Enok KINDO
15 Octobre 2009
Le Kenya est l'une des attractions touristiques en Afrique. Chaque année des millions de touristes européens et américains convergent vers ses parcs et plages. Une aubaine pour des jeunes désÅ"uvrés kenyans d'émigrer vers l'Europe. Sur l'île de Mombasa située à 45 minutes de vol d'oiseau de Nairobi, des dizaines de jeunes rêvent de partir. Mais réussiront-ils ?
Partir en Europe, tel est le grand rêve de nombreux jeunes kenyans.
Au-delà de la vente de bibelots en bordure de mer, les jeunes tissent des amitiés avec les touristes.
C'est la sécheresse dans tout le pays en ce moment. Sur la côte, la température atteint 37 degrés. En mars, elle pourra aller jusqu'à 39. C'est le mois d'octobre et la saison touristique est ouverte. Des Britanniques, Allemands, Italiens, Belges, Américains, Hollandais et mêmes des Français ne cessent de converger vers les hôtels qui se comptent par dizaine le long de la côte kenyane précisément sur l'île de Mombasa.
Vendredi 9 octobre 2009. Il est 10 heures à Voyager Beach Resort encore appelé Voyager Hotel. Celui-ci appartient à la famille du tout-premier président kenyan, Jomo Kenyatta. Vaste, fleuri et entièrement gazonné, l'hôtel accueille chaque jour des dizaines de touristes occidentaux et quelques rares africains. Construit à niveau et s'étendant sur plusieurs hectares, sa verdure et sa proximité avec l'océan Indien fait de lui l'un des hôtels les plus fréquentés de l'île de Mombasa. L'hôtel jouxte, en effet, l'océan Indien en sa partie Est. Le soleil et l'ombre des cocotiers semblent faire du bien aux touristes couchés torses nus comme des éléphants de mer en plein hiver.
Sur la plage, de nombreux jeunes kenyans font le pied de grue. Ils attendent les touristes qui viennent se baigner ou se balader en mer. Zuma est un vendeur de safaris sur la plage. Chemise blanche, pantalon bleu, lunettes sombres, la quarantaine sonnée, il passe ses journées sur la plage à chercher des touristes intéressés par les safaris. «Notre activité consiste à approcher les touristes qui viennent à la plage avec des brochures qui donnent un aperçu de ce que nous proposons aux touristes», dit-il.
Plusieurs activités se mènent sur les côtes kenyanes qui s'étendent de la Somalie à la Tanzanie longues de plus de 400 km. Des associations de jeunes se sont constituées et mènent diverses activités pour assurer le pain quotidien, le chômage étant l'un des problèmes majeurs des jeunes dans ce pays à très forte potentialité touristique. Ainsi, certains groupes vendent des safaris, d'autres proposent des bibelots, des parures mais aussi des séances de massage.
On estime à 200 le nombre de jeunes vendeurs de safaris sur la plage ; entre 400 et 500 ceux qui proposent les bibelots. Les vendeurs de parures et les masseurs sont moins nombreux. Chaque groupe a sa tenue spécifique et son badge et nul ne doit appartenir à la fois à deux groupes au risque de compromettre les chances des uns et des autres. L'Etat intervient dans ce milieu juste pour assurer le sécurité en envoyant fréquemment la police pour dissuader les petits voleurs et autres dealers de drogues, nous apprend une source.
Les vendeurs de safaris sont généralement vêtus de chemises blanches et de pantalons bleus. «Il faut bien se vêtir quand on est un vendeur de safaris. Il faut savoir attirer, susciter l'envie de découvrir chez le touriste et c'est ce que nous essayons de faire», explique Zuma.
Les plages kenyanes, vrais marchés pour touristes ne sont en réalité que des marchés de quelques heures. Effervescentes à marée basse, en début de matinée, ils se vident aussitôt dès que les puissantes vagues s'annoncent généralement dans l'après-midi. Vendeurs et acheteurs qui s'étaient retrouvés sur le sable fin déposé par les vagues pour leurs transactions se quittent avec l'espoir de se revoir le lendemain. «C'est un métier qu'on aime bien. Quand c'est la saison, nos affaires marchent bien. D'octobre jusqu'en février c'est la saison touristique. Et en général les affaires prospèrent. S'il plaît à Dieu, cette année encore nous pensons faire de bonnes affaires et gagner notre vie», confie Zuma. «Les touristes sont très intéressés par ce que nous vendons mais ceux parmi eux qui, auparavant ont séjourné ici et ont déjà acheté nos produits ne sont plus intéressés», nous apprend Zuma, notre interlocuteur polyglotte.
Au-delà du visible
Contrairement à Zuma, père de famille, qui ne pense qu'à pouvoir assurer la pitance quotidienne de sa famille, la plupart des jeunes désÅ"uvrés qui se débrouillent, comme ils le disent, sur la plage n'ont qu'un seul rêve : aller en Europe. Kévin est l'un de ces grands rêveurs. «Ici, la vie est très difficile. Il n'y a pas de travail et pourtant il faut survivre. Malheureusement on n'a aucune qualification pour obtenir un travail dans l'administration publique et l'Etat ne fait rien pour nous aider. Que faut-il faire en ce moment ? Rester ici et mourir misérable ? Non. Moi je rêve de partir et si demain, j'ai cette opportunité je partirai sans hésiter», avoue Kévin un rastaman au dreadlocks impressionnants. «Il y a beaucoup de jeunes kenyans qui tissent des relations avec les Blancs dans l'intention de partir un jour en Europe. Des Kenyans et des Blanches se sont mariés et vivent aujourd'hui en Europe. D'autres vivent en concubinage. Beaucoup de jeunes filles aussi sont parties avec des Blancs. C'est le seul moyen pour les jeunes kényans de partir facilement en Europe», fait savoir Zuma.
Dans l'année on dénombre au moins une vingtaine de départs de jeunes qui ont réussi à lier amitié avec des touristes. «Le tourisme sexuel est une réalité ici. La pauvreté explique en partie cette situation. Il y a des jeunes filles qui font les massages mais en même temps elles se vendent. Les plus chanceuses finissent par épouser des Blancs et partent en Europe. Cette pratique existe ici. Au-delà de ce que vous voyez sur cette plage, il y a des relations qui se tissent entre les jeunes et les touristes», confie un habitué de la plage.
Cependant le désenchantement peut se trouver au bout du compte. Certaines jeunes filles, qui ont pris le risque de suivre des Européens, ont été déçues dans leurs aventures. «Je connais des filles qu'on a flattée et emmenée en Europe. Elles ont été maltraitées. Une fois en Europe, leurs prétendus copains ont retiré leurs passeports et les ont fait subir toutes sortes de pratiques inhumaines. Les plus chanceuses réussissent à s'enfuir mais d'autres n'ont donné aucun signe de vie depuis leur départ», explique Zuma.
Nous rencontrons Tachana dans un des maquis-restaurant de Mombasa en cette nuit du vendredi 9 octobre. La jupe jeans extrêmement courte, les yeux blancs et le sourire consolateur font d'elle une fille qui attire. Cette élégante Kenyane n'a pas oublié sa mésaventure. Son charme l'a conduite en Allemagne, Italie et en Belgique. Aujourd'hui elle se désole. «Je ne veux plus y penser ni en parler. Sachez tout simplement qu'aucun de mes amis ne m'a épousée. Ils m'ont promis de m'épouser une fois en Europe. Je les ai suivis mais aucun d'eux n'a respecté sa promesse. J'ai tenté mes chances et j'ai échoué. Dieu merci, je suis revenue au pays. C'est tout ce que je peux vous dire», raconte Tachana la tête basse. De retour à Mombasa, Tachana a réussi à décrocher un emploi dans une société de la place où elle gagne 18 mille Shillings (la monnaie nationale kenyane) soit plus de 100 mille F CFA par mois. Malgré tout, elle se prostitue pour couvrir ses besoins. Tachana affirme le faire pour s'occuper de sa fille de 4 ans, aujourd'hui scolarisée. Le père géniteur de cette fille l'a quittée 3 mois seulement après son accouchement. Trente dollars US soit 13 500 F CFA environ, c'est le prix à payer pour goûter, une heure durant, aux charmes de Tachana. Elle n'ose plus partir à l'aventure avec un touriste. «Je me sens bien ici et l'Europe ne m'intéresse plus», dit-elle.
Kévin lui, veut pour sa part, partir et attend sa chance. «Vous savez, les temps ont changé. Aujourd'hui, les touristes hésitent à se marier avec nous. Certains de nos frères les ont abandonnées quand ils se sont retrouvés en Europe. Elles acceptent avoir des relations intimes avec les jeunes kenyans mais elles ne parlent pas de mariage. Si on me propose un mariage, j'accepterai sans hésiter car c'est la seule solution pour aller vivre et travailler en Europe», indique Kévin. Pour le moment, il propose aux touristes des balades en mer dans des pirogues traditionnelles à motricité humaine. «Nous embarquons les touristes avec nos pirogues locales pour les emmener en mer. Nous faisons de la baignade avec eux et ils nous paient. Nous gagnons ainsi notre vie. Ici il n'y a pas d'emploi et si tu ne fais rien pour survivre, tu meurs de faim. Ce que nous gagnons grâce à cette activité, nous le partageons avec les autres membres de nos familles le soir venu», explique Kévin. 20 à 50 touristes parfois plus empruntent ces pirogues pour des aventures en mer. Les pirogues à moteur modernes sont plus chères et mieux sécurisées par rapport aux pirogues locales qui n'offrent que des gilets de sauvetage en cas de naufrage.
Notre tentative pour rencontrer un touriste souhaitent épouser une Kenyane ou un Kenyan n'a pas abouti. Comme Mark et Michael venus d'Angleterre, ils affirment vouloir juste passer d'agréables moments au Kenya et repartir avec de bons souvenirs. Personne n'ose parler de tourisme sexuel.
Une rude concurrence entre Kenyans
John Kemashi a décidé, lui, de se consacrer à la vente de bibelots. Il a atteint la quarantaine et est aujourd'hui responsable de famille. «Beaucoup de gens qui vendent au bord des plages viennent des familles pauvres et sont sans-emploi. Le problème majeur que la plupart d'entre-nous rencontrons, demeure le problème financier. Nous n'avons aucun appui financier du gouvernement pour renforcer nos activités. Normalement le gouvernement devrait nous soutenir et nous encourager. Les touristes apprécient ce que nous vendons sur la plage. Ils sont très curieux et admirent nos objets d'art. Ils en achètent et nous souhaitons qu'ils viennent plus nombreux cette année. Nous demandons à ceux qui ont la charge de promouvoir le tourisme au Kenya de bien le faire et d'attirer plus de touristes chez nous. Ils devraient aussi aménager les bordures de mer en construisant des boutiques pour nous», déclare John Kemashi qui préfère vivre chez lui au Kenya au lieu d'émigrer.
Maria est l'une des femmes qui excellent dans la vente des objets de parure notamment celui des tissus. Cela fait 19 ans qu'elle fréquente la plage. Aujourd'hui mère de famille, elle ne cherche que l'argent pour nourrir sa famille. Elle peut vendre 3 à 5 parures par jour au prix de 500 shillings par parure (1 500 F CFA). Elle propose aussi des tresses africaines aux touristes. Son rêve n'est pas d'aller en Europe mais de prospérer au Kenya. Julias Munyalo et elle partagent le même rêve. Vendeur d'objets d'art, Julias Munyalo affirme le faire pour sa survie et de celle de sa famille. «Nous ne cherchons pas le luxe mais nous voulons assurer le «daily bread» (le pain quotidien). Je l'avoue, notre tâche n'est pas facile. Nous subissons une rude concurrence de la part des hôtels qui proposent aussi des objets aux touristes, même si ces objets sont plus chers. Les touristes préfèrent venir acheter chez nous. C'est pourquoi les gens de l'hôtel ne veulent pas nous voir ici. On dit dans les hôtels que nous ne sommes pas bien. Que nous ne sommes pas professionnels, que nous vendons de la drogue. Tout cela pour empêcher les touristes de venir vers nous. C'est ce qu'ils font pour détruire nos activités. Ce n'est pas juste et c'est ce que nous déplorons beaucoup sur les plages. Nous voulons juste le pain et si les affaires marchent assurer le pain et le thé. On veut vivre et on se bat pour ne pas mourir de faim». Un employé de Voyager hôtel, chargé d'assurer la sécurité des touristes à la plage ayant requis l'anonymat, affirme effectivement que les jeunes sont dangereux. «Ils harcèlent les touristes qui veulent se balader au bord de la mer. Beaucoup de touristes n'apprécient pas leur façon de faire. C'est pourquoi nous sommes là pour les assister et intervenir en cas de comportements inacceptables. Dites à ces jeunes de vous livrer de la drogue et ils vous la trouveront en quelques minutes. La vente de drogue est prohibée chez nous. Notre présence les dissuade de mener des activités illicites», rétorque l'agent de sécurité de l'hôtel.
En attendant la construction d'un marché de touristes au bord de l'océan promis par le gouvernement, selon certaines sources, hôteliers et vendeurs à la sauvette se côtoient chaque jour sans s'apprécier. Les uns accusant les autres d'empêcher les touristes de passer de très bonnes vacances sur l'île de Mombasa, les autres regardent les propriétaires d'hôtels comme des privilégiés du pays, des gens qui ne pensent qu'à eux seuls. Le tourisme kenyan a le vent en poupe et chacun veut en tirer profit. Ainsi va la vie à Mombasa, la 2e grande ville kenyane.
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