Christina Vilbrin
6 Juillet 2009
Contrainte par sa mère de se prostituer, Sabrina, 19 ans, démontre au travers de son témoignage que le trafic humain est une réalité sur l'Ile Maurice, notamment dans les quartiers pauvres de ce pays d'Afrique australe.
En phase avec le Protocole de la Communauté pour le développement de l'Afrique australe (SADC) sur le genre et le développement, les autorités mauriciennes ont pris les devants en adoptant cette année une loi pour tenter de combattre ce mal.
Sabrina raconte son histoire. «Je m'appelle Sabrina (un nom d'emprunt). J'ai 19 ans et je suis une travailleuse du sexe. Ma vie a basculé le jour où ma maman m'a vendue à un homme. A l'époque, je n'avais que 16 ans et demi. Je me souviens que c'était un soir d'été (en décembre 2007, elle avait alors 16 ans et demi). L'inconnu était là, planté au milieu de notre salon. Nous habitions alors une maison à Batterie Cassée, un des faubourgs de Port-Louis, la capitale de Maurice. Son regard insistant m'a tout de suite mise mal à l'aise», déclare Sabrina.
Elle est présentée par sa mère à l'inconnu comme étant une nièce qui venait d'avoir 18 ans pour dissimuler le fait qu'elle était mineure. Mais l'homme dit que Sabrina «paraît très jeune. On ne dirait pas qu'elle vient d'avoir 18 ans».
«C'était la première fois que je voyais maman mentir de façon aussi éhontée. Sur le coup, je n'ai rien dit. D'ailleurs, je n'en ai pas eu l'occasion. Maman m'a tout de suite demandé d'aller dans ma chambre où elle m'a rejointe quelques instants après. Elle m'a ensuite expliqué que l'homme allait me faire 'certaines choses' et comment je devais réagir», indique Sabrina.
«Ce soir-là, cet homme m'a ravi ma virginité. Et pour me récompenser de ma 'docilité', ma mère m'a remis 400 roupies (environ 13 dollars US). Je n'avais que faire de cet argent. Je me sentais sale, je me dégoûtais. J'ai pleuré... jusqu'à m'endormir».
Sabrina ajoute : "C'est à partir de ce soir-là que j'ai commencé à détester ma mère... Qu'elle ait été abandonnée par mon père ne justifiait en rien son attitude. Qu'elle se soit ensuite mise en concubinage avec un autre homme, un alcoolique qui la battait presque tous les soirs et qu'elle a quitté par la suite - ne l'excuse pas également. Je la haïssais encore plus quand elle me disait que je pourrais dorénavant vivre comme toutes les filles de mon âge".
"Tu pourras avoir un téléphone portable, des vêtements à la mode... Nous n'allons plus avoir des difficultés financières, me disait-elle. C'est ce même argument qu'elle a utilisé plusieurs semaines, avant que l'inconnu ne débarque chez nous. Jusque-là, je n'avais pas saisi toute la portée de ses paroles", explique Sabrina.
"Depuis, des inconnus ont défilé chez nous, tous les soirs", affirme Sabrina. "Des gros, des minces, des jeunes, des moins jeunes. Parfois, je me faisais un 'client', deux, voire six au cours d'une seule soirée. Quand je me plaignais, ma mère me frappait. Le plus étonnant, c'est que je ne savais pas combien ils payaient pour coucher avec moi. Ce qui m'a poussée un soir à poser directement la question à l'un d'eux", explique-t-elle. Et le 'client' a répondu : 2.500 roupies (environ 76 dollars).
Pourtant, indique Sabrina, "ma maman ne m'avait remis que 800 roupies (environ 24 dollars)! Curieusement, cette révélation ne m'a guère étonnée. Quand j'ai eu 18 ans, j'ai quitté la maison et j'ai continué à exercer comme travailleuse sexuelle".
"Comme moi, il y a tant d'autres filles qui sont dans la même situation. Je pense particulièrement à une amie de 15 ans. Quand elle s'est plainte à la police, on ne l'a pas crue. Les policiers ont préféré prêter foi à sa mère, qui a déclaré pour se défendre, que sa fille n'avait pas toute sa tête", affirme Sabrina.
"Tout récemment, j'ai appris que ma maman a poussé ma petite soeur, qui n'a que 13 ans, à pratiquer le travail sexuel", déclare Sabrina. "J'ai eu beau tourner et retourner la question dans ma tête, mais je n'arrive toujours pas à comprendre comment une mère peut faire une chose pareille à ses enfants. Si elle ne m'avait pas influencée, aujourd'hui, j'aurais sans doute mené une vie normale. Les gens ne m'auraient pas traitée comme une 'malpropre'. On m'aurait respectée. Je ne souhaite à personne de vivre ce que j'ai vécu", ajoute-t-elle.
L'histoire de Sabrina n'est pas un cas isolé. Selon le travailleur social Siegfried Samuel, le trafic humain - qui implique que les victimes soient forcées ou trompées par des stratagèmes qui les mènent vers le travail sexuel, la mendicité ou le travail manuel - est plus courant que l'on y croit.
«Il y a plusieurs mères de famille, parfois des tantes, qui poussent leurs filles ou nièces à se prostituer. J'ai même dénoncé certains cas à la police», affirme Samuel. Il ajoute qu'il existe aussi des femmes enceintes qui vendent leurs enfants alors que ceux-ci sont encore dans leur ventre.
Un autre exemple flagrant de trafic humain à Maurice: certains parents obligent leurs enfants à mendier dans les rues. Mais, les autorités mauriciennes ne sont pas insensibles à ce drame découlant de la misère et de la promiscuité. Le gouvernement a élaboré le 'Combatting of Trafficking in Persons Bill' - une loi contre le trafic humain - qui a été adoptée à l'Assemblée nationale et promulguée en mai 2009.
Avec cette loi, les gens coupables de trafic humain seront désormais passibles d'une peine pouvant aller jusqu'à 15 ans d'emprisonnement. La prise en charge des victimes est prévue également dans cette législation.
Ces dispositions sont en phase avec deux des objectifs du Protocole de la SADC sur le genre et le développement, notamment son article 11 qui spécifie qu'il faut protéger les fillettes de l'exploitation économique, du trafic et de toutes formes de violences, y compris l'abus sexuel. Et son article 20 stipule que d'ici à 2015, les Etats membres doivent adopter des dispositions légales spécifiques pour prévenir le trafic humain et fournir des services adaptés aux survivants avec l'objectif de les réintégrer socialement.
Si chaque pays membre de la SADC respecte ces conditions, un pas sera franchi, même s'il restera encore beaucoup à faire pour combattre ce mal qui ronge les quartiers difficiles de ce pays insulaire.
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