Le Potentiel (Kinshasa)

Congo-Kinshasa: Pourquoi développer le goût de la lecture ?

Kinshasa — La problématique de la lecture se pose avec acuité en RDC. Nous publions ci-dessous l'exposé du professeur Osokonda Okenge de l'Université de Kinshasa qui s'est penché sur la question en 2008 lors des journées scientifiques des sections de l'Institut supérieur de statistique où il enseigne également.

Comme on le voit, notre sujet à développer est une interrogation et demande qu'on y réponde pratiquement sans ambages. Nous nous proposons d'évoquer quelques voies pour tenter une réponse en réalisant que la question elle-même sous-entend qu'il y a des avantages à développer le goût de la lecture. Nous affirmons aussi par le fait même que ne pas développer le goût de la lecture est un préjudice, mais à qui ?

DECRYPTER LE SAVOIR, S'HUMANISER DAVANTAGE AVEC LA LECTURE

Les anthropologues affirment que l'homme ne l'est véritablement qu'en tant qu'être culturel. Et dans ce cas, la culture est tout ce que l'homme apprend comme membre de la société. La culture est un processus perpétuel d'apprentissage. C'est d'ailleurs sa dimension apprise qui la distingue des autres habitudes « non apprises » et qui font le quotidien de l'homme (tel manger, dormir, pousser des cris ). Voilà ce qui arrive !

L'homme est enclin à manger, à dormir, à pousser des cris, etc. Mais en tant que membre d'une société, il apprend à manger d'une certaine manière et pas d'autre ; il apprend à dormir d'une certaine façon et pas d'autre, il apprend à parler d'une façon et pas d'autre ; et ce sont ces différences façons qui l'identifient en tant que membre d'une société bien déterminée.

Ce qui précède nous pousse à affirmer que les livres, les écrits qui ont marqué de façon indélébile l'histoire de l'humanité constituent des réservoirs de connaissance, le patrimoine culturel de l'humanité où tous ceux qui veulent apprendre doivent aller se ressourcer. Nous nous rappelons encore à ce sujet la préface de Joseph Ki-Zerbo, célèbre historien africain qui, lui-même, n'a été célèbre qu'à la faveur de son goût de la lecture. Il écrit à ce sujet que l'écriture est une étape capitale du progrès de la pensée logique.

Nous ne voudrons pas provoquer un débat à l'envers si nous affirmons que l'évolution actuelle du monde est faite pour qu'on aille résolument vers la civilisation de l'écrit, de la lecture. Nous craignons que la non-lecture à ce point n'ouvre la voie de l'animalisation, c'est-à-dire celle du comportement sur les sentiers battus, les habitudes. Or, on le sait, les animaux ne vivent et ne survivent que dans la mesure où les habitudes sont inscrites sur les gênes, le savoir, la connaissance relevant des réflexes instinctifs.

On comprend que ce n'est pas la voie dans laquelle on peut vouloir engager un peuple qui a encore besoin de se développer.

LIRE PERMET DE DEVELOPPER LA CULTURE DES CHOSES DE L'ESPRIT

Chacun de nous admire le développement matériel de l'Europe occidentale et d'ailleurs pour beaucoup de nos compatriotes, c'est voir l'Europe et mourir. Mais ce qui est curieux, c'est qu'il n'y a qu'un aspect de cette civilisation qui nous fascine : le développement matériel. Et pourtant, nous le savons tous, c'est l'esprit qui commande la matière. Le reste de notre argumentation en cette matière semble clair : « développer le goût de la lecture, c'est s'engager dans la voie de la culture des choses de l'esprit ».

La civilisation de l'Europe occidentale que nous admirons tous ensemble s'était construite sur l'amour des choses de l'esprit. Nous savons tous comment les connaisseurs à tous les niveaux, les savants sont valorisés. Le fait d'être dans le monde des choses de l'esprit fait manger. Les illustrations à ce sujet sont nombreuses : les membres de l'Académie française par exemple ; les détenteurs des prix Nobel, etc.

La culture des choses de l'esprit peut aider la RDC à se développer dans la mesure où elle éloigne de la culture de l'oralité incontrôlée et de la rumeur. Ce que nous affirmons est d'autant plus vrai que notre capitale, la ville de Kinshasa, semble une ville qui ne se nourrit que de la rumeur. On ne peut pas imaginer développer, gouverner un pays avec la rumeur, l'oralité incontrôlée. Le goût de la lecture nous épargne de maux comme ceux-là, car comme on le sait, l'écrit est plus facilement soumis à la critique et peu importe sa nature (écrit scientifique, de journaliste ou autre ), il est plus systématique, plus exigeant et élaboré.

Pour notre pays, le fait de s'engager dans le goût de la lecture est un gain dans le combat pour le développement dans les multiples facettes de ce phénomène. Nous en prenons quelques illustrations : - en lisant, on ne tombera que difficilement dans la rumeur politique qui vise le positionnement en versant dans la concurrence déloyale en usant du mensonge, en sachant qu'à la première vérification, à la première confrontation, on va nier ; - en lisant, comme nous l'avons affirmé plus loin, on se cultive, on apprend, on augmente de manière constructive son bagage intellectuel, ce qui nous sert et sert la société globale par ricochet.

LIRE PERMET D'EXERCER L'APPRENTISSAGE DE LA LANGUE DE TRAVAIL

L'une des choses qui frappent dans le monde des apprenants congolais de cette génération, c'est qu'ils sont très éloignés, pour leur grande majorité, de la langue de travail. C'est d'ailleurs ce qui donne impression que les études à tous les niveaux son difficiles. Et pourtant, tant pour la compréhension de ce que l'on apprend que pour l'assimilation, la maîtrise de la langue de travail est indispensable.

Nous n'allons pas rentrer dans tout le processus de l'enseignement du français, car la seule dimension que nous traitons dans ce sous-thème nous rend des services énormes. Nous rappelons encore notre propre jeunesse au collège, où l'une des obligations matinales était « la lecture à haute voix de n'importe quel texte français pour trente minutes ». Au début, nous pensions qu'on nous importunait, mais c'est à la fin du séjour au collège et maintenant dans la vie courante que nous réalisons le bénéficie tiré de cet exercice. Aussi, nous pouvons nous autoriser à affirmer que le goût de la lecture peut nous faire rattraper le retard accumulé dans l'apprentissage de la langue de travail, en l'occurrence le français.

Pour notre pays, pour notre ville, en parlant particulièrement de nos étudiants, un peu de volonté pour s'engager dans la lecture régulière à haute voix permet de glisser dans le goût de la lecture et finalement au perfectionnement de la langue de travail. Quelle évidence ?

En conclusion, et comme nous l'avions pressenti d'entrée de jeu, le goût de la lecture devrait et doit être perfectionné, et cela particulièrement pour notre pays où l'avenir repose sur une jeunesse qui de plus en plus s'éloigne des habitudes de lecture. Les dividendes sont énormes et nous pensons que nous n'avons pas d'autre choix que de nous y engager, nous qui comme pays, voulons nous engager dans la voie du développement en ce siècle où non seulement lire les textes classiques dans les livres est un devoir, mais lire de plus en plus avec les NTIC est un impératif.

Osokonda Okenge, Professeur à l'Université de Kinshasa et directeur général de l'Institut supérieur de statistique de Kinshasa, in Actes des journées scientifiques des sections de l'institut supérieur de statistique de Kinshasa, CRISS, 2008


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