Le Phare (Kinshasa)

Congo-Kinshasa: Et si Théodore Trefon se trouvait être ce scorpion de la réforme au Congo...

Par Prof. Banyaku Luape Epotu

21 Octobre 2009


Nous avons voulu reproduire ici, à titre d'une réponse réfléchie et historique à l'ouvrage publié sous la direction de Théodore Trefon sur la Reforme au Congo, un article du Professeur André Ilunga Kabongo, intitulé « Déroutante Afrique ou la Syncope d'un discours » paru en 1984 dans la revue canadienne des études africaines aux Editions SAFI Press.

Ce texte est tiré du discours inaugural que le Professeur André Ilunga Kabongo a présenté aux Africanistes Etrangers réunis à la XII ème Conférence annuelle de l'Association canadienne des études africaines à l'Université de Toronto en 1982.

Contrairement à la fable dite populaire, mais bien tronquée et tendancieuse du Scorpion et du Crocodile que Théodore Trefon reprend pour peindre le Congo et le Congolais, il aurait mieux fait de savoir que le Professeur André Ilunga Kabongo qualifiait justement ces Africanistes Etrangers de Scorpion dans son anecdote reprise ci-dessous. Mais bien sûr que Trefon ne croyait pas bien qu'il s'agissait de lui ou de ses semblables africanistes étrangers. Trefon a fait le malin et il est pris par excès d'assurance en se disant que les congolais ne lisent pas et donc ignorent tout.

En effet, dans son discours inaugural du 11 mai 1982 à Totonto, le Professeur André Ilunga Kabongo ouvrit le débat entre Africanistes Etrangers et Africanistes congolais en ces termes : « Ce que je voudrais vous dire peut se résumer en une anecdote que des gens qui se croient malins racontent parfois pour caractériser mon Pays, le Zaïre » ( page 13).

Voici donc l'anecdote intégrale et authentique telle que décrite par le Professeur André Ilunga Kabongo : « Un scorpion se promène sur les rives du fleuve Zaïre à Kinshasa et perçoit un crocodile prenant un bain du soleil. Eh dit le scorpion au crocodile, peux-tu me prendre sur ton dos et m'amener sur l'autre rive à Brazza ? Que non répond le crocodile. Je te connais très bien : tu seras sur mon dos et une fois au milieu du fleuve, tu vas me piquer et nous allons couler tous les deux. Mais non rétorque le scorpion ! Comment ferais-je une chose aussi aberrante ? Si je te pique et que nous coulons tous les deux, je n'arriverai jamais à Brazzaville où pourtant je veux me rendre. Bien raisonné, dit le crocodile, monte sur mon dos et je t'emmène à Brazzaville. Et voilà notre scorpion sur le dos du crocodile qui se met à nager en direction de l'autre rive. Arrivé au beau milieu du fleuve, le scorpion pique à mort le crocodile et tous les deux se mettent à couler. Alors le crocodile mourant s'écrie dans un dernier souffle : Qu'est-ce que c'est cette affaire ? Le scorpion à moitié mort de répondre : c'est le Zaïre, ne cherche pas à comprendre (page 13).

Le Professeur Ilunga Kabongo ajoute : « j'ai longtemps pensé, quant à moi, que le sens de cette anecdote définissait aussi bien les relations de l'Afrique avec votre monde que celle qui existent entre le peuple africain et ses élites. Mais qui est le scorpion et qui est le crocodile ? La réponse paraît simple : le scorpion c'est l'Europe et l'Amérique ou encore les élites africaines tandis que le crocodile, la victime c'est l'Afrique ou les peuples africains.

Pourtant, vu sous un autre angle ; le scorpion pourrait bien être l'Afrique et ses peuples, et le crocodile l'Europe et les Elites africaines. Ce qui voudrait dire qu'en Afrique, l'Europe a été piégée, un peu comme l'Amérique le fut militairement au Vietnam où ses chars et ses avions sophistiqués furent mis en déroute dans les marécages par de simples paysans Mon but est de tenter de montrer en quoi l'Afrique déroute, au propre comme au figuré, le modèle de développement que vous-mêmes et vos rejetons (les élites africaines) lui ont proposé depuis vingt ans. Il me paraît nécessaire de livrer les postulats métascientifiques qui guident ma réflexion et d'esquisser le promontoire existentiel d'où je regarde notre continent et scrute votre discours : Premièrement c'est en examinant de près la qualité de vie d'une structure sociale déterminée que nous pourrons en mesurer l'efficacité et en prédire éventuellement la longévité » (page 13)

« Deuxièmement, il me paraît que le développement actuel du monde dit « développé » est, en grande partie, le produit et la source du sous-développement de l'Afrique. Toutefois un certain développement apparaît à la périphérie et un sous-développement relatif au centre, mais situés sur des échelles de valeur différentes » (page 14)

Troisièmement, la faiblesse du discours africaniste (Africanistes Etrangers) n'est que l'aspect directement perceptible chez nous de l'inanité du discours que l'économisme triomphant (de l'occident) nous a imposé depuis plusieurs décennies (page 14)

Enfin, ceux qui pourraient réveiller le monde et tenir un autre raisonnement se trouvent dans tous les camps en présence. En d'autres termes, bourreaux et victimes se rencontrent aussi bien au centre qu'à la périphérie du système mondial, mais avec des niveaux de conscience différents et des solidarités potentielles diversement assumées (page 14).

Le Professeur André Ilunga Kabongo précise : « on a dit plusieurs choses sur mon Pays, dont la plus intéressante pour mon propos est qu'il n'existe pas Déjà en 1966, des africanistes américains rassemblés à Bloomington avaient essayé d'établir si ce cas « pathologique », était unique, extrême ou je ne sais quoi encore» (page 14) .

Le Professeur Ilunga Kabongo ajoute : « de moi-même, je dirai tout simplement qu'en tant que scientifique, j'ai plutôt tendance à adopter une attitude critique vis-à-vis de la société à laquelle j'appartiens et il faut accorder à l'action constructive une bonne part de mes pensées et de mes énergies. Idéologiquement je ne sais où me situer dans les clivages qui vous sont familiers, bien que le progrès, sous quelque forme que ce soit, m'ait toujours attiré. Mais je demeure profondément attaché à certaines valeurs de ma tradition et à la vision du monde qui s'en dégage » (page 14).

Sur le plan plus fondamental, « je crois que je connais, dans leurs extrêmes les plus déconcertantes, l'endroit et l'envers du rationnel . Il est vrai que la vision unidimensionnelle et orgueilleuse que nous ont légué l'Europe et l'Amérique n'arrive plus à rendre intelligible le monde africain d'aujourd'hui » (page 14).

Pour décrire l'évolution de la pensée des Africanistes Etrangers, le Professeur Ilunga Kabongo présente les périodes suivantes : « Avant 1960, s'était élaboré un discours qui fut mis en déroute par les indépendances africaines: la mission civilisatrice des Blancs en Afrique au nom de laquelle on avait édifié pendant plus d'un siècle un vaste empire colonial. Depuis les indépendances, s'est substitué un autre mythe, plus insidieux encore : celui du développement, avec son inébranlable foi et dogmes. Alors que l'Afrique avait posé son problème en termes de liberté, l'Europe a rétorqué que celle-ci n'aurait de sens que moulée dans la forme d'un Etat « moderne » et « développé ». Le Professeur Ilunga Kabongo reprend pour illustration l'ouvrage de Schwarz (1980), qui a retracé avec beaucoup d'humour cette évolution dans la littérature africaniste en ces termes : de belle, exotique et peuplée de bons sauvages au moment de sa découverte, l'Afrique est devenue soudainement « vilaine », terres de « brutes », « sans âmes » au moment de sa colonisation. Depuis vingt ans, la voilà « sous-développée », « en retard », « en voie de développement » (page 15)

Le Professeur Ilunga Kabongo tranche : « Au coeur de cette nouvelle religion se trouve un dieu ! L'homo économicus, producteur et consommateur à la fois, pour qui la valeur suprême se trouve condensée dans le nombre d'objets échangés ou consommés. En accord avec les fondements de sa cosmogonie, l'Europe nous a inculqué durant les vingt dernières années la conscience d'un nouveau type de péché originel : au lieu d'être des peuples barbares et sans cultures, notre seule faute maintenant vient de notre retard sur l'Europe (page 15).

C'est ainsi que s'est bâtie toute la théorie du développement. Ses canons vous sont bien connus : 1. Le monde entier s'achemine vers l'avènement d'une civilisation industrielle semblable à celle des Pays dits développés. 2. Les Pays en retard atteindront tôt ou tard ce niveau pourvu qu'ils transplantent chez eux les institutions et les valeurs culturelles (baptisée pour la cause de valeurs civiques) en vigueur dans les Pays dit développés. 3. Ainsi, au bout d'un tunnel plus au moins long, ils déboucheront immanquablement sur le paradis de la démocratie et du développement (page 15). Aussi, les maîtres mots de l'Afrique aujourd'hui sont partout les mêmes et très concrets : comment sortir de la crise, comment redresser l économie, comment éviter la famine (page 16).

Ce discours est donc dépassé : le développement escompté non seulement n'a pu s'accomplir mais n'aura probablement pas lieu dans un avenir prévisible.

Contrairement à la mission civilisatrice de l'Europe en Afrique, la syncope du discours sur le développement n'a pas été provoquée par un contre-discours (des africains), mais par les faits eux-mêmes. Sans doute, le contreparadigme du développement et de la modernisation en avait-il préparé le terrain (page 16).

En effet, les structures qui étaient censées mettre en route le processus de décollage économique et de la modernisation politique ont connu une subversion telle qu'elles ont accouché d'un système aberrant caractérisé par l'inversion des ordres politique et économique. Au lieu d'être ce vaste marché de production et d'échanges de biens et de services, le domaine économique est devenu plutôt un lieu de rapport de forces politiques où celui qui gagne n'est pas nécessairement celui qui travaille ou produit le plus. A la place de ces échanges par le biais de la monnaie, le trafic d'influences devient le régulateur du marché et rapporte en proportion du statut politique des agents économiques.

Par contre, la politique est devenue objet de commerce d'où la notion même d'intérêt public est évacuée (page 16)..

Si l'homo economicus règne dans la sphère politique et l'homo politicus dans la sphère économique, l'Etat quant à lui demeure patrimonial, c'est-à-dire obéissant aux normes et aux lois de la famille étendue sous la houlette d'un patriarche. Il s'en suit des tiraillements inextricables qui torpillent d'avance toute tentative de développement, ainsi qu'à la limite, la bonne gestion des affaires publiques ou la définition d'un ordre politique cohérent (page 17).

Pour terminer ce tableau, il se réfère à un grand écrivain congolais qui a caractérisé la nouvelle culture des systèmes politiques africains comme une culture « entre les eaux » L'Afrique se meut entre la religiosité et le margoulinage , ou encore l'Afrique en prière dans les églises importées ou autochtones marche côte à côte avec une Afrique margouline, cynique qui a fini par accepter sans révolte la généralisation de la corruption, de la concussion, du mensonge et du vol même. L'Afrique en prière attend le miracle, le sollicite chaque jour comme ultime solution à la maladie , à la pauvreté et à la misère quotidiennes. Cela c'est l'Afrique de la nuit, des samedis, des dimanches. L'Afrique de la semaine et du jour se débrouille et les individus corrupteurs ou corrompus se meuvent entre deux mondes cherchant à survivre (page 18).

Cette existence déroutante semble elle-même tenir du miracle. Bien de fois, des observateurs angoissés, étrangers (Trefon et autres) et africains, s'interrogent sur les chances de perpétuation d'une telle situation. Les plus alarmistes prévoient la catastrophe toute proche et pourtant, depuis bientôt vingt ans, la vie n'en continue pas moins son petit bonhomme de chemin sans changement significatif ? Les contradictions minent la société de toute part, mais la dynamique semble mouillée et les détonateurs trop faibles pour faire sauter la montagne (page 18)

Il ouvre le registre de responsabilité en ces termes, il y a tout d'abord l'étranger, qui demeure en Afrique l'exploiteur principal des peuples africains. On pourrait bien s'en prendre à lui, mais sous quel nom et autour de quelle contradiction directement perceptible par l'ensemble de la Population ? Est-ce le Libanais, le Grec ou l'Indien, dont le petit commerce est entrain de s'avérer indispensable pour la population Est-ce le Belge, le Français ou le Britannique soigneusement cachés derrière les accords de coopération (moi j'ajoute les maisons d'expertise sic !) et concurrencé par l'Allemand et l'Américain Mais bien que tout cela, dans l'Afrique d'aujourd'hui, l'étranger ou le même colonisateur d'hier passe inaperçu

Par ailleurs, on peut affirmer que le laps de temps qui nous sépare de l'an 2000 verra l'état de morbidité physique, intellectuelle et morale de la majorité de la population africaine se perpétuer (page 19).

Mais ces sombres perspectives ne doivent pas exclure tout-à-fait le miracle ou l'improbable. Peut-être sortira-t-il de l'Afrique en prière un Prométhée noir, au verbe créateur et à la mystique révolutionnaire, qui pourra changer le cours de l'histoire en un tour de main (Barack Obama). En effet, la fatalité , il est déjà arrivé durant la décadence d'un peuple qu'un ou plusieurs envoyés, tombant pour ainsi dire du ciel, arrivent à son secours pour arrêter la fatalité et ouvrir des horizons jusqu'alors imprévisibles (page 20).

Dans sa conclusion, le Professeur Ilunga Kabongo stigmatise l'Africanisme étranger, qui, après avoir jusqu'alors bien légitimé les indépendances africaines, nourri aujourd'hui largement la religion du développement aidant plus au moins consciemment à la recolonisation de l'Afrique sous des différentes formes.

A présent que la thèse de développement s'estompe, il est temps que les plus conscients d'entre vous se ressaisissent pour faire le bilan et ouvrir des perspectives nouvelles, fondement d'une action nouvelle.

D'abord, il faut établir le constat d'échec des théories de développement économique et de la modernisation politique et abandonner en conséquence la recherche stérile des typologies vides de sens et des schémas opératoires inopérants (page 21).

Ensuite, l'africanisme étranger et singulièrement nord-africain devrait s'attaquer aux piliers mêmes de l'idéologie économiste qui règne chez vous, dont la religion du développement n'est qu'un dérivé. Il est temps que les africanistes étrangers rejoignent les rangs des critiques de la société de consommation, dont les gaspillages, les injustices, les exploitations de toute nature et la pollution menacent non seulement vos vies mais l'équilibre général de la planète.

Dans ce combat, l'apport particulier des africanistes étrangers consistera à apporter l'éclairage des valeurs les plus fondamentales de cette Afrique qui se meurt dans la non-existence, à commencer par notre innocence foncière face à l'accumulation de biens matériels et de moyens de destruction du genre humain (page22).

Enfin, le Professeur Ilunga Kabongo adresse ce voeu ardent : « un jour viendra peut-être où les peuples d'Europe et d'Amérique se rendront compte un peu tard qu'en érigeant leur richesse et leur bonheur sur l'exploitation d'autrui pendant si longtemps, ils ont perdu l'aptitude d'innover pour établir un monde plus juste, plus humain, plus équilibré, où il fasse bon vivre pour tous (page 22).

Cet extrait de la publication du Professeur André Ilunga Kabongo appelle trois réflexions fondamentales : d'abord que les élites intellectuelles africaines sont trop absentes de grands débats qui formatent le monde, voire même leur propre monde et surtout avec la destruction programmée de toute l'intelligentsia dans les universités et les corporations élitistes (médecins, juristes, ingénieurs, économistes, agronomes, vétérinaires et sociétés savantes ou initiatiques africaines).

Le bâillonnement de l'Afrique a commencé du bon côté car les africanistes étrangers se substituent carrément aux Africains pour réfléchir selon leur cosmogonie et projection d'intérêts en Afrique. Une Afrique, dont ils attendent la faillite et la reprise du solde ; ensuite que les élites politiques sont privées de repères qui guident leurs actions et leurs projections autrement que ceux édictés par les experts étrangers au service de gros intérêts étrangers. D'où l'échec de reformes suggérées en Afrique et généralement initiées pour accélérer la liquidation de l'Afrique pendant que les élites dirigeantes sont exposées de manière permanente à l'abus de faiblesse, d'ignorance et d'impuissance leur empêchant de gérer utilement et rationnellement les intérêts intrinsèques des peuples africains.

Car d'une part la corruption et la mauvaise gouvernance de l'élite dirigeante passe par ces abus de faiblesse, d'impuissance et d'ignorance savamment orchestrés par ceux qui veulent organiser un nouveau type d'accumulation à cycle court par commissions d'affaires juteuses, par expertise onéreuse sans compétence, par blanchiment d'argent comme il en est actuellement à Kinshasa avec des banques suspectes représentant les réseaux financiers maffieux et les paradis fiscaux en perdition, par trafic de drogues, trafic d'armes et trafic d'organes humains.

D'autre part l'impuissance de l'opposition alimentaire est entretenue par des faux débats nourris des offices politiques extérieurs et n'ayant aucune connaissance de vrais enjeux nationaux ou locaux. D'où la misère de l'opposition mendiante et l'incohérence de politiques alternatives calquées sur les mêmes modèles d'affairisme, de pillage et d'irresponsabilité caractérisée devant les situations critiques des nations et des peuples ; enfin que le malheur du Congo (RDC) tient à l'envahissement du Pays par l'Etranger et à la naïveté des congolais devant les évidences d'asservissement et de liquidation dont ils font l'objet de la part de ceux qui envient son grand espace et ses grandes potentialités en ressources naturelles et humaines. D'où le grand désir ou la grande obsession de le voir en faillite .

Eh bien cher Theodore Trefon, les congolais connaissent de quoi s'agit-il pour leur Pays. Vous voulez tout simplement donner l'impression d'être avant-gardiste pour ramener les victimes à se culpabiliser sur des torts qui sont commis par les scorpions étrangers et dont vous connaissez parfaitement par coeur les identités et les adresses dans les bourses d'affaires et d'expertise. A bientôt !

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