Le Potentiel (Kinshasa)

Congo-Kinshasa: La fin du conflit Lulua-Luba (1961)

Kinshasa — Les Baluba et les Lulua constituent une seule ethnie qui a une même origine (Nsanga a Lubangu), une même langue, un même type d'organisation sociale et familiale, les mêmes croyances, coutumes et traditions. Le conflit entre les deux communautés a été présenté comme un problème de terres. Les Baluba, considérés comme des étrangers sur les terres lulua, ont été chassés par les Lulua qui entendaient les exploiter eux-mêmes.

Le conflit a surgi en août 1959 à la faveur des enjeux politiques, de la proximité des élections de décembre, de l'approche de l'indépendance et de l'exercice du pouvoir. Ce conflit a suscité la haine, les passions, les violences, les assassinats, les vengeances, la destruction des ménages et l'exode des Baluba par vagues successives.

Plusieurs missions de conciliation ne réussirent pas à rétablir une paix durable. Il s'agit de : - la réunion des chefs coutumiers et notables lulua à Matamba (août 1959); la réunion des chefs coutumiers lulua et luba (septembre 1959); - la mission d'arbitrage Raé (décembre 1959-janvier 1960) qui s'est terminée par la convention du lac Munkamba en janvier 1960 ; - la convention de Bruxelles après la Table Ronde politique (27 février 1960); - la mission parlementaire nationale d'enquête présidée par Jacques Massa (août 1960).

Une réconciliation définitive est intervenue en août 1961 grâce à un pacte d'amitié et de non agression conclu selon la coutume comme le témoigne le document n°38. ...La réconciliation Baluba-Lulua a eu lieu dans des circonstances que je voudrais aborder avec exactitude. La cérémonie de réconciliation entre les chefs Lulua et Luba a eu lieu, à Ntenda, village frontalier avec les Bena Ngeleka, du côté des Baluba.

Si j'ai bonne mémoire, il s'agit de la période qui a suivi la réouverture du parlement, après la conférence de Tananarive et celle de Lovanium. Je me rappelle avoir dit à Alphonse Ilunga que, puisque nous venions de nous réconcilier avec des Lumumbistes, nous pouvions à présent travailler ensemble. Nous nous étions pardonnés. Bientôt, nous allions former un gouvernement d'union nationale. Pourquoi resterions-nous, nous les Lulua et les Baluba, toujours divisés chez nous? Nous devions, à notre niveau, nous réconcilier.

Alphonse Ilunga Luakamanyabu a accepté ma proposition. Alors, j'ai ajouté que c'était à lui qu'il appartenait d'en parler au chef Kalamba. De mon côté, j'étais moi-même le chef et j'aurais à en parler aux autres, qui accepteraient sans aucun doute. De son côté, il devait convaincre les chefs coutumiers.

Ilunga s'est acquitté de sa mission et le chef Kalamba a accepté cette idée.

Peu après, j'ai rencontré le chef Kalamba au restaurant du zoo à Léopoldville pour des entretiens préliminaires. Nous avons conclu de consacrer l'union en la scellant par une cérémonie traditionnelle que nous appellerions, en tshiluba : « kutua ndondo» (sceller ou consacrer l'union). Nous avons décidé qu'elle aurait lieu dans un village frontalier dénommé Ntenda. Ce village de Bena Lulua est situé sur la frontière avec la rivière Lubi, ainsi que le village baluba de Sena Ngeleka, à Tshintshianku, dans le Sud-Kasaï.

Ce jour-là, nous nous sommes retrouvés dans ce village, chacun venant de son côté avec sa délégation. Moi, j'ai amené avec moi le chef Lutonga (Mutombo Katshi) et tous les chefs coutumiers. Kalamba en a fait de même avec tous les chefs coutumiers Lulua. Les deux groupes réunis, nous avons procédé au rite qui comprend toute une série de cérémonies magico-religieuses, dont celle du lavement. Vous pouvez savoir également que l'on y tue un chien à coups de pieds. Il doit être brûlé sur un bûcher sans condiments. Cette chair se mange ainsi partagée par tous, comme symbole extérieur de l'union que nous avons scellée et qui est intériorisée. C'est une façon de matérialiser cette réconciliation. C'est ainsi que ceux qui se sont réconciliés partagent une même chair, un même morceau, un même plat, un même symbole.

Ce qui s'est passé ensuite, je ne peux pas vous le dire, car cela relève du pouvoir des chefs coutumiers. Ce pacte est tellement profond que tout le monde le respecte aujourd'hui encore. Personne ne l'a transgressé jusqu'à ce jour en raison de sa conformité au rituel traditionnel. Je pense qu'il en restera ainsi pour toujours.

Nous avons promis qu'il n'y aura plus jamais de guerre entre les Lulua et les Baluba. Nous avons fait une promesse lors de ce rituel. Nous avons juré par le sang que nous devenions tous un seul peuple muluba. Plus personne ne devait revenir sur cette promesse. Les Lulua sont avant tout des Baluba et ils le restent. Par conséquent, nous ne devons jamais plus nous entretuer, où que ce soit! Plus jamais cela! Nous nous devons une protection mutuelle. Nous devons nous fréquenter les uns et les autres, comme ce fut le cas dans le temps, et nous marier ensemble. Nous devons aussi oublier pour toujours les affrontements et les deuils que les Baluba ont endurés à cause des Lulua et inversement. Tout cela appartient au passé. Nous avons juré de ne plus porter la main l'un contre l'autre, ni d'administrer la mort.

Nous avons juré que celui qui, le premier, portera la main sur l'autre sera puni ou maudit. Ah oui, cela va de soi ! Celui qui osera le premier poser un tel geste sera automatiquement mort. Il sera ensorcelé et aucun chef coutumier ne pourra lui accorder sa protection.

C'est pour ces mêmes raisons qu'en 1991, certaines personnes qui avaient été voir des chefs coutumiers du Kasaï, sur recommandation de Mobutu, pour leur distribuer des armes afin qu'ils s'affrontent ont échoué dans leur tentative de déstabilisation du Kasaï.

Il est tout à fait clair que ce sont ces mêmes raisons qui les ont motivés. Ils ne pouvaient pas, ils ne pourront jamais transgresser le rituel de réconciliation.

Le pacte entre les Lulua et les Baluba est un des événements parmi les plus importants de ma vie politique. Il a été une conséquence pratique de la sagesse dont nous avons fait preuve et que nous léguons à notre postérité.

En partant de cet événement, il est possible de puiser dans nos traditions certaines règles pratiques applicables dans la vie politique moderne.

J'en suis aussi convaincu. Vous en avez la preuve avec ce pacte: il vaut plus qu'un traité et pourtant, aucun papier n'a été signé et tous les individus, chefs ou non, se sentent liés par ce pacte, de père en fils et de génération en génération. Telle est la force de notre culture. Elle mérite d'être mise en valeur.

J.M.K. MUTAMBA MAKOMBO Tiré de «L'hisoite du Congo par les textes», Tome 1

Source: KALONJI Ditunga Mulopwe Albert, Congo 1960. La sécession du Sud ­Kasaï. La Vérité du Mulopwe, Paris, L'Harmattan/Editions Kakangayi, 2005, pp. 77-80.

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