Propos recueillis par Félicité Bahane N.
10 Juillet 2009
interview
Lors du 13eme Sommet de l'Union africaine, la vitesse à laquelle il faut mettre en place les Etats-Unis d'Afrique a divisé les Chefs d'Etat. Pourquoi ?
Ce problème est récurrent depuis mai 1963 à Addis-Abeba. C'est-à-dire, à la création de l'Organisation de l'Unité Africaine elle-même. On peut donc dire que ça fait longtemps que ça dure, cette tergiversation concernant le rythme et la cadence à apposer à cet édifice qui est à construire, c'est-à-dire les Etats-Unis d'Afrique. Mais il y a quand même eu des avancées tout à fait remarquables, parce que jusqu'aux environs de 1980, il était difficile de parler, ni même de mentionner les Etats-Unis d'Afrique. C'est accepté depuis le sommet de Syrte en Libye, le 9 Septembre 1999. Lequel Sommet a vu pour la première fois, un texte intitulé « Sommet sur la création des Etats-Unis d'Afrique » et signé par l'ensemble des Etats membres de l'Organisation de l'unité africaine. Et depuis ce temps, il n'y a plus eu d'avancées. En ce qui concerne le dernier Sommet, on retrouve les mêmes débats qu'à Accra. C'est-à-dire à la célébration du cinquantenaire de la création du Ghana. Vous avez un groupe de pays qui prétend que c'est toujours trop tôt. Je pense qu'il faut peut-être quand même signaler que la notion du panafricanisme date de 1903. Elle a été articulée pour la première fois par William Dubois. Par contre, la notion de la construction de l'Europe date des années 1950. Donc, il y a un problème autre que le problème de réflexion de sa mise en oeuvre. On retrouve à peu près les mêmes clivages qui sont des clivages idéologiques et cela a plutôt trait aux problèmes entre les Etats Africains eux- mêmes.
Ainsi le projet panafricaniste porté par Nkwame Nkrumah tarde à voir le jour, alors que l'heure est à la construction des grands ensembles régionaux. Qu'est-ce qui freine réellement l'Afrique ?
Je ne partage pas ce point de vue selon lequel ce projet tarde à voir le jour. Le problème est la focalisation des mass média à la fois africains et internationaux, sur l'Union Africaine politique. C'est à dire la trop grande focalisation sur les sommets comme étant la seule manifestation de l'unité Africaine. Je pense qu'il faut rejeter cette focalisation qui est dangereuse. Les sommets c'est la plus grande visibilité de l'Union Africaine mais ce n'est pas sa plus grande effectivité. Parce que vous avez des organisations techniques de l'Union Africaine, par exemple, vous avez à Niamey un centre sur les langues Africaines qui fonctionne bien. Vous avez à Yaoundé le centre phytosanitaire qui fonctionne parfaitement. À Nairobi sur la nature. Donc vous avez des institutions déconcentrées de l'Union Africaine qui fonctionnent parfaitement. Mais il y a effectivement une focalisation sur l'OUA ou bien l'Union Africaine politique qui fait que la moindre discussion ou divergence est gonflée à bloc et puis resservi à l'ensemble de la population.
Alors, entre le colonel Mouammar Kadhafi qui veut aller très vite et les pays anglophones d'Afrique australe qui temporisent, qu'elle devrait être la bonne voie à suivre ?
Ce qu'on peut reconnaître au leader Mouamar Kadhafi, c'est qu'il a beaucoup investi y compris financièrement, pour que naisse l'UA. Son approche est très controversée parce qu'il a tendance à vouloir forcer les Etats africains à avancer à un rythme qui ne leur convient pas toujours. Il a cette ambition premièrement parce que c'est un déçu de l'intégration du Maghreb. La deuxième chose c'est que il tenterait de créer une grande Libye qui inclut non seulement la Libye, mais aussi le Tchad et une partie de Nord Cameroun, etc. Ça, ce sont les intentions qu'on lui prête. Par contre ce qui est sûr c'est qu'il a quand même une fibre panafricaniste. Mais est ce que finalement elle est au service de ses ambitions ? Au regard des résultas, on peut s'en douter parce que ce qu'il réussit à faire aujourd'hui, c'est plutôt de faire monter la suspicion vis-à-vis de ses intentions et faire monter la méfiance vis-à-vis de son style et de son caractère. De l'autre côté, il y a que les 52 autres Etats pensent qu'il va trop vite. Mais il a des soutiens, par exemple le Sénégal qui soutient parfaitement et totalement l'approche de Mouammar Kadhafi. Vous avez des Etats comme le Ghana qui naturellement et historiquement serait plutôt prêt à soutenir un panafricanisme vrai. Mais on se méfie de l'authenticité de l'engagement panafricaniste du guide libyen y compris dans les Etats qui ont toujours été panafricanistes. Le vrai problème aujourd'hui c'est l'Afrique du Sud, c'est un Etat qui n'est pas très habitué à la scène diplomatique africaine pour la bonne et simple raison qu'il y est entré seulement depuis 1994. Ce qui n'est pas très long. Donc, il ne connaît pas bien l'Afrique. Les Sud Africains ont des engagements africains qui sont forts, ils ont une volonté d'assumer leur rôle de puissance africaine. Mais, il leur manque encore la pratique de la diplomatie africaine, qu'ils sont en train d'acquérir. Ils se méfient aussi parce qu'ils jugent le pour et le contre. Il faut aussi voir qu'une marche trop forcée serait un handicap parce que la puissance sud africaine s'asseoit aussi sur le contrôle de toute l'Afrique australe.
Au vu des difficultés rencontrées, le projet de création des Etats-Unis d'Afrique est-il finalement irréaliste et irréalisable ?
Je dirai que c'est un projet absolument incontournable. Il faut que nous en tant qu'Africains, nous prenions nos responsabilités face à notre conscience et face à l'histoire. Donc, l'effet fuyant que nous observons aujourd'hui où certains disent leur non, d'autres ne le disent pas, vis-à-vis de l'histoire de notre continent, nous allons devoir répondre de nos actes. Tous autant que nous le sommes. Que ce soit des politiques, les leaders culturels, les leaders financiers, nous sommes tous tenus d'aller dans la voie de l'intégration, parce que c'est la voie de la prospérité de l'Afrique. La deuxième raison est très simple. C'est que si les autres qui sont déjà riches voient la nécessité de se mettre ensemble pour accroître leur bien-être, ce n'est pas en allant en rang dispersé que l'Afrique va avoir un impact par rapport à ces populations et par rapport au reste du monde. Je pense que la notion d'intégration n'est pas une notion philosophique abstraite, c'est une nécessité de survie quotidienne de chacune et de chacun d'entre-nous. Il faut donc se l'approprier et ne pas céder aux sirènes de la guerre, de la violence qui fait que nous achetons au quotidien des armes que nous ne produisons pas et nous enrichissons les marchands de la mort. Je pense qu'il est temps de faire un choix. L'intégration africaine est une nécessité.
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