Instaurer le dialogue entre les parties pour une sortie de crise, c'est la première balise posée par le président Blaise Compaoré à Conakry, au terme d'une journée de travail avec les protagonistes de la crise politique en Guinée. Mandaté par la CEDAO et l'Union africaine pour promouvoir des conditions de décrispation et d'apaisement, le Président du Faso a effectué, le 6 octobre 2009, une visite de travail dans la capitale guinéenne.
Préalables de sa mission de facilitation, le président Compaoré a eu plusieurs audiences avec les différents acteurs de la classe politique et de la société guinéenne. Il s'est entretenu respectivement avec son homologue, le président Moussa Dadis
Camara, des personnalités diplomatiques du groupe de contact local, des représentants des forces vives guinéennes et des ambassadeurs de la CEDEAO. C'est au coeur de la «case Bellevue» que le comité d'organisation a aménagé l'espace de palabre, comme pour placer la mission du médiateur de l'Union africaine sous le signe de la tradition continentale.
11 heures GMT, le Président du Faso foule le sol guinéen. Blaise Compaoré est accueilli à l'aéroport international de Conakry par son homologue, Moussa Dadis Camara. Après le protocole d'usage, Blaise Compaoré campe l'objet de son séjour en Guinée, au cours d'une interview accordée à la presse nationale et internationale, fortement mobilisée. Trouver une issue heureuse à la crise qui oppose le CNDD aux forces politiques, syndicats et autres groupes de la société civile constitués en «forces vives», une mission de bons offices qui s'annonce dès l'entame, assez complexe. Visiblement sur ses gardes, les éléments de la garde présidentielle montre dès l'aéroport, des signes de fébrilité. Qu'à cela ne tienne, les articulations du programme de Blaise Compaoré se succèdent au pas de charge. Pour commencer, le facilitateur de la crise guinéenne visite le CHU Donka, centre hospitalier qui a accueilli l'essentiel des blessés du 28 septembre. Gestes de contact, petites phrases de compassion et d'encouragements aux patients du cinquième étage de l'établissement marquent cette première étape de la visite de Blaise Compaoré. Là, il s'est agi de permettre au président Compaoré de toucher du doigt les réalités et de se faire une idée personnelle du nombre tant controversé des blessés.
Puis le cortège des deux présidents s'ébranle pour la "case Bellevue", lieu historique situé dans le quartier du même nom, au coeur de la commune de Dixinn. On dit de la Case Bellevue qu'elle a toujours été le lieu favori pour l'accueil des hôtes de marque, depuis le président Sékou Touré. A l'époque elle s'appelait "Case Syli", du nom de l'animal emblématique de la Guinée : l'éléphant ou de celui de la monnaie guinéenne. Une ambiance électrique. Juché sur une sorte de corniche en bordure de la mer, le complexe comprend un ensemble de bungalows ou cases, d'appâtames et autres bâtisses portant les marques de leur âge. Là, Blaise Compaoré commence ses contacts par un échange en tête-à-tête avec le président du CNDD, chef de l'Etat, Moussa Dadis Camara. La rencontre qui dure une heure environ ne laisse rien filtrer. Les heures qui suivent le déjeuner voient défiler, dans le bungalow affecté aux audiences, les parties impliquées dans le processus de facilitation. La densité des hommes en treillis au mètre carré, leur attitude viennent à chaque instant, rappeler la tension latente, l'ambiance délétère.
C'est à 14 heures 30 minutes que Blaise Compaoré reçoit le groupe de contact local. Constitué essentiellement du corps diplomatique présent en Guinée, cette structure est coprésidée par la CEDEAO et l'Union africaine. «On laisse le président Compaoré faire sa tâche, une tâche que nous savons difficile», déclare brièvement la chef de la délégation de l'Union européenne, à l'issue de l'audience. La diplomate européenne indique au passage que les sanctions ciblées envisagées par l'UE sont, pour l'instant, au stade de simples propositions. «Il n'y a aucune décision de prise pour le moment, c'est un point en discussion. S'il y a des décisions, elles seront communiquées», assure Madame Pierre Grosset.
Après le groupe de contact local, c'est au tour des forces vives d'effectuer leur entrée. Comme mue par la chaleur étouffante du moment (une pluie se préparait), l'atmosphère déjà tendue vire rapidement à l'affrontement verbal. De part et d'autre, des invectives fusent. Venus en nombre impressionnant, les leaders des forces vives entament une bousculade pour pénétrer dans la "case". La sécurité de Blaise Compaoré doit jouer des coudes pour rétablir un semblant d'ordre. Résultat du filtrage tenté, des leaders de partis politiques n'ont pas accès à la salle, chose qui suscite des mécontentements et la colère qui va avec.
L'excitation se fait dès lors très palpable chez certains soldats décidés à en découdre avec les leaders de l'opposition. "Vous êtes des menteurs, vous avez menti à la communauté internationale. Si vous voulez, on casse tout et tout le monde va perdre", entend-on un militaire hurler à l'endroit des organisateurs du meeting du 28 septembre, les yeux injectés de sang ! L'intervention de ses collègues qui l'amènent de force à l'arrière du bâtiment évite de justesse l'empoignade. Resté obstinément devant le pavillon de la palabre, un sexagénaire se présentant comme un leader chevronné d'un parti politique, déverse sa colère en direction des chargés du protocole. Tous les noms d'oiseaux y passent ; sous le regard impassible des éléments du Régiment de sécurité présidentielle (RSP) burkinabè, de faction devant le pavillon. Le calme affiché par les hommes du colonel-major Diendiéré finit par désarmer les plus véhéments.
La pluie qui choisit de s'inviter dans la partie, dissipant les ardeurs de la canicule et celles des mécontents, fait le reste. Dispersés par les trombes d'eau libérées par le ciel, journalistes, photographes, caméramans, «dissidents» courroucés des forces vives et autres membres du comité d'organisation amassés devant le pavillon trouvent refuge sous les grandes paillottes. Au terme d'une heure d'échange avec Blaise Compaoré, les forces vives ressortent après avoir remis un mémorandum au médiateur puis, sans réserve, se prêtent aux questions des journalistes.
Tandis que Sydia Touré de l'UFR dévoile le contenu du mémorandum, et se réjouit des contacts avec le facilitateur, Jean Marie Doré, leader de l'UPG et porte-parole des forces vives, affiche la détermination des acteurs politiques à agir «pour qu'on arrive rapidement à une situation de normalité».
Difficile dans une telle assemblée de ne pas noter l'absence de ténors comme Cellou Dalein Diallo de l'UFD, Alpha Condé du RPG, Mamadou Sylla de l'UDG, etc. On se rappelle que le leader de l'UFD, blessé lors des troubles du 28 septembre, a été évacué afin de bénéficier de soins en France. Bien entendu, ces leaders influents de l'opposition radicale étaient représentés.
On retient que le mémorandum remis à Blaise Compaoré se veut être une plate-forme revendicative dont les points essentiels portent sur le départ de la junte au pouvoir, la remise des corps de manifestants disparus, la libération de manifestants détenus et dont on n'a pas de nouvelles, l'instauration de la sécurité dans le pays, sans compter la difficile question du rejet de la candidature du président Moussa Dadis Camara. Sentant, sans doute, le risque d'embrasement, les leaders des forces vives reçus ne s'attarderont pas sur les lieux. En revanche, le groupe des frustrés restera à la case Bellevue avec la ferme intention de rencontrer le facilitateur. Beaucoup moins électrique, le passage des ambassadeurs de la CEDEAO fera moins de vagues. Blaise compaoré consent alors à recevoir l'autre partie des forces vives qui n'avait pas accédé aux échanges, tordant quelque peu le cou au chronogramme. Des interventions de leurs représentants, on retient que toutes les forces vives ne visent pas forcément les mêmes objectifs.
Se faisant appeler «le bloc patriotique», les tenants de cette tendance se disent déterminés à préserver l'héritage de Sékou Touré, père de l'indépendance de la Guinéen et à réitérer le refus qui avait été opposé au référendum proposé par le général De Gaulle en 1958. En témoigne les propos du président du Parti démocratique africain, Ouréba Kourouma, à sa sortie d'audience : «Le président Blaise Compaoré est le médiateur qu'il nous faut. Le bloc patriotique n'écoutera aucun élément de l'extérieur, en dehors de l'Afrique. Le problème africain ne peut être résolu que par les Africains. Cela a été fait en Côte d'Ivoire, ça se fera ici». L'allusion renvoie à la position prise par la France, à travers son ministre des Affaires étrangères.
Après ces péripéties enflammées, le médiateur de la CEDEAO reprendra le cours de son programme. Restait la rencontre des deux chefs d'Etat pour un dernier huis clos. Celle-ci a lieu dans le premier pavillon qui avait abrité le premier tête-à-tête de Dadis et de son hôte. Nullement sanctionnée par une déclaration, cette rencontre prendra le temps imparti aux autres.
L'on est à l'avant-dernier acte de la visite de Blaise Compaoré avant le redécollage de son avion. C'est par une conférence de presse que le Président du Faso clôturera son séjour guinéen. L'on en retient une note d'espoir globalement dégagée des premiers contacts de Blaise Compaoré. Initialement annoncée comme un face à la presse conjointement animé par les deux présidents, cet acte ne verra pas la présence de Moussa Dadis Camara. C'est aux environs de 19 heures que le facilitateur repartira pour Ouagadougou, accompagné à l'aéroport, par son homologue. Des leaders d'opposition et des forces vives, on a appris que les protagonistes sont attendus dans la capitale burkinabè dans les jours à venir.
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