Lobservateur
10 Juillet 2009
« C'est dur d'être Ouighour .Ce n'est pas une question de politique ou de religion. Ma principale préoccupation est de trouver un moyen de subsistance pour ma femme et mon enfant de dix ans », affirme ce jeune homme de 36 ans habitant Aksu, une bourgade perdue de la province chinoise de Xinjiang, qui s'étale sur un sixième de la superficie du pays. Touche-à-tout, ce jeune Ouighour se livre à de petits négoces, fait dans la production de coton et, de temps à autre, conduit le taxi d'un ami pour arrondir ses fins de mois.
Et tout compris, il ne gagne que 144 dollars par mois, soit l'équivalent de 72 000 FCFA, un salaire de misère dans cette partie du monde. C'est la situation difficile dans laquelle végète une bonne partie de sa communauté, qui vit au quotidien la xénophobie, et se sent abandonnée du pouvoir central. Une situation qui résume à volonté le mal-être des Ouighours, d'où cette révolte qui sévit depuis un certain temps dans cette partie du pays de Mao Tsétoung.
Après les violences en début de semaine, hier jeudi encore, un calme précaire prévalait à Urumqi, la capitale de la province chinoise de Xinjiang, où les émeutes ont fait au moins 156 morts et un millier de blessés. Ces heurts ont eu lieu mardi après-midi, lorsque des centaines de personnes d'ethnie han sont descendues dans les rues, armées de bâtons, de pelles et de hachoirs pour en finir avec les Ouighours.
Et des témoins estiment que cette poussée de fièvre avait commencé par une marche pacifique d'environ 3000 personnes ; ces manifestants protestaient contre l'attitude des autorités chinoises face à des heurts qui se sont produits le 26 juin dernier à Shaoguan dans le Guangdong (sud de la Chine) entre travailleurs migrants Ouighours et des Hans ,la principale ethnie chinoise.
Pour la petite histoire, 56 nationalités différentes cohabitent au sein de la République populaire de Chine, et les Ouighours, l'une d'entre elles, sont une minorité présente dans l'Etat du Xinjiang, au nord-est du pays. Les Ouighours sont un peuple millénaire à l'identité culturelle marquée : turcophones et musulmans, ils sont différents de l'ethnie majoritaire, les Han, xénophobes, qui les traitent avec un certain mépris en les associant à des criminels.
Il semble d'ailleurs que ce préjugé est à l'origine des émeutes actuelles à Urumqi. Avant ces soulèvements, de violents affrontements ont eu pour cadre Canton, au sein d'une usine où ouvriers ouighours et han se sont étripés pour une banale histoire de vol. A la clé, deux morts. Le Xinjiang a été, comme le Tibet, le lieu de l'expérimentation de la politique d'assimilation de Pékin, qui a favorisé la migration des Han vers cette province pour mieux intégrer la région au territoire chinois.
Ce qui est mal vécu par les Ouighours, qui ont une peur bleue de devenir minoritaires sur leur propre territoire, d'autre part, sur le plan géopolitique local, la région apparaît comme essentielle pour Pékin : Contiguë à l'Asie centrale, à l'Inde et au Pakistan, elle abrite la route de la soie et peut constituer une porte d'entrée évidente de matières énergétiques comme le pétrole ou le gaz, dont la Chine est très grande consommatrice.
Vivant une ségrégation dans leur propre territoire, les Ouighours n'y ont que très peu de pouvoir et tous les postes de responsabilités échoient aux Han ; ce qui ne manque pas d'entraîner un surplus de frustration au sein de la communauté ouighour. Avec le Tibet, le Xinjiang est l'une des régions les plus sensibles de Chine.
Et les Ouighours, qui sont presque la moitié des 20 millions d'habitants de ce gigantesque territoire qui jouxte l'Afghanistan et le Pakistan, supportent très mal le poids économique des Han et le contrôle exercé par le pouvoir central sur leur religion et leur culture. Le plus dur pour les Ouighours, c'est que le pouvoir central consacre d'importants fonds à l'exploitation des riches gisements de pétrole et de gaz de la province ainsi qu'à la protection de sa zone frontalière sans qu'ils ne puissent en bénéficier des retombées.
Ce peuple meurtri, qui avait lancé une série d'attaques durant la préparation des Jeux olympiques de Pékin l'an dernier en guise de réprobation ,considère que les Han en sont les principaux bénéficiaires. Ce qui les révolte. Cependant Pékin, au lieu de chercher à résoudre le problème à la racine, fait dans le dilatoire en faisant porter la responsabilité des émeutes à l'opposition ouighour en exil.
Il s'agit surtout du Congrès mondial ouighour de Rebiya Kadeer, figure de proue de la dissidence qui vit en exil à Washington depuis 2005, après avoir passé plus de cinq ans en prison en Chine. Selon les responsables du pays de l'Empire du milieu, la fronde aurait été organisée via Internet, les dirigeants ouighours en exil faisant monter la colère grâce à cet outil de communication .C'est pour cela que Pékin ne s'est pas fait prier pour couper l'accès à Internet.
Mais, au-delà de tout cela, le N°1 chinois Hu Jintao qui promet faire parler la poudre au besoin, n'entend aucunement perdre le contrôle de la très prometteuse province du Xinjiang, frontière avec, tenez-vous bien, neuf (09) voisins de la Chine, ce qui dit si elle est hautement stratégique ; et riche, cette province l'est à plus d'un titre : en effet, le territoire des Ouighours est devenu, l'an dernier, la dixième région productrice de pétrole du pays avec 27,4 millions de tonnes de brut par an, soit un million de tonnes de plus qu'en 2007, assurant ainsi près de 14% de la production domestique nationale.
Mieux, cette province dispose d'autres richesses, en particulier le gaz naturel, avec 2,4 milliards de mètres cubes par an de production qui peut être doublée d'ici à 2020. Premier producteur de charbon de la Chine, le pays des Ouighours en concentre 40% des réserves nationales, et en février 2008, des géologues y ont trouvé le plus grand gisement d'uranium du pays avec un potentiel de 10 000 000 tonnes.
Frontalier notamment de l'Afghanistan, du Kazakhstan du Tadjikistan, et du Kirghizstan, le Xinjiang, qui recèle pas moins de 138 minerais, se trouve au carrefour des routes des hydrocarbures. Avec toutes ces fabuleuses richesses sur leur territoire, les Ouighours vivent pourtant dans une misère noire. D'où leur révolte, à la hauteur de leur frustration, et la légitimité de leur combat, une lutte pour la survie, qui appelle à une solution appropriée de la part de Pékin.
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