est au parlement de faire parler ses prérogatives. Ils ont des outils que la constitution leur a donnés. Ils peuvent auditionner en plénière les responsables de l'Anoci et laisser libre cours aux questions des députés.Ils peuvent former une commission mixte avec l'Inspection générale d'Etat (Ige), la Cour des comptes et la société civile », indique-t-il.

Soulignant les dysfonctionnements occasionnés par la construction de la Corniche, Mbodji accuse :"la Médina est le seul quartier qui a été exclu de l'usage des travaux de l'Anoci. C'est un gros scandale car c'est un quartier populaire marqué par la pauvreté. Cela risque de créer des troubles, car les choses risquent de bouger." Poursuivant, il fait observer que "le tunnel dès qu'on l'a livré, on a vu que l'eau suintait de partout.

Pour moins que ça, Bara Tall est allé en prison. Le tunnel devait être refait. On peut constater de visu que cet ouvrage ne répond pas aux normes. 18 milliards d'appui institutionnel à l'Anoci, soient 4,5 milliards par an. C'est plus que le budget de la présidence sous Diouf. Les textes ne reconnaissaient pas à Karim Wade les activités qu'il faisait au nom de l'Anoci."

Le dialogue obligé

La logique néo-patrimonialiste du pouvoir rencontre cependant ses limites. Même si, la question de sa pérennisation induit les tentatives de dévolution monarchique du pouvoir auxquelles, on semble assister, fait remarquer Mbodji, il s'avère que les crises internationale financières, énergétiques, alimentaires et au plan interne de gouvernance budgétaire, font que le pouvoir qui s'en trouve ainsi dangereusement limité pour asseoir et agrandir sa base sociale, est obligé de composer. Ce sont en effet, les réticences des bailleurs de fonds confrontés à la crise internationale aux effets récessionnistes prononcés chez eux et devenus par conséquent parcimonieux et regardants qui les obligent à nouer le dialogue.

Liens Pertinents

Le dialogue politique est « une exigence et une urgence », aujourd'hui, pense Mouhamadou Mbodji. Selon lui, « l'économie ne suit plus, par conséquent le pouvoir patrimonial éprouve de plus en plus des difficultés pour sa survie. Il est obligé de composer. Le dialogue est une obligation pour l'heure ». On peut bien le croire au regard de « la disponibilité bienveillante » du chef de l'Etat, selon nos confrères de l'As et de l'Observateur qui en donnent la nouvelle pendant le week-end, à l'endroit de Benno Siggil Senegaal.

Le président de la République serait ainsi prêt à écouter et à discuter toutes les questions soulevées.

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