Le Pays (Ouagadougou)

Afrique Centrale: Quelles retombées pour la paix dans la région des Grands Lacs ?

Les présidents Kagamé du Rwanda et Kabila de la République Démocratique du Congo (RDC) bluffent-ils ou veulent-ils réellement de la paix ? En tout cas, leur récente rencontre de Goma donne à penser que les tourments du passé s'éloignent progressivement de la région des Grands Lacs. Les officiels le soutiennent de part et d'autre. Toutefois, une paix définitive suppose que les deux dirigeants sont eux-mêmes décidés à intégrer les valeurs de la démocratie républicaine dans leurs pratiques, avant de travailler à les enraciner du sommet à la base dans leur pays respectif.

Ce rapprochement, intervenu à la frontière est de la RDC après onze ans de rupture des relations diplomatiques n'est pas étonnant en soi. C'est la suite logique d'un processus qui ne cesse de se consolider depuis l'avènement du Président Obama aux Etats-Unis. A preuve, la coordination des actions menées par les deux armées nationales pour booster hors de la forêt équatoriale les forces d'opposition rwandaises (FDLR), qualifiées de génocidaires par Kigali. De son côté, Kinshasa est officiellement parvenu à obtenir de Kigali la neutralisation de son rebelle : l'ex-général Nkunda. Reste à le faire extrader, ce qui constitue une autre paire de manches. Le choix du site de Goma est symbolique : elle garde encore les stigmates de multiples conflits. D'une part, ceux qui ont occasionnellement opposé les deux armées nationales ; d'autre part les batailles rangées entre forces génocidaires rwandaises tolérées ou implantées de force, et rebelles congolais. Chacun des deux chefs d'Etats passait alors le temps à accuser l'autre de soutenir son adversaire dans un combat fratricide sans fin. Les résultats sont là : en dépit des interventions multiformes de la communauté internationale, ces guerres fratricides ont engendré pillages, viols, pertes en vies humaines, et par voie de conséquence, fuite de millions de personnes. Ce sont aujourd'hui des réfugiés qui errent à travers l'Afrique et le monde. Cela est inadmissible.

Jusque-là, les rapports entre le Rwanda et la RDC ont été dominés par la suspicion, la méfiance. Ces tiraillements sont intervenus au lendemain du coup de mains des forces conduites par Kagamé, lesquelles avaient permis d'installer à Kinshasa le régime de Laurent Kabila, père de l'actuel dirigeant de la RDC. Les divergences sont apparues au grand jour lorsque Kinshasa s'est montré incapable d'aider Kigali à bouter hors de la dense forêt équatoriale les troupes rebelles rwandaises accusées d'être des génocidaires. Elles ont pris de l'ampleur avec la difficulté pour Kigali de réaliser la démocratie et la justice à l'intérieur de ses propres frontières, de mettre fin au cycle infernal de la vengeance, et de créer les conditions d'une gestion équitable des terres. Il fallait faire face à la fois aux exigences du flot sempiternel des anciens réfugiés, tout comme des revendications qui fusaient de toute part. Visiblement, la terre rwandaise s'en trouvait fort limitée, et le régime Kagamé débordé.

Ã- Kinshasa, on reprochait également à Kigali une certaine tiédeur, sinon de l'indifférence dans la lutte menée contre les forces rebelles congolaises conduites par un dissident : l'ex-général Laurent Kunda. Celui-ci, conforté par la situation, avait réussi à mordre un pan du territoire congolais. Certes, le dissident est aujourd'hui en disgrâce. Mais son extradition pose toujours problème. On peut parier que les deux chefs d'Etats rwandais et congolais ont évoqué la question tout comme celle des Interamwe ou forces génocidaires rwandaises.

C'est dire que le sommet de Goma constitue un rebondissement dans ses relations entre Rwandais et Congolais. Mais y a-t-il vraiment des raisons d'espérer ? Des éléments militent en faveur de la réconciliation. Pour en arriver à un tel rapprochement, bien des handicaps auront été surmontés. En effet, les deux camps ont déployé des efforts immenses, les deux chefs d'Etat ayant dû mettre chacun de l'eau dans son vin. Par exemple, la marginalisation puis l'arrestation de Kunda, n'ont certainement pas été faciles pour Kagamé. Kabila a également dû composer avec les Rwandais pour donner la chasse aux forces rebelles rwandaises sur son propre territoire. Ceci, au grand dam de certains de ses compatriotes qui ont crié à la trahison. Une crise politique dont il se serait bien passé.

Autre facteur de rapprochement : les deux dirigeants appartiennent au même métier des armes. Adeptes de la discipline militaire, ils sont plutôt aptes à donner des ordres et à attendre de l'interlocuteur qu'il obéisse « sans hésitation » et « sans murmure". De la démocratie républicaine, ils n'ont en fait qu'une vue superficielle. Ne souffrant aucune contestation, ils répriment plus qu'ils ne discutent. Ils doivent pourtant faire face à des opposants résolus et intrépides dans un environnement en mutation. En stratèges avertis, ils doivent donc savoir aller à l'essentiel. Cela nécessite des échanges et des compromis en vue d'actions porteuses à l'intérieur d'un échéancier rigoureux. D'autant que la communauté internationale s'émeut de plus en plus devant le flot de réfugiés venant et partant régulièrement des deux pays.

Mais Kagamé et Kabila partagent-ils avec l'opinion publique le sentiment que la démocratie républicaine pourrait aider leurs pays à mieux se porter ? N'ont-ils jamais songé à une voie consensuelle de résolution de toutes ces crises en rapport avec la sempiternelle question des réfugiés et des exilés ? Parce que l'indifférence calculée et la froideur révoltent les consciences, ils auront intérêt à travailler pour que s'enracine la culture démocratique dans leur pays respectif.

L'Afrique d'aujourd'hui rejette les méthodes moyenâgeuses de gérer un Etat. Les nombreuses luttes ont forgé les consciences et les nouvelles générations ont acquis des valeurs universelles auxquelles personne ne voudrait renoncer. Faute de pouvoir aider à consolider la démocratie et la paix, un dirigeant court toujours le risque de subir les foudres de citoyens désabusés et excédés.

Quelles conditions alors pour une paix définitive dans la région des Grands Lacs ? Ce nouveau rapport aura-t-il des retombées significatives pour la paix ? Quels changements qualitatifs importants attendre d'une telle réconciliation ? Aurait-on définitivement scellé la paix ? Serait-on enfin las de voir les groupes mafieux continuer d'exploiter ces divergences, somme toute secondaires, pour mieux tirer profit des énormes richesses de la région ? Si oui, il y a alors l'espoir de voir se conjuguer les efforts pour un développement harmonieux de cette vaste et riche région. Mais, au préalable, il urge de bâtir des institutions fortes. Et cela, seule la démocratie républicaine vraie permet de le faire.


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