Le Soleil (Dakar)

Sénégal: Charpentiers de Rufisque - La valse entre dur labeur et informel

Maguette Ndong

6 Juillet 2009


Frange importante dans le secteur de la pêche, les charpentiers sont spécialisés dans la fabrique de pirogue. Fidèles compagnons des hommes de la mer, ils élisent domicile dans les zones côtières comme Rufisque. Mais, ils évoluent de manière informelle dans leur atelier de fabrication.

L'abri de fortune construit avec du bois vermoulu sert de lieu de détente. A l'intérieur, ils sont une dizaine de personnes à se livrer à la discussion. Les uns assis à même le sol, d'autres côte à côte sur des pneus tandis que deux d'entre eux s'activent à refaire un banc cassé d'une pirogue. La matinée d'aujourd'hui est presque jour de repos pour les charpentiers du quai de pêche de Rufisque. Le chantier est plongé dans un calme inhabituel. Les coups de marteaux, de rabot et le bruit des scies qui résonnaient au passage ne sont guère perceptibles.

« Nous avons beaucoup travaillé ces derniers jours. Cette pirogue que vous voyez-là, nous l'avons finie hier. Il ne reste plus que la peinture avant la livraison », renseigne Bara Sarr, le chef de ce chantier naval. Une grande pirogue, exposée au milieu du chantier, vient d'être fraîchement terminée. Longue de 14 mètres, l'embarcation commence déjà à recevoir les premières décorations avant sa mise à l'eau. D'autres pirogues, plus petites, occupent cette grande superficie. Non loin du hangar, plusieurs planches de bois rouges sont superposées. A l'entrée, il faut escalader des troncs de caïlcédrat avant de gagner l'intérieur de ce chantier.

Coincé entre le quai de pêche de Ndeppé et la zone réservée aux femmes transformatrices de poisson, le chantier naval offre une belle vue sur la mer. De loin, on aperçoit des pirogues osciller au gré des vagues. Sur le rivage, des garçons s'amusent à construire des châteaux de sable. De jeunes personnes se promènent sur le sable fin ou font du sport, le torse nu.

De temps à autre, l'odeur de poisson fumé, provenant des feux allumés des femmes transformatrices de produits halieutiques pollue la brise marine. Logé ici, il y a de cela une trentaine d'années, ce chantier naval est connu de presque tous les grands pêcheurs du Sénégal. « Les commandes nous viennent de partout, de Saint-Louis, Joal, Mbour ainsi que de Mauritanie, de la Gambie », confie le vieux Bara Sarr.

Parfois aussi, certains ouvriers du chantier sont appelés ailleurs, dans ces différentes localités, pour la fabrique de pirogue. Des pêcheurs sénégalais résidents en Gambie ou en Mauritanie leur confient des travaux sur place. « Actuellement, quatre de mes fils sont allés en Gambie pour y effectuer des travaux », soutient le responsable du chantier dont tous les fils ont embrassé le métier de charpentier.

Toujours coiffé d'un bonnet blanc et des lunettes fumées lui couvrant en permanence les yeux, le vieux Bara Sarr est un homme robuste et de grande taille. La soixantaine à l'heure actuelle, ce charpentier est à la tête d'une équipe d'une trentaine de personnes évoluant tous dans le chantier. Très expérimenté, l'ouvrier a fait le tour des quais de pêche du Sénégal.

Soumbédioune, Joal, Mbour, Ziguinchor, Kayar et Saint-Louis, toutes ces localités où vivent des communautés de pêcheurs n'ont guère de secret pour lui. A Saint-Louis, il se targue d'avoir construit toutes les pirogues de régate de la vieille ville.

Au cours des années, cet homme a réussi à bâtir une solide expérience convoitée hors du Sénégal. « Récemment, informe-t-il, j'étais à Madagascar. Là bas, j'ai construit quatre pirogues durant le mois que j'y suis resté ». Avant la Grande île, cet homme aura séjourné en Côte d'ivoire. En 1949 déjà, date de la première fête d'indépendance de ce pays, il était sur place. A l'époque, il faisait partie d'une équipe chargée de « moderniser » la flotte navale ivoirienne, constituée essentiellement de barques.

Pour lui, il n'est pas donné à n'importe qui d'être charpentier. « C'est un travail dur qui demande de la force physique. Egalement, le travail que nous faisons c'est toujours en groupe », rappelle-t-il. Différentes pirogues leur sont commandées. Les dimensions de celles-ci varient entre 4,5 à 20 mètres de long. Mais tout dépend de la nature de l'embarcation que le client voudrait acquérir. Les plus petites de 4,5 mètres sont celles qui font les petites distances, conduites généralement à l'aide d'une pagaie. Tandis que celles qui ont plus de 8 mètres prennent un moteur.

La construction d'une pirogue peut prendre deux semaines de labeur. Mais tout est calculé à partir de la dimension, du nombre de planches, du tronc et des deux éperons. Le coût d'une embarcation ? Les charpentiers ne se hasardent guère à donner un chiffre. Mais il est souvent évalué à partir des différentes composantes et de la main d'oeuvre.

Abdoul Aziz, Fallou, Drogba...

Matière première dans la fabrique d'une pirogue, le bois est importé du Gabon, du Cameroun ou encore de la Guinée Equatoriale. Il peut aussi provenir de la Casamance. Ndiawar Seck est un ancien pêcheur reconverti dans la vente de bois. Lui qui a l'habitude d'acheter du bois en Casamance, se plaint beaucoup de la cherté du produit. « Ce que nous avons de la vente ne nous permet guère de rembourser l'argent emprunté, encore moins d'investir sur quoi que ce soit », soupire le vendeur. Il plaide aujourd'hui pour que les banques leur accordent des crédits.

Serigne Fallou, Abdoul Aziz Sy Dabakh ou encore Drogba sont les noms qu'on peut lire sur la devanture des trois pirogues maintenues dans le chantier. Comme un bien légalement acquis, la pirogue doit porter une identité. « C'est normal qu'une pirogue ait un nom, soutient Bara Sarr. Car en cas de perte, on ne peut connaître le propriétaire que par le nom de la pirogue. Et la plupart donnent le nom de leur pirogue à leur père, leur mère, leur épouse, leur marabout ou même de leur sportif préféré ». En plus du nom, toute pirogue sortie des chantiers navals porte un numéro qui lui est propre. Celui-ci est délivré par le Services des pêches.

Autres particularités des pirogues, les dessins qu'elles portent. Ils renseignent sur leur origine ou leur appartenance à telle ou telle localité. Casquette verte vissée sur la tête, chemise fleurette, Amadou Wagnane est spécialisé dans le dessin des pirogues. « Cette pirogue que vous voyez là est de Thiaroye. Les motifs de Thiaroye ne sont pas les mêmes que ceux de Rufisque, de Kayar ou encore de Mbour », précise ce dessinateur qui accumule une trentaine d'années d'expérience.

Des gens « un peu isolés »

Comme d'autres secteurs de la pêche, les charpentiers évoluent de manière informelle. Leur rémunération dépend toujours du travail abattu, du nombre de pirogues construites. « Quand il n'y a pas de commandes, nous souffrons beaucoup. En général ce sont les grosses embarcations qui font notre affaire », remarque Pape Gaye, un employé dans le chantier. Très fier de ses revenus, le charpentier Ibrahima Ndao déclare pour sa part que le travail est très rémunérateur. Ces deux ouvriers sont pourtant unanimes à décrier leurs conditions de travail. Côtoyant en permanence des écorchures de bois ou des clous enfouis dans le sol, leur milieu de travail présente bien des risques.

« Cette grande cicatrice que vous voyez là sur mon pied, c'est un accident que j'ai fait ici. Nous manquons cruellement de moyens de protection », informe Papa Gaye. Cela est visible dans le chantier, car aucun des travailleurs ne portent de chaussures de sécurité ou encore même de gants. Cette démarche informelle des charpentiers ne plait guère au responsable départemental des pêches de Rufisque. Pour Abdou Diop, les charpentiers sont des gens « un peu isolés ». Contrairement aux pêcheurs et aux mareyeurs qui sont organisés et font tout pour bénéficier de prêts au niveau des banques. « Ce qui les intéresse, soutient-il, c'est comment trouver du bois, fabriquer une pirogue et entrer dans leurs fonds ».

Totalisant quinze, vingt ou trente ans dans le métier pour quelques-uns, ces charpentiers ont fini de faire de ce travail leur gagne pain. Paradoxalement, aucun d'entre eux n'est propriétaire d'une pirogue. Même leur patron. Ce dernier n'a apparemment pas le pied marin, comme on aurait pu le croire. « J'avais bel et bien une pirogue, rectifie-t-il. Mais je ne pouvais guère la gérer en même temps que le métier que je faisais. Entre le chantier et la mer, il fallait faire un choix ». Ce choix lui a permis aujourd'hui de se tisser une réputation de grand charpentier.

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