L'Autre Quotidien (Cotonou)

Bénin: Coup de gueule du cinéaste Souleymane Cisé

22 Juillet 2009


« En Afrique les politiques ont piétiné le cinéma ! »

Pour Souleymane Cissé, les entrepreneurs africains doivent s'interesser à l'industrie cinématographique

Lorsqu'il s'agit de poser un diagnostic du septième art africain, le réalisateur malien est véritablement sans complaisance. Dans une interview accordée à notre confrère « Jeune Afrique », l'ancien double lauréat du Festival Panafricain du Cinéma et de la Télévision de Ouagadougou, tire à boulets rouges sur les dirigeants africains qui, selon lui, « ont détruit l'un des fondements de nos sociétés, la culture». « Ils ont peur de l'importance des images du cinéma et se rabattent sur celles des télévisions, dont la qualité et la faiblesse du contenu, nous font honte. Ils ont vendu toutes les salles de cinéma et ont relégué au second plan le septième art », affirme-t-il dans l'entretien avec Renaud de Rochebrune. Morceaux choisis. :

Fidèle à ses convictions et à ses prises de position, le double lauréat du grand prix « Etalon de Yennenga » au FESPACO (1979 et 1983) n'a pas sa langue dans la poche lorsqu'il s'agit de faire l'état des lieux d'un secteur auquel il aura consacré toute sa vie. A la faveur d'une sortie médiatique chez notre confrère « Jeune Afrique » dans sa livraison n°2512, l'homme ne fait pas dans la dentelle. Pour le réalisateur malien, il est temps de « cesser de mépriser le cinéma africain ». L'état du cinéma africain est-il préoccupant ? La situation est évidemment différente selon les pays, répond Soulemane Cissé. Mais pour lui, il y a un point commun sur tout le continent : en l'espace de cinquante ans, il n'a pas été possible de créer les structures nécessaires pour mettre en place une véritable industrie de l'image. C'est-à-dire, précise-t-il, une industrie qui se nourrit avant tout du cinéma, comme c'est le cas des télévisions des pays développés. « Cette carence est grave.

Car le cinéma est ce qui peut donner espoir. C'est une création qui représente l'un des progrès les plus importants pour l'humanité. C'est un instrument qui permet, en effet, d'explorer absolument tout », a martelé le cinéaste malien. Pour qui, contrairement au continent africain (malheureusement), qui n'a pas profité des avantages du progrès, les Américains ont bien compris que le septième art était un outil culturel majeur mais aussi de développement. C'est avant tout avec le cinéma qu'ils ont fait exister et rayonner la culture, affirme- t-il. « Les dirigeants ont détruit des fondements de nos sociétés, la culture» Qui sont alors les responsables de cette situation ? En réponse à cette question, le réalisateur malien est formel. De l'avis du réalisateur Cissé « les cinéastes n'ont pas le pouvoir de décision pour faire exister une industrie de l'image. Et les politiques, qui ne les écoutent pas, n'ont pas compris l'enjeu que représente le septième art ». « Ils ont laissé détruire les réseaux de salles qui existaient en Afrique, dit-il, autorisant qu'on les vende au plus offrant comme n'importe quel magasin ».

« Dans l'esprit de la politique de la Banque mondiale et du FMI, ils ont considéré que cette activité n'était pas rentable et qu'elle devait ou pouvait disparaître », a déploré le lauréat du « Prix du Jury » au Festival de Cannes 1987. « Sans penser à leurs peuples, poursuit-il, les dirigeants, même quand il s'agissait d'intellectuels et d'universitaires, ont ainsi détruit, comme on le leur demandait, les quelques structures qui existaient. On a ainsi détruit l'un des fondements de nos sociétés », s'indigne le cinéaste. Qui regrette que les dirigeants africains aient méprisé la culture, et oublié le rôle essentiel du cinéma. Rendant un vibrant hommage à feu Sembène Ousmane (cinéaste sénégalais), le réalisateur malien a déploré que du vivant de cet homme aucun politique ne l'ait soutenu dans son combat pour la revalorisation du septième art africain.

« Il faut se réveiller »

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« Le cinéma est un domaine qui fait peur à tout le monde, à nos politiques et surtout aux puissants du Nord, affirme M. Cissé. Sans doute ceux-ci soupçonnent-ils l'importance des images du cinéma, leur effet sur les hommes. Ils craignent, dit-il, ces images et veulent donc les éliminer pour ne proposer plus que les images produites directement par les télévisons. Des images qui, dans nos pays, de l'Egypte jusqu'à l'Afrique du sud, sont d'une qualité si mauvaise, d'un contenu si faible, qu'elles nous font honte ». « L'écrit peut être toléré, car très peu de gens lisent, mais le cinéma ne peut l'être, car il a un impact beaucoup plus fort. La situation a empiré. Au Mali, par exemple, aussi paradoxal que cela puisse paraître, le cinéma se portait mieux sous les régimes des premiers chefs d'Etats, comme Modibo Keïta et Moussa Traoré », a déclaré le réalisateur malien. De l'avis de celui-ci, pour parvenir à une évolution de la situation, « il est indispensable, en premier lieu, que les Etats africains incitent les entrepreneurs à se diriger vers l'industrie cinématographique ». « Il y a suffisamment de grandes entreprises africaines rentables qui pourraient s'engager et investir dans ce secteur, dans les salles et dans les films », pense Souleymane Cissé. « Mais il faudrait aussi que les cinéastes, prévient-il, ces individualistes qui agissent uniquement en fonction de leurs propres projets, soient plus solidaires pour mener des actons de sensibilisation auprès des Etats de l'Union Africaine ». « Sans volonté politique, rien ne sera fait », explique-t-il. Avant d'ajouter qu'il est nécessaire de convaincre au moins un chef d'Etat de l'importance de la culture et d'espérer que sa prise de conscience s'avère contagieuse. « On dort depuis cinquante ans, il faut se réveiller», a martelé l'ancien lauréat du FESPACO.

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