Adel Latrech
22 Octobre 2009
Dans l'universalité de l'amour éternel de Dieu chanté aux quatre vents, Farida Parveen a glorifié les deux valeurs essentielles de la vie : la paix et l'amour, selon Lalon Shah, le grand mystique errant indo-bengali. Les chants mystiques du Bangladesh étaient au programme de Mûsîqât samedi dernier au Palais du Baron D'Erlanger avec la voix fabuleuse de Farida Parveen, surnommée La Diva ou la Queen of Lalon's songs.
Le public, qui a bravé le froid de la colline de Sidi Bou Saïd et qui a rempli les lieux, n'a pas perdu au change. Il a découvert toute la plénitude et l'humanité du chant de Lalon Shah Baûl, le fou de Dieu (1794-1890), célèbré par Robindranath Tagore, poète indien, Prix Nobel 1913, encore et toujours vénéré par les Bengalis. Ayant attrapé la variole à l'âge de quatre ans, Lalon Shah a été abandonné par sa famille et recueilli par le maître Faqir Siraj Shahin. Devenu adulte, il adopte l'approche humaniste de ce mystique errant, à la confluence des traditions hindoues vaishnaves, bouddhistes tantriques et musulmanes soufies. Un humanisme qui tire sa force et sa substance d'une synthèse cohérente, fondamentale et tout à fait logique de la rencontre de l'hindouisme et de l'Islam soufi.
Chantre et héraut du mystique Lalon, le Faqir aux 5.000 poèmes, messagère privilégiée de la culture de son pays à travers le monde, âme profonde et receptacle divin de cette philosophie qui favorise le corps et le coeur en tant que siège de toutes les vérités, Farida Parveen, a chanté la paix et l'amour à l'image de ces baûles troubadours n'appartenant à aucune caste qui, ne possédant rien, chantent de village en village ces deux valeurs éternelles et immatérielles : paix et amour. Illettrés et pauvres, ces achiq sont les dépositaires de traditions séculaires. Aujourd'hui, Farida Parveen sillonne le monde pour porter le plus loin possible le véritable sens du psaume de Lalon qui a valeur de testament.
Vêtue d'un sari, safran,un djandani, couleur des chercheurs de la vérité, Farida Parveen, assise à même le sol sur un tapis qu'on a pris soin de recouvrir d'un tissu blan, couleur du linceul dont on enveloppe le corps du musulan à sa mort et qui symbolise ici la mort de l'ego, et son ascension vers le ciel, était accompagnée d'un quatuor, composé de Abdul Hakim Gazi à la flûte, Sheikh Jallaluddin au dotora (luth à quatre cordes), Bisvajit Saokar à la tabla et Reza Babu au dhol (tambour).
Le concert a débuté avec une composition instrumentale classique dans le mode de raaga, de l'Hindustan, l'Inde du Nord. Tout de suite après, la voix suprêmement envoûtante, au timbre si ample et si simple, s'est exaltée en chantant les louanges du maître, Lalon Shah. Elle s'est élevée très haut dans le ciel, atteignant parfois des hauteurs où il n'était plus permis de douter du bien-fondé des vertus de la glorification, de la tolérance et de l'universalité de l'amour éternel. Cet amour qui se trouve au coeur de chacun de nous et dont le culte s'exerce loin des temples, des mosquées ou étroites chapelles. Un amour qui ignore les castes, les hiérarchies et les frontières.
Les mots dans sa bouche deviennent des lamentos, ou un hymne de tristesse, exprimé avec tendresse, traduisant avec force l'inflexion de la poésie du Baûl fou de Dieu. Telle une longue élégie mélodieuse, la voix divine de l'artiste, à la singulière amplitude, était soutenue par le jeu rythmé des musiciens, eux aussi rompus à l'alliance entre les traditions musicales classiques et populaires du Bangladesh. Des rythmes qui prolongent le voyage musical par ses longues coulées de notes et qui emportent au plus loin nos rêves.
Avec une telle complicité de talents et d'engagements, l'esprit de Lalon Shah, le Baûl fou de Dieu, a survolé le concert.
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